La mort de Don Juan et l’émergence du tyran sexuel

Il semble que des décennies de démocratie et de libéralisation des moeurs restent lettre morte devant la liberté sexuelle. L’affaire Strauss-Kahn en est une illustration. En principe le libéralisme des idées et des moeurs considère que chacun détermine sa vie privée selon ses désirs. Les lois communément admises pour le bien de tous servent de cadre. La sexualité semble cependant faire l’objet d’un régime spécial.

donjuan1.jpgDon Juan: du rebelle...

Les morales sexuelles ont régulièrement varié avec le temps. L’époque romaine par exemple est étonnante. Autant les femmes y étaient méprisée, autant elles disposaient d’une grande liberté comparé à notre époque. Selon l’historien Paul-Marie Veyne, spécialiste de la Rome antique, elles pouvaient prendre des amants et souvent de manière affichée. Messaline, épouse de l’empereur Claude dont elle divorça sans le prévenir, était connue comme une dévoreuse d’hommes. Elle est donnée en exemple de nymphomanie et aurait transformé une partie du palais de l’empereur en bordel où elle-même parfois se serait prostituée. Les hommes mariés prenaient des extras parmi les esclaves hommes plutôt que des maîtresses, dont ils risquaient de tomber amoureux. Le 19e siècle bourgeois présentait lui une certaine rigidité morale alors que son théâtre ne parle que de cocufiages, d’amants et de maîtresses.

Le personnage de Don Juan apparaît au 16e siècle en Espagne. C’est un homme mythique, rebelle aux conventions morales et religieuses de la société. Il vit pour le plaisir et l’instant présent. A l’évocation de son nom c’est surtout le séducteur aux multiples maîtresses qui vient à l’esprit. Don Juan est à la fois désiré et haï. Sa liberté et son hédonisme font envie et attirent les femmes autant qu’ils suscitent l’admiration des hommes. Mais les femmes séduites puis abandonnées lui en veulent de n’être plus unique à ses yeux et les hommes voient en lui un rival dangereux.

Le fait qu’il soit un homme n’est pas anodin. J’entends souvent comparer la liberté sexuelle de l’homme avec celle de la femme au détriment de cette dernière. On a coutume de dire qu’un homme qui multiplie les conquêtes est valorisé alors qu’une femme est traitée comme une traînée. L’homme, dit-on, pourrait se donner tous les droits sexuellement tout en restant considéré alors que la femme sera traitée de manière dévalorisante. C’est loin d’être évident. Le contraste est nettement exagéré dans la mesure où l’homme séducteur n’est pas un compagnon fiable pour la femme ni un ami sans risque pour l’homme.

L’homme coureur, pas plus que la femme, ne sont bien perçus. La dissémination sexuelle de l’homme a comme conséquence de faire des enfants ailleurs que dans son couple. Selon des historiens l’époque nomade a connu régulièrement des fêtes où des clans se réunissaient et où les femmes échangeaient leurs maris. Cela aurait évité des problèmes de consanguinité dans des clans relativement peu nombreux. Le passage à la sédentarisation et à l’accumulation (terrains, maison, bétail) s’accommode mal de cette pratique. La transmission du patrimoine ne saurait être dispersée sans appauvrir la famille ou le clan.
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Si donc Don Juan a pu véhiculer en surface une image de liberté rebelle, en réalité il est rejeté en plus d’être moralement considéré comme un pécheur qui faute. Beaucoup de femmes recherchent un homme fiable sur la durée, un homme qui les accompagnera et assurera sa part dans la vie de la famille. L’inconstance des Don Juan n’en fait pas des partenaires sérieux. Du point de vue littéraire Don Juan a incarné le héros romantique épris d’absolu, puis le cynique brutal et amoral, et servi de miroir de l’hypocrisie d’une société. Il meurt foudroyé par un châtiment divin.

 

... au tyran sexuel

Le cas de Dominique Strauss-Kahn permet de vérifier le fait que le séducteur est mal accepté. Dans la mesure où DSK n’est pas condamné pour des actes criminels il est présumé innocent, c’est donc son comportement de séducteur (réel ou amplifié) et la manière de faire qui lui est attribuée qui sont mis en cause. Son attitude envers les femmes est stigmatisée, son épouse est traitée comme peu de femme aimeraient l’être. Sa faute morale est mise en avant comme si cela lui ôtait toute légitimité à assumer une fonction publique. Des féministes manifestent sous ses fenêtres ou lui intiment l’ordre de presque se cacher et se taire. Les qualificatifs qui lui sont adressés sont infamants: tyran sexuel, queutard, prédateur - et j’en oublie. Du temps de John Kennedy on ne faisait pas de procès en légitimité politique pour un séducteur. Aujourd’hui la rue crucifie Don Juan à et sa liberté, cette liberté qui était une quête il n’y a pas si longtemps pour les femmes comme pour les hommes. Nous sommes entrés dans un nouveau cycle de puritanisme.

Quel que soit le comportement de DSK - et les 99,99% des personnes qui en parlent ne le connaissent pas par eux-même - il incarne aujourd’hui la détestation sociale. Pourtant de manière symétrique des femmes ont demandé pour elles la liberté sexuelle. Le simple fait de vivre en couple sans être mariée en faisait partie. Les écrits féministes sur le sujet déplorent que les femmes qui vivent leur liberté avec des partenaires multiples soient considérées comme des traînées. Or aujourd’hui cette liberté fait d’un homme un tyran sexuel! L’expression tyran sexuel est donnée par les féministes du groupe Femen, celles qui manifestent seins nus. Ça, il vaut mieux être jeune, jolie et bien faite qu’être vieille avec les seins qui tombent. Le féminisme est un spectacle comme un autre.

donjuan4.pngIl faut voir l’affaire DSK au-delà de l’histoire individuelle dans ce qu’elle porte de signification collective. Elle illustre le retournement qui s’opère et l’amalgame d’une sexualité moins conventionnelle avec le viol ou la déviance. En une dizaine d’années la société occidentale est passée du souffle de la liberté individuelle à la restriction morale collective. Je ne prétends pas que le Don Juanisme soit un modèle de vie et je ne dis pas que faire l’amour à chaque opportunité est un exemple  enviable de liberté. Je pense simplement que la liberté individuelle ne devrait pas être rattrapée par un moralisme de derrière les rideaux, celui où l’on vous jugeait en vous regardant depuis sa fenêtre. La morale est indispensable pour vivre ensemble. Cette morale doit être une démarche intérieure, pas un hallali collectif. Si pour certaines personnes la morale est compatible avec une liberté sexuelle cela les concerne eux.

Si le séducteur, ou même l’hyperséducteur, est traité de tyran sexuel, si sa sexualité est considérée comme déviante et à problème, si c’est un signe de maladie psychique, alors revenons collectivement aux interdits du passé. Question: si l’on peut appeler tyran sexuel un homme supposé multiplier les aventures, comment qualifiera-t-on les femmes qui font de même? Car si l’on condamne la séduction masculine il faut aussi condamner la séduction féminine. La perte de liberté individuelle, l’augmentation du jugement moral, doivent être les mêmes pour toutes et tous.

Peut-être faut-il redéfinir ce que nous entendons aujourd’hui par liberté et comment nous envisageons les choix individuels et les relations hommes-femmes. Il y a visiblement un malentendu.

 

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Commentaires

  • "Nous sommes entrés dans un nouveau cycle de puritanisme."

    Tout dépend de qui vit ce puritanisme. Par exemple quand une gonzesse se met en tenue super hot et te regarde froidement ou avec mépris lorsque on reluque ses atouts, je dirais plutôt que c'est nous homme hétérosexuel qui le subissont. En revanche la femme peut se promener nue chez soi que ça dérange ou pas. Bon j'exagère hein, mais c'est vers un tel avenir que nous nous dirigeons. En tout cas ça se passe un peu comme ça dans les pays misandres. Après chacun fait comme il veut, mais il faut accepter d'être observé et/ou jugé dans la société. J'ai moi même eu droit à des reflexions par des inconnus bien que je sois plutôt d'un tempérament reservé. Enfin faudrait que ces féministes devergondées et puritanistes réfléchissent aux avantages et inconvénients à vivre en société en l'occurence le regard des gens.

    PS: je crois que je vais commencer à acheter des oeillères moi

  • Encore une fois , je ne peux qu'être d'accord avec vous et en plus votre texte est beau .
    J'ai lu , mais j'en ai tellement lu que je ne sais plus où, un article dans lequel un éditorialiste ( je crois) écrivait que DSK était un "enfant perdu de mai 68 ".
    Dit comme cela cette personne oubliait que si une des revendications de mai 68 était la "liberté sexuelle" cela s'appliquait aussi bien aux femmes qu'aux hommes . Et que ce qui aurait dû rester dans notre collectif c'est bien de reconnaître au moins à chaque individu la liberté de de vivre sa sexualité comme il l'entend et comme vous le dites "si pour certains la morale est compatible avec une liberté sexuelle cela les concerne eux ".
    Les commentaires qui ont été faits sur Anne Sinclair sont de ce point de vue très parlants .Il lui a été dénié parfois de manière carrément insultante "d'accepter" son comportement de séducteur comme vous le dites réel ou amplifié ( comme dit l'autre on ne prête qu'aux riches !), on a dénigré ce qu'il peut exister entre deux êtres d'amour et de complicité au delà de ce que Simone de Beauvoir appelait "les amours contingentes ".
    Retour du puritanisme , sans doute, avec pour conséquence une perte de liberté individuelle sans doute aussi . D'autant qu'il faut noter que certaines ( heureusement pas toutes ) en stigmatisant l'attitude d'Anne Sinclair refuse à cette femme et à toutes celles qui sont dans son cas ( car si elle était la seule cela se saurait ) la liberté de vivre leur relation de couple et donc aussi leur sexualité comme elles l'entendent et le tout au nom du droit des femmes . Cherchez l'erreur!

  • @ Kasilar:

    La misandrie est bien installée. Y a du boulot!

  • @ Domi:

    Cherchez l'erreur, en effet. Il n'y a même plus de ligne ni de cohérence.

  • Teufel! Haben sie lesen das niouzes, HL unt kommentaturen? Das tests unt les ri..rééticules évoluent plus vite que le cerveau, oder ETWAS wieso!
    Jetzt, che comprends la raison de la hop session sur ce plog, ja! Unt so des raisons de la déraison raisonnantea insi que de la moralitat anti moralitat anti moralitat unt,
    so konfusionen...
    Si che comprends, mes spandaus pour rafalieren l'ennemi, doivent rafalieren les femmes... Unt en même tempo, vous en clamez la beauté... Sédukastratrice?
    Pon enfin, vu ce qui se lesen da, che vais lesen ailleurs...
    Ce kommentatur,c'était pour faciliter la kompréhension de votre vous mêmes, HL et Kommentateurs, unt excusez-miche aber che komprends enkore moinsse Kommententatrices
    Pien à vous
    =@rb=(+) 'r d
    Ps: che vous laisse la pieuvre par 9 hier ici:
    http://www.24heures.ch/actu/suisse/testicules-evolue-vite-cerveau-2011-10-19

  • Oui je vois ça, mais c'est quand même du au fait que l'homme s'est accélérément dévirilisé ces dernières années. La preuve est que la liberté est délaissée au profit de lobbycrates en tout genre

  • Personne critique l'art de séduction.

    Personne critique Jonny Depp ou Brad Pitt.

    La problème dans le cas de DSK est la probabilité de la violence et les manques de consentiment.

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