La longue nuit

Quelle idée d’avoir pris la route alors que le jour déclinait! Il était à peine cinq heures de l’après-midi et déjà le crépuscule brûlait de ses feux pâles quelques collines au loin. C’est par là qu’il allait. Vers l’ouest. Une route peu fréquentée qui monte jusqu'au plateau. La route la plus directe mais la plus improbable.

Nuit1.jpgIl se disait: «Je ferai un bout à pied pour sortir de la ville, puis j’arrêterai une voiture. Quarante kilomètres: j’y serai ce soir.» Quarante kilomètres ce n’est pas très long en voiture. Il y serait pour minuit.

«Pour minuit au plus tard. Aujourd’hui il faut être ensemble. Demain on ne sait pas où l’on sera.» Depuis deux jours les événements s’étaient précipités. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Elle l’avait fait appeler. Son corps faiblissait. Elle voulait le revoir, lui parler. Le toucher une fois encore et partir sans regrets. Malgré les années qui auraient dû créer un précipice d’oubli il lui restait loyal. Il avait dit oui, je viens. Le temps de ramasser quelques affaires, un ou deux livres, prendre le train, débarquer dans cette petite ville et là continuer avec les moyens du bord. Il n’y avait plus ni bus ni train pour se rendre chez elle. Vêtu d’un pull léger, d’un imperméable sans doublure et un sac sur son dos il s’était engagé sur cette route vers le jour finissant.

Le voilà maintenant qui marche depuis une heure. La nuit est là. La longue nuit. La plus longue. Peu de voitures. Elles ne s’arrêtent pas à ses signes que l’ombre confond avec le vent dans les cyprès. Les gens sont pressés. C’est le réveillon. Personne ne s’arrête pour cette silhouette au bord de la route. Quel est cet étranger qui va vers le plateau? Il n’y a rien plus haut, sauf quelques maisons isolées plantées dans les maquis, et dont les toits parfois émergent de la végétation basse. Rien sauf le vent et le froid.

La nuit est claire. Il voit son chemin loin devant. Pas besoin de lampadaires. D’ailleurs depuis un moment il n’y en a plus. Le dernier village est derrière lui. Les bras des platanes semblent parfois le protéger, parfois lancer des imprécations. «Que fais-tu là, seul, dans cette nuit où les humains devraient être près des humains?» Il entend les arbres, ne répond rien. «Plus haut le vent sera fort, n’y vas pas.» Mais le froid est déjà là, les herbes crissent au bord de la route, elles brillent sous la lune montante. Il sent ce froid au travers de ses habits trop minces pour la saison. Il marche pour se réchauffer.

«Repars en arrière, lui dit le vent, retourne d’où tu viens. Ici il n’y a rien que du froid.» Il n’écoute pas le vent. Il sait que s’il l'écoute son courage fondra. Il marche d’un bon pas depuis trois heures. Son dos fait mal. Une jambe traîne un peu, réveil d’un ancien accident. Le médecin lui avait dit: «Pendant deux ans les gros efforts sont à éviter. Vos vertèbres ne les supporteront pas.» C’était il y a une semaine. S’il s’arrête il perd sa force. Marcher le tient debout et l’empêche de pleurer. Pleurer à cause de cette douleur dans son corps. Pleurer sur la solitude de ce plateau vers lequel monte la route. Pleurer comme un enfant qui pense que c’est trop dur, que l’épreuve est au-dessus de ses forces. Pleurer des souvenirs qui viennent l’un après l’autre comme si son chemin serpentait dans le jardin de sa mémoire.

Elle avait souhaité sa venue. Elle avait dit: «Il y a trop de choses qui ne finissent jamais vraiment dans la vie. Jamais comme il faut. Des choses qui, quand on y repense de près, ne laissent aucune paix en soi. Je ne veux pas partir avec cela en moi.» Depuis toujours elle pensait qu’il faut mourir sans regret ni attachement actif, sinon l’on va revivre. Elle avait assez vécu, elle ne voulait pas revenir. Elle lui demandait de l’aider à quitter définitivement le monde. Sauraient-ils surmonter cette fois les anciennes blessures qui les avaient éloignés alors?

Ne pas penser. Respirer profondément pour fabriquer de la chaleur dans son corps, pour donner de l’énergie à ses pieds et à ses jambes. La nuit est si profonde, interminable, et la fatigue est comme un renard caché derrière sa volonté. S’il faiblit le renard mangera son envie d’aller. Il s’arrêtera là, dans le froid mordant. Et nul ne sait ce qu’il adviendrait.
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Il pense en lui: «Attends-moi. J’arrive, je viens.» Ces quelques mots tirent soudain les larmes de ses yeux, et ses larmes coulent sur ses joues et gèlent avant d’atteindre le menton. Les sanglots montent. Personne alentour, personne ne peut l’entendre. On n’aime pas montrer ces larmes-là. Trop intimes. Elles parlent de ce que nous n’avons pas su préserver. Cela ne regarde personne que soi-même dans la solitude du ciel. Il pleure et sanglote maintenant de tout son corps et marche comme un automate. Il crie même. Personne à des kilomètres. Ils crie sa révolte à la Terre. Tout ce qu’il a longtemps tu, tout ce qu’il gardait en silence revient, se fraie un chemin dans sa poitrine et dans sa gorge. Il y a tant de choses jamais vraiment finies, tant de blessures et d’injustices. Tant de fois où nous-mêmes nous blessons quelqu’un. Nous gardons cette mitraille dans le corps en serrant les poings.

Sous la froide lune de Noël il pose les armes. Les yeux embrouillés il marche, et toute la nuit se vide le sac aux ecchymoses. La douleur quitte son dos. Il ne sent plus la fatigue. Il ne sent plus son corps. Quand les premières étoiles pâlissent il trouve normal de s’arrêter près d’un bosquet où un feu follet danse au-dessus d’un tas de feuilles en décomposition. Il ne sent pas le sommeil venir. Il rêve. Il voit le plateau couvert de neige. La lune l’éclaire. Il est près d’elle. Ils sont couchés, les yeux fermés. Le froid les engourdit. L’esprit ralentit. Le temps s’arrête. Alors il entend encore sa voix: «Viens, viens, je t’en prie.» Il se réveille transi, habits collés dans la glace d’un filet d’eau sous lui. Le froid l’a saisit. Il est entre deux: soit il se rendort et ne se réveillera plus. C’est tentant. Finir là sur cette belle colline. Soit il se secoue et force son corps à bouger.

«Viens, viens, je t’en prie.»

La promesse faite est plus forte. Parfois nous agissons contre nous-mêmes mais pour de justes raisons. Il se remet en route. Le jour vient. C’est l’heure où le vent brasse l’air le plus glacé. Il accélère le pas. Au bout du plateau apparaissent les tuiles rousses d’un toit en pente. Il arrive. Elle est là devant la porte, assise, presque cachée sous plusieurs couvertures. Il fait trop froid. Il l’aide à rentrer. Un bon feu chauffe le salon. Elle s’installe sur le canapé, lui près d’elle sur une chaise. Ils parlent peu, à voix basse. On n’entend pas ce qu’ils se disent. Ils tient sa main. Des larmes discrètes coulent de ses yeux à elle. Ils ne disent plus rien. Elle pleure longtemps. Puis son coeur se calme. Sa main se relâche et tombe sur le canapé. Il regarde: elle a cessé de respirer. Son visage est si calme. Quelque chose en elle s’est libéré. Il ferme ses paupières et arrange la couverture sur sa poitrine. Il veille un moment. Peut-être fait-il une sorte de prière, ou bien lui parle-t-il une dernière fois? On ne sait pas ce qu’il dit.

Enfin il se lève et sort. En face de lui le soleil illumine le plateau et les collines, jusqu’aux montagnes là-bas. Un renard, dans le champ voisin, regagne sa tanière. Le cri d’un rapace résonne dans l’air matinal.

Il s’assied. Il ne pense à rien. En lui aussi quelque chose s’est libéré. Une réparation commence. «Merci», dit-il.

Le soleil est presque chaud. La journée qui vient sera belle et légère.

 

 

 

Bon pour la tête:

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Catégories : Poésie 9 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Splendide hymne à la vie qui sans amour n'est jamais transcendée!!! La question sans fin de savoir s'il faut vivre sans attache et sans désir pour se désincarner reste en suspens tant qu'on n'intègre pas le fait que ces valeurs immatérielles donnent aussi du prix à la vie sans quoi il n'y aurait pas de connaissance.

    Bises natales

  • J'ai bien cru que je ne lirais pas de texte dans l'esprit de Noël ...
    Magnifique!

    Bon Noël Hommelibre

  • Merci Micheline. Bonnes fêtes à vous aussi.

    Loredana, c'est venu comme ça, sans prévenir. Peut-être la vraie comète de Noël, Lovejoy:

    http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/astronomie/d/en-video-spectaculaires-images-de-la-comete-lovejoy-depuis-liss_35516/

    Très bon Noël à vous aussi.

  • Tant de choses jamais finies...mais comment savoir à l'avance?
    Superbes vos mots, merci!

  • Que c'est beau... la vie!
    "C'est venu comme ça, sans prévenir". Oui, comme les larmes...
    Trop tard pour vous souhaiter bon Nöel. Merci pour ce joli texte, qui m'arracherait quelques larmes si je n'avais pas déjà épuisé mon capital depuis deux jours. Pfff!
    (~_0)

  • Merci Ambre, et pas grave pour le retard.
    Bonnes fêtes pour vous aussi.

  • Ce conte émouvant reflète un sentiment de grande humanité. Quel beau cadeau en cette période de fêtes !

  • Merci Zimmer. Heureux que cela vous touche et que le cadeau soit reçu. Bien à vous.

  • Bonne fête à tout le monde! et bonne année aussi!

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