22 novembre 2011

Le train fou

Imaginez qu’un train fou arrive en gare sans freins. Cinq personnes traversent les voies et vont être écrasées, sauf si vous en poussez une autre sur les rails pour dévier le train. Que feriez-vous? Pousseriez-vous délibérément une personne à la mort pour en sauver cinq autres?


trainFou1.jpgLe sens moral: biologique ou culturel?

Ce type de dilemme moral est étudié par les neurobiologistes qui explorent notre cerveau. Ils tentent de déterminer si le sens moral est d’origine biologique, ou au moins disposerait d’une base neuronale, ou s’il est essentiellement appris, culturel.

La part du biologique et du culturel dans la construction humaine est un thème majeur de notre époque. On retrouve le même questionnement autour de la théorie des genres: on ne naîtrait pas femme ou homme, on le deviendrait par apprentissage. Dans ce cas l’aspect biologique serait sans importance. Et le langage: dispose-t-il d’une base biologique ou est-il seulement un apprentissage?

Les neurosciences étudient de plus en plus de domaines des sciences humaines. On cherche l’importance des localisations spécifiques du cerveau pour telle activité ou sentiment. La cupidité ou l’altruisme seraient-ils d’origine biologique? L’imagerie cérébrale permet aujourd’hui d’explorer de manière très précise quelles sont les parties du cerveau reliées à une activité donnée, et quelle est la part du corporel par rapport à l’apprentissage - c’est-à-dire à l’influence extérieure, culturelle.

Les chercheurs d’aujourd’hui sont en général d’accord pour dire qu’il y a une interaction. Le biologique est fondamental car il comporte des spécificités sans lesquelles le culturel ne pourrait se développer. Par exemple, l’organisation spécifique du cerveau humain associé à l’extension du larynx et à la posture verticale a permis la production de sons organisés et de gestes et mimiques signifiants pour développer le langage, le structurer et atteindre un haut degré d’abstraction. Le corporel et le biologique contribuent à ce processus. Mais en même temps le cerveau ne s’active pas complètement s’il n’est pas stimulé par l’entourage. C’est donc une double influence qui est à l’origine du langage: biologique et culturelle.

Le sens moral, le sens du bien et du mal, aurait-il une base cérébrale et non seulement acquise par l’exemple et l’éducation, soit le culturel? Il semble que la réponse soit positive. Ainsi la plupart des personnes confrontées au dilemme du train fou disent qu’ils ne pousseraient pas une personne vers la mort pour en sauver d’autres. Il semble que l’humain ne peut, a priori, faire délibérément du mal à un autre humain. Pourtant certaines personnes répondent qu’elles pousseraient sans problème un innocent sous le train pour en sauver cinq autres, comme si seul le résultat pragmatique comptait. Peut leur importe d’être la cause volontaire de la mort d’une personne. Dans ce cas le sens moral qui interdit de faire du mal est absent. En fait il s’agit de personnes souffrant d’une lésion dans une région du cerveau nommée cortex préfrontal.


Le café de Bethcafe-poison.jpg

Autre exemple: une femme appelée Grace prépare du café pour son amie Rosy. Grace a un problème avec Rosy et veut mettre du poison à la place du sucre pour la tuer. En réalité elle se trompe et met bien du sucre. Rosy se porte donc comme un charme. Puis c’est une autre personne, Beth, qui prépare un café pour Rosy, et sans le savoir elle met du poison dans le café à la place du sucre. Rosy meurt. Qui est la plus condamnable: Grace ou Beth? La plupart des gens répondent Grace, car ils font la distinction entre l’acte et l’intention. Il en est de même pour la justice et donc de la civilisation: un homicide involontaire peut entraîner un acquittement parce qu’il n’y avait pas l’intention de tuer, alors qu’un assassinat est un homicide prémédité et sera condamné lourdement. Dans l’exemple du café de Beth, à nouveau les personnes atteintes de la même lésion du cortex préfrontal trouvent que la plus condamnable est Beth. Elles ne voient pas l’intention, qui détermine la notion de bien et de mal, mais uniquement le résultat de l’action. Elle ont donc un support cérébral qui dysfonctionne et leur sens moral en est amoindri.

Cela ne signifie pas que les criminels ont tous une lésion au cerveau. Certaines personnes ont une organisation morale mais la transgressent délibérément. Les criminels qui présentent une maladie mentale sont peu nombreux selon les psychiatres. La question se pose pour l’adolescente de 13 ans dont le viol et le meurtre créent une polémique en France. Cette mort terrible pose la question de l’état mental du criminel récidiviste: est-il assez sain d’esprit pour être conscient de sa transgression, ou est-ce normal pour lui?


Les chercheurs testent aussi dans le cerveau quelles sont les zones en lien avec le sens de l’équité. Le test est celui de joueurs qui doivent impérativement se partager une somme d’argent, sans quoi ils la perdent. Le partage égal dérange mais est acceptable. Le partage inégal est accepté selon le degré d’inégalité. Au cas où cette inégalité est trop grande celui qui reçoit le moins refuse sa part et les deux perdent. Une trop grande inégalité est perçue comme une injustice et provoque une désolidarisation. L’équité est un sens qui semble préexister à l’apprentissage.

On peut voir dans ce test une application sociale directe: le différentiel de richesse provoque des tensions sociales croissantes.

Le sens moral ne se limite pas à l’équité et au bien ou au mal. Il y a d’autres aspects non encore explorés biologiquement comme l’honnêteté, la loyauté, le respect, la fidélité, entre autres.


SciencesHumainesCerveau.jpgCe thème, et d’autres articles sur le cerveau sont à découvrir dans un numéro hors-série du magazine Sciences Humaines de novembre-décembre.

Commentaires

wouah! sacré dilemne en effet que cette histoire de train. D'instinct, il me semble, pour ma part, que je n'épargnerais pas la vie de 5 personnes en sacrifiant une seule personne. Ma lacheté se cacherait sûrement dans l'idée du Karma de ces 5 personnes! très intéressant en tout cas ce post que j'ai lu avec beaucoup de plaisir et de questionnement partagé.

Écrit par : vali | 22 novembre 2011

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Idem pour moi Vali. Mais je ne dirais pas lâcheté: c'est plutôt trop impossible à gérer.

Écrit par : hommelibre | 22 novembre 2011

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Dilemme, non. Que chacun prenne ses responsabilités. Si des gens sont descendus sur les voies, c'est leur responsabilité. Si vous poussez qqn qui a été assez responsable pour rester en sécurité, non seulement vous vous rendez coupable d'un crime, mais il est irresponsable de penser que ça va faire dérailler le train.

Écrit par : Johann | 22 novembre 2011

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Johann,
Je vous avoue qu'au départ, j'ai crains le pire en abordant la première phrase de votre commentaire. Mais en finalité, il se révèle plein de bon sens.
Surtout votre dernière phrase.

Écrit par : aoki | 23 novembre 2011

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Bonjour HommeLibre
Vous avez déjà vu un train lancé à toute vitesse et quand bien même à vitesse réduite, s'arrêter pile poil devant une ou des personnes surtout en gare? c'est une machine pas un jeu vidéo;le train défoncerait le quai et irait finir sa course dans la rue.
Pour le poison, il faudrait peut-être faire le ménage dans votre cuisine. Vous en trouvez où du poison qui ressemble à du sucre?
Pourquoi se triturer la tête à chercher et trouver des solutions pour des problèmes pratiquement irréalisables?

Écrit par : madison | 23 novembre 2011

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Bonjour HommeLibre, bonjour à toutes et à tous.
Bien évidemment, la question posée dès le départ interpelle suffisamment pour qu'on s'y arrête et qu'on ait envie d'y répondre avant de continuer la lecture.
D'autant qu'on ne sait pas si celle-ci va nous apprendre qu'on est finalement moins méchant qu'on ne le croyait ou, bien au contraire, un monstre qui s'ignore.
Et bien, pour ma part, et après réflexion, je me suis fait la même réponse que Johann après m'être dit que des personnes sensées ne se promènent pas sur une voie de chemin de fer et que rien ne me prouve que les 5 réunies soient plus intéressantes (même pas pour la société mais selon mes critères) qu'un seul autre individu que je choisirai de leur sacrifier.

Ceci dit, je n'ai pas cessé de me poser des questions en lisant tout le reste de l'article. Ouille ouille ouille ma pauvre tête qui n'est plus habituée à tant de travail de réflexion ;-)

Écrit par : la râleuse chronique | 23 novembre 2011

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Bon, bien sûr que sur un plan très réaliste le cas du train fou est démontable (même si une personne qui tombe sur les voies peut provoquer un court-circuit qui déplace un aiguillage...). Il faut prendre l'exemple comme support à un choix. J'ai transcrit cette allégorie parce qu'elle figure dans l'article de Sciences Humaines. Mais on peut trouver d'autres cas de dilemmes. Le jugement de Salomon en est un: une mère vole l'enfant d'une autre. Le roi Salomon propose de couper l'enfant en deux et de donner une moitié à chaque mère. La voleuse accepte, la vraie mère refuse de faire du mal à son enfant malgré la souffrance de voir l'autre mère partir avec. Au final Salomon lui rend l'enfant.

On peut aussi imaginer un bateau avec des naufragés. Ils sont 10, il y a à manger pour 5 s'ils veulent atteindre la terre la plus proche. S'ils restent les 10 sur le bateau, les 10 meurent d'inanition. Que font-ils? Que ferions-nous?

L'important est de savoir jusqu'où nous irions à faire du mal, et si nous le ferions, pour un bien supposé. L'expérience relatée montre que la quasi-majorité des gens refusent de tuer, même pour sauver d'autres personnes. Et que ceux qui acceptent ont la même zone du cortex préfrontal qui dysfonctionne.


Pour les personnes qui sont sur les voies, bien sûr qu'elles ont pris un risque et qu'elles en sont responsables. Mais pourrions-nous rester à les regarder calmement en pensant que c'est leur responsabilité alors que le train les réduit en bouillie? Que ferions-nous, que penserions-nous dans une situation exceptionnelle où la raison n'a pas vraiment de place?

Écrit par : hmoelibre | 23 novembre 2011

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"On peut aussi imaginer un bateau avec des naufragés. Ils sont 10, il y a à manger pour 5 s'ils veulent atteindre la terre la plus proche. S'ils restent les 10 sur le bateau, les 10 meurent d'inanition. Que font-ils? Que ferions-nous?"

Facile, on tire à la courte paille pour savoir qui, qui, qui serait mangé. Air connu.

http://www.annuaire-enfants-kibodio.com/paroles-chansons/il-etait-un-petit-navire.html

Il y a le cas de cet avion tombé sur les Andes. Les rescapés du crash pour survivre en attendant les secours ont mangé les personnes décédées.

Faut-il risquer la vie des sauveteurs pour aller chercher deux alpinistes coincés par le mauvais temps sous le sommet d'une montagne? La réponse me semble évidente. C'est ceux qui ont pris le risque qui doivent prendre la responsabilité des conséquences. Pas besoin d'avoir des états d'âmes.


"Mais pourrions-nous rester à les regarder calmement en pensant que c'est leur responsabilité alors que le train les réduit en bouillie?"

Alerter le conducteur du train, alerter les personnes en danger.

On peut imaginer d'autres cas beaucoup plus réalistes : faut-il libérer un terroriste pour sauver plusieurs otages sachant que ce terroriste pourra recommencer à tuer? Faut-il sacrifier les otages?


"Que ferions-nous, que penserions-nous dans une situation exceptionnelle où la raison n'a pas vraiment de place?"

Je pense que devant une situation exceptionnelle personne ne sait à l'avance comment il va réagir. Dans le cas du train, je pense qu'à part avertir, personne ne fera rien.

Maintenant à part pousser qqn sous le train (supposons que cela marche en dehors de toute logique), il reste la possibilité de ne pas commettre le crime de pousser qqm, mais de se sacrifier soi-même. Mais évidemment, dans ce cas, qui va se sacrifier?

Si je vois qqn se noyer et que je ne sais pas nager, vais-je sauter à l'eau? La réponse est dans la question.

Écrit par : Johann | 23 novembre 2011

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Il me semble que les neurobiologistes seraient aussi bien inspirés de mener une recherche sur le décalage entre ce que les gens disent qu'ils vont faire et ce qu'ils font réellement. (Et je ne pense pas qu'aux hommes politiques.)

Un thème qui a retenu l'attention d'un bon connaisseur de la nature humaine, si on on croit la parabole des deux fils (évangile de Matthieu ch. 21) à qui leur père demande d'aller travailler à la vigne. L'un commence par dire non, puis y va quand même, l'autre dit oui et n'y va pas. Et Jésus de demander à ses interlocuteurs, qui adoptaient la posture des gens bien sous tous rapports, lequel des deux a fait la volonté de son père...

Écrit par : Jean-Paul Guisan | 26 novembre 2011

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@ Jean-Paul:

Vous élargissez la thématique. Je ne pense pas que les neurobio se placent sur un plan moral en soi. Ils tentent de dire si la morale a un fond biologique. Cela suppose qu'ils évaluent des réactions immédiates et non rationalisées.

La notion de décalage entre ce que l'on dit et ce que l'on fait suppose qu'on n'est pas dans l'immédiateté. On est dans la stratégie, ou dans l'inertie, ou la rationalisation. C'est un moment différent de celui cherché par les neurobio.

L'exemple de l'évangile décrit autre chose, une relation initiale déjà construite. Ce qui me paraît changer les données. Dans le cas du train il n'y a pas de contexte relationnel entre les personnes. Toute décision est conséquence de ce que l'on ressent comme juste entre humains indépendamment des personnes elles-mêmes. C'est une sorte de morale basique de l'espèce.

Dans le cas du père et des fils, il y a toute la construction des relations, les résistances, l'obéissance, les intérêts en jeu. C'est à la fois plus exigeant parce que plus conscient, et plus biaisé parce que toute demande parent-enfant est déjà téléphonée.

A moins de valoriser le rebelle. Le premier fils se rebelle, puis le fait. Est-ce une soumission tardive à l'autorité paternelle ou la prise de conscience personnelle de la nécessité de ce travail? Rien ne permet de le savoir. C'est au lecteur de décider. Si moi j'étais à sa place, irais-je quand-même à la vigne pour faire la volonté de mon père ou parce que "cela doit être fait"? Difficile à dire.

Et le deuxième fils, pourquoi est-ce si facile de juger négativement son attitude? A cause de la parole donnée et non respectée? Et qui dit parole non respectée dit non-respect de soi et de l'autre, donc faille morale.

Mais peut-être a-t-il dit pour faire plaisir. Contre-productif parce le père verra bien qu'il n'a rien fait.


Plus généralement le travail à faire (la vigne) représente peut-être le travail de construction morale. A l'époque, et encore aujourd'hui, on pense que la morale se construit. C'est probablement en partie vrai. Le biologique et l'épigénétique sont complémentaires.

Mais la question reste pour moi la suivante: quelles sont ces failles dans la conscience qui génèrent ce décalage? Qu'est-ce qui rend parfois la décision difficile? Avant de tenter d'y répondre il faudrait creuser plus. Peut-être une autre fois.


Ouf, je ne sais pas si j'ai été clair... :-)

Bonne soirée.

Écrit par : hommelibre | 27 novembre 2011

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