Le chaman et l’écologiste

Depuis trois semaines le chaman rêve. Il ne dort pas vraiment: il est en transe et voyage autour de la Terre. Cela a commencé par un soubresaut dans son corps. Il marchait dans la forêt, attentif à chaque son et à tout mouvement autour de lui. Il suivait un sentier le long d’un ruisseau presque sec.

chaman3.jpgLa saison des pluies était passée depuis plusieurs mois et le sol craquait sous le feu d’un soleil implacable. Les hautes cimes des grands arbres ne gardaient plus la fraîcheur ni l’ombre. Il connaissait ces territoires depuis l’enfance. Son père lui avait appris à chasser ici pendant que sa mère régulait l’eau des réserves, de grand trous profonds de la demi-taille d’un homme, tapissés de sable et d’argile collante.

Marchant dans la forêt un spasme le saisit qui le fit tomber. Les yeux ouverts il plongea immédiatement dans son rêve préféré, celui qu’il faisait à chaque montée de lune. Dans ce rêve un oiseau aux larges ailes venait se poser sur une branche en face de lui. Ils se regardaient droit dans les yeux. A un moment il se voyait lui-même depuis l’oiseau. Il sentait alors son habit devenir plumes, ses doigts des griffes plantées dans le bois, et écartant ses ailes il s’envolait au travers des branches et des feuillages. Quand il arrivait en plein ciel toute la forêt s’offrait au regard. Il faisait de vastes ronds superposés et son oeil perçant analysait la partie de planète sous lui. Il connaissait les besoins du peuple de la forêt rien qu’aux bruits du vent dans ses ailes.

Ce jour-là son rêve changea. Il ne s’envola pas. Il devint successivement arbre, pierre, fourmis, serpent. Il entra profondément dans la Terre et écouta. Pendant des jours il ne fit qu’un avec elle et l’écouta.

Dehors, dehors de son corps, autour de lui, sa famille savait. Elle veillait à l’hydrater sans le réveiller. Un enfant restait toujours à côté, partageant certaines de ses visions. Il les racontait quand les autres apportaient à boire. L’enfant était entré dans le rêve du chaman. Il entendait les voix du monde. Les voix: c’est ainsi qu’il les nommait. Ce n’étaient pas vraiment des voix mais une parole intérieure, sans mots, qu’il comprenait. La Terre, les arbres, les pierres parlaient. Les animaux de la forêt parlaient. Ils racontaient l’origine, comment le monde s’était constitué, comment les premières bactéries s’étaient reproduites, et comment les mammifères étaient apparus et avaient colonisé la surface de la planète.

Un jour l’enfant raconta une chose étrange. Dans son rêve le chaman avait rencontré un humain. Un blanc avec une casquette et un sac à dos. L’humain s’était présenté.

- Bonjour. Je m’appelle Thomas.

Le chaman ne répond pas.

- Je viens étudier la forêt et le peuple de la forêt. Je désire connaître ses besoins, comment il vit, et ce qu’il peut nous apprendre pour sauver la planète.
chaman4.jpg
Il ajoute en tendant la main vers le chaman:

- Je suis écologiste.

Le chaman ne répond pas. Dans son rêve, il regarde attentivement cet homme portant sourire et transpiration.

- Je représente le groupement «Sauver la planète». J’ai étudié les sciences de la Terre à l’Université. J’ai appris que la Terre souffrait. La pollution et la consommation effrénée l’épuisent. Elle est en grand stress.

Le chaman écoute cet homme aux certitudes solaires. Il parle comme une calculette et aligne les chiffres du CO2 dans l’air, la quantité de pétrole dans l’océan, le volume de gaz méthane dégagé par les rots des ruminants, le rapport production-consommation. Il semble tout savoir. Plus exactement: tout chiffrer. Il parle de ses amis qui font de la politique et des accords pour les prochaines élections. Il affirme que la planète est au bord de la destruction totale et que l’humanité ne survivra pas si une action politique forte n’est pas entreprise immédiatement.

Le chaman le regarde alors intensément dans le yeux et ouvre son coeur comme un arbre est fendu par la foudre. Quelque part en Europe, Thomas tombe en catalepsie, les yeux ouverts. Il ne parle pas et respire à grande vitesse, ce qui le mène encore plus loin dans la transe. Autour de lui on s’inquiète, on panique, on crie, on l’emmène à l’hôpital. Rien n’y fait: Thomas reste inaccessible. Les médecins décident de le laisser en observation sans traitement. Leur meilleure décision.

Dans son étrange état Thomas voit la Terre comme une boule souple. Il perçoit sa respiration: les marées de ses océans et de ses continents. Il entend sa voix qui parle à l’intérieur de lui.

«Tu veux sauver la planète. Comment feras-tu? J’entends tes amis prêts à imposer de nouveaux comportements à leurs frères humains. Ils veulent décider de ce qui est bon ou non, ils veulent imposer leurs certitudes. Cela a déjà été accompli dans le passé. Qu’avez-vous appris de ce passé? Il n’est pas inutile d’agir par la loi. Mais qu’avez-vous entendu de la Terre? Par quel appel êtes-vous motivés? Est-ce vraiment en mon nom que vous parlez?»

chaman2.jpgCette voix lui rappelle ce que la planète a traversé, les grandes extinctions, les périodes glaciaires ou les réchauffements inouïs qui faisaient pousser des palmiers près du pôle. Elle suggère qu’elle sait se sauver elle-même. Elle dispose de mécanismes régulateurs. Peu importe le temps que cela prend. Mais elle n’est pas certaine que l’humanité saura se survivre. Moins à cause de son impact sur la planète - après tout les humains se sont déjà accommodés de tous les climats. Mais plutôt à cause de cette constante volonté d’imposer ses vues à d’autres, prolongeant indéfiniment des guerres internes à l’espèce: guerres militaires, guerres commerciales, guerres pour l’énergie.

«J’entends les questions que tu te poses. Non, vous humains n’êtes pas un problème pour la Terre. Vous êtes la Terre, vous en êtes une partie vivante. Votre désir de croissance est normal. Pourquoi feriez-vous autrement? La privation est toujours un drame. Elle ne survient qu’en temps de crises graves. Vous n’êtes pas programmés pour la privation. Mais pourquoi avez-vous de si grands besoins: besoins de puissance, de sécurité, de compensation? Parce que vous oubliez que vous êtes la Terre.»

La voix de la Terre lui dit encore: «Tu sais maintenant ce que tu as à faire: m’écouter»


Le chaman ouvre les yeux. L’enfant est près de lui. En Europe, Thomas se réveille dans un lit d’hôpital. Il sait ce qu’il doit faire. Il s’habille et part. Il parcourt le continent, écoutant les arbres, devenant cerf ou sanglier, pesant du poids de la pierre ou de la légèreté de l’oiseau. Il dialogue avec les ronces et les brins d’herbe. Il devient ce qu’il est: la Terre. Il retrouve le dialogue avec lui-même. Dans cette période ses amis le laissent tomber, le prenant pour un fou. Mais il n’est pas fou.

Ses besoins changent: il mange moins, simplement parce qu’il écoute. Il ne cherche plus à compenser ou à imposer quoi que ce soit. De nouveaux amis viennent à lui et partagent son voyage. Eux aussi commencent à écouter la Terre, et leurs besoins changent. De plus en plus d’humains se mettent spontanément à vivre selon leurs besoins profonds. Ils ne jettent plus leurs déchets n’importe où: non pas parce qu’une loi les punirait, mais parce que n’importe où c’est aussi chez eux, parce qu’ils sont une partie de la Terre. Ils consomment le nécessaire, n’accumulent qu’en vue du prochain hiver, partagent le temps, la nourriture, le travail, les joies et les peines.

Peu à peu les hommes et les femmes politiques, inspirés par cette cohorte grandissante de terriens, prennent des décisions intelligentes et sages.

On dit même que beaucoup d’entre eux passent maintenant leur temps libre à aller écouter la Terre!

 

 

Un cadeau agréable pour les fêtes:

CouvDiable.jpg

Catégories : Environnement-Climat 10 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Merveilleux voyages qui m'ont été donnés de faire en compagnie de chamans. Merci pour ce post

  • Belle histoire Hommelibre.
    Utopique mais très belle ...

  • Utopique, Loredana, mais n'était-il pas utopique il y a quelques siècles d'imaginer pouvoir se déplacer dans l'air, ou que l'esclavage serait aboli?

  • Oui c'était utopique. Mais sans sous estimer l'esclavage y avait pas la même urgence ... Ce n'est plus une question de siècle mais de décennies dont il est question ici.
    Ya plus trop le temps d'aller écouter la Terre. Faut agir. Maintenant !

  • Heu je crois que c'est une question de décennie pour l'humanité , mais pour la terre dans son ensemble !

    Mais puisque justement l'humanité fait partie de la terre, c'est quand même urgent !

    Il est donc urgent d'écouter pour faire redécouvrir le goût de nutriments essentiel à nos sens et diminuer ainsi les comportements pathologiques de surcompensation

    Jolie histoire de chaman John, bel exemple de médecine douce par la pacification de l'être

  • Bonjour Homme Libre....me voilà revenue!
    Tel un conte, votre beau récit illustre parfaitement ce à quoi il nous faut revenir d'urgence: prendre le temps, écouter les éléments, les gens aussi. Retrouver le goût de la lenteur.
    Je ne pense pas qu'il soit trop tard, mais il est temps. Pour nous!
    Belle journée à vous, un plaisir de vous lire.

  • Bonjour Colette,

    Plaisir de vous retrouver.
    Merci pour votre commentaire. Ce matin je pense que ce n'est même pas si utopique. Il suffirait d'essayer. Ce serait une révolution des esprits, des coeurs, des attitudes. Ce qui me manque dans les propositions politique c'est un axe fondamental large incluant tous les humains, une grille de lecture qui ne se construise pas sur des oppositions ou des contraintes, mais sur la conscience et le respect.

    Je continuerai à explorer ce thème d'une "révolution" chamanique. J'ai déjà des idées. Mais aujourd'hui ce sera différent. Plus sombre. Une réponse adaptée à ce que j'estime être un acte de guerre. Vous verrez, accrochez-vous...

    Belle journée à vous.

  • Merci merci merci merci merci....
    J'ai été sous le charme tout le long du récit et je suis contente de l'avoir lu le matin puisqu'il va me faire passer une très belle journée.
    Je vais aussi l'envoyer à tous mes amis afin de leur faire partager le bonheur qu'il m'a procuré.
    Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas m'illusionner au point de croire que c'est un récit qui ouvrirait les yeux et l'esprit des écologistes s'il leur était envoyé.

  • Citation de Henri Gougaud:

    "Nous sommes aujourd’hui, face à notre avenir incertain, comme nos ancêtres qui craignaient de ne plus voir le soleil. La réponse à cette peur qui parfois nous agite réside dans les contes et leur sagesse immémoriale. Eux seuls savent transformer les menaces en miracles. Mais encore faut-il les écouter."

    Magnifique livre que le Rire de la Grenouille à mettre dans toutes les mains.


    http://www.carnetsnord.fr/titre/le-rire-de-la-grenouille

  • Très beau texte John. Un peu beaucoup utopique, certes mais oh combien urgent ! Amitiés.

Les commentaires sont fermés.