De l’admiration au rejet: le parcours du bouc émissaire

Plus je lis René Girard et plus je trouve que sa vision colle à notre monde. En très simplifié sa thèse fondamentale est que les groupes humains gèrent leur violence naturelle, inévitable, nécessaire à la survie, par le recours à un objet qui sert d’exutoire: le bouc émissaire.

Cette notion de bouc émissaire est issue de la tradition juive. Le bouc est supposé porter sur lui tous les péchés d’Israël, et sa mise à banc produit un effet d'expiation, ou d’attribution du bien à ceux qui le condamnent.

BoucEmiss2.pngQuand une foule hostile rejette un membre de sa communauté ou une communauté entière, cela signifie que cette foule s’attribue le bien et projette sur le membre rejeté le mal. En rejetant le «mal», on se place automatiquement du côté du «bien». Le bouc émissaire est quelqu’un à qui une communauté attribue la cause du mal. On rejette sur lui nos erreurs ou nos insuffisances et on lui en fait porter la responsabilité. Il est tellement plus simple, pour se sentir pur, de déclarer les autres impurs. Les juifs ont été collectivement le bouc émissaire des sociétés européennes pendant des siècles.

Le bouc émissaire doit payer, et en général il paie de sa vie, qu'il soit coupable ou innocent. C’est la méthode la plus sûre pour éliminer toute contestation de son rôle de «méchant», et pour éviter d’être soi-même mis en cause dans notre rôle de «gentils» ou de «purs». Peut importe de sacrifier un innocent. Un coupable est d'ailleurs en partie innocent: il n'est coupable que parce que nous avons des failles, mais il est innocent de nos failles. Il n'est de voir que le désir d'aggravation des lois répressives après chaque crime sexuel ou crime commis contre des enfants, et les marches blanches organisées dans ce dernier cas. Blanches comme la pureté que nous voulons nous-mêmes endosser pour colmater nos failles et dire bien haut: "Non, nous nous dédouanons de ce crime", laissant l'entièreté de la noirceur aux criminels. Il n'y a guère que pour certains infanticides maternels que la communauté dédouane la coupable, inventant une maladie de "déni de grossesse". Cette maladie réduit la responsabilité et donc l'horreur du crime, comme si la fonction maternelle devait être préservée qui qu'il advienne de l'opprobre du "mal". Quelqu'un fait le mal (tue) mais ce n'est pas de notre faute. L'auteure du crime ne peut donc servir de bouc émissaire.

Une communauté peut fabriquer des coupables. Sacrifier un vrai coupable n’a qu'une fonction libératrice limitée, car après tout c’est normal. Mais fabriquer un coupable dans le but de lui attribuer l'origine de nos maux active puissamment le moteur de l’expiation qui nous valide dans l'hypothèse que nous sommes portés par le "bien". Hitler l'avait bien compris.

Plutôt que de laisser une société être dévorée par sa violence, violence qui peut se tourner contre elle-même (la criminalité n'étant qu'une des formes de désir frustré qui génère une violence anti-sociale), il est plus économique de diriger la violence vers un objet et de trouver un responsable qui endosse le mauvais rôle et assume la punition.

Une origine de cette violence, selon Girard, est le désir mimétique, c’est-à-dire le fait vouloir ressembler à l'autre ou à défaut de désirer ce que l’autre possède et de s’en approprier pour être semblable à lui. Si votre voisin possède une voiture alors que vous n’avez qu’un scooter, l’envie de la voiture viendra très probablement. La grosseur de la voiture étant ensuite un signe de reconnaissance sociale, de puissance, et donc objet de désir et désir de ressemblance (qui ne préfère pas être puissant et autonome plutôt que faible et dépendant?).

L’envie a un autre nom: l’admiration. Dans l’admiration on attribue à l’autre des qualités d’être que l’on ne se sent pas posséder. Un chef de guerre provoque l’admiration par un fait d’arme plein de bravoure. Un Gandhi provoque aussi l'admiration par son engagement et sa philosophie. Ce faisant il prennent une forme d’ascendant sur ceux qui les admirent. Il sont des modèles à atteindre. Mais on ne peut pas «être» l’autre. L’admiration suppose presque inévitablement une forme d'impuissance personnelle en comparaison du modèle. Elle s’oriente alors vers l’envie de posséder les mêmes biens que lui. Quand c’est impossible l’admiration se transforme en haine, et l’on trouve peu à peu à l’idole des défauts qui en font un être méprisable. On lui attribue aussi nos propres malheurs. Le puissant n’est aimé que quand on peut l’utiliser pour se protéger, pour lui ressembler ou quand il nous gratifie d’un peu de sa puissance. Quand il ne nous gratifie plus assez de ses largesses (argent, considération, amitié) il devient un ennemi.
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Le bouc émissaire se recrute principalement parmi les gens que l’on a admirés ou enviés. Notre impuissance à être eux en fait peu à peu des adversaires. Le modèle que l'on admire est forcément un jour un obstacle, à moins de perdre sa qualité de modèle. Mais s’il perd sa qualité de modèle il ne mérite plus notre admiration, et notre moteur de l'envie ne se met pas en route. Quel que soit le besoin que certains peuvent avoir d’être un héros (besoin de reconnaissance, de se prouver sa valeur, de revanche, de coller à un mythe, d'obtenir du pouvoir, etc), ils ont tout pour devenir des boucs émissaires s’ils persistent à alimenter ce besoin. Certains espèrent s'affarnchir du sort peu enviable du bouc et demeurer à jamais objets d'admiration et détenteurs de puissance. Mais être un bouc émissaire et réussir à démonter le mécanisme de victimation n’est pas si facile. Le mythe s’y oppose. Or la victime innocente rejoint le mythe et s'en alimente en même temps qu'elle l'alimente. Le mythe nous dépossède de nous-mêmes. Quel pouvoir avons-nous alors sur notre propre destin? Où est notre liberté dans ce processus? On peut bien sûr éviter de devenir bouc émissaire. Mais d'une part cela se passe malgré nous, et d'autre part si l'on y parvenait, aux prix de quelles contorsions et compromissions faudrait-il le payer?

Dans le christianisme, le personnage de Jésus est typique du mécanisme mimétique et victimaire décrit par René Girard. Il devient bouc émissaire mais en survivant à la crucifixion (selon la croyance chrétienne) il défait le mythe, qui ne peut s’accomplir normalement. La victime rejetée devient le guide d’un nouveau comportement, où l’expiation collective grâce au bouc émissaire ne fonctionne plus.

Pourtant notre société produit encore des boucs émissaires. Mais elle développe simultanément, et de manière inverse, un culte de la victime, cela peut-être depuis que Jésus, "l'agneau de Dieu", a fait de la victime sacrificielle un accablement pour le monde et non plus une catharsis ou une possibilité d'expiation et de libération. Ce culte n’est que l’envers du binôme bourreau-victime. La simultanéité des deux productions conduit à une confusion majeure des valeurs, dont notre époque est représentative. On pourrait presque dire que malgré la régression de l'influence de la religion, notre époque est plus chrétienne que jamais.

Les puissants d’aujourd’hui sont toujours admirés, toujours détestés, toujours jalousés. Mais s’ils deviennent victimes ils induisent la production de nouveaux puissants car nulle société ne peut fonctionner sur les traces de la victime. Etre victime ne peut être qu’un statut temporaire, pas une norme générale.

Un autre aspect de ce désir de ressemblance, ce désir mimétique, est qu’il fonctionne forcément avec une différence. La différence entre deux puissants est nécessaire pour que l’un envie ou admire l’autre. Les puissants pouvant être des chefs politiques comme des chefs d’ateliers ou un grand frère: le même mécanisme se reproduit à tous niveaux. Si deux individus ont le même niveau de puissance ou de richesse, le moteur d’évolution de la société se grippe. L’indifférenciation sera tôt ou tard confrontée à une nouvelle violence (à cause d'un nouveau désir car le désir est inhérent à l'humain) dont on ne connaît pas la nature donc les ravages possibles. La différenciation est une condition de développement du vivant (comme la différenciation sexuelle, pas exemple). Elle sert aussi à préserver un ordre social où la violence est canalisée. De la nécessaire différenciation à l'inégalité, le pas est souvent franchi, alors que les deux notions ne sont pourtant pas du même ordre. Mais l'indifférenciation est-elle viable socialement? Une société égalitariste tiendrait-elle la longueur alors que les êtres sont différents en talents, capacités, désirs? Et l'inégalité est-elle obligatoirement cause de domination et d'oppression?

La thèse de Girard semble laisser entendre qu’une société égalitaire produirait tôt ou tard une violence inconnue et par là incontrôlable. Dans l'indifférenciation, la dynamique si puissante du désir et de l’envie, qu’il rattache à la nature humaine, n’aurait plus de cadre pour s’exprimer.

Mais, ayant identifié cette dynamique mimétique comme source de violence injuste (le bouc émissaire), n'est-il pas souhaitable de la désamorcer? Et si oui, comment? Désamorcer cette dynamique suppose une démarche personnelle de soustraction au mécanisme de l’envie, de l’admiration, de la jalousie et du reproche. Commencer donc par refus d'admirer ou d'être admiré.

Une telle démarche est-elle possible individuellement, sans une validation collective du constat d’épuisement du désir mimétique, de l'envie, et de l'inévitable jalousie qui s'en suit (épuisement qui nécessite la présence de l'autre pour être réel et vérifiable)? S’il faut une validation collective, sur quelle base et dans quel cadre peut-elle se faire pour remplacer le rôle des religions, qui avaient cette fonction, mais aujourd’hui devenues obsolètes dans leurs rites et croyances cosmogoniques?

 

La réflexion sur les thèses de René Girard amène des clés à la fois dans la lecture de la société et dans la lecture de mon propre itinéraire. Ce qui me convient bien car je ne puis imaginer une transformation sociale sans que l'individu soit lui-même objet d'une transformation préalable. Je crois plus à la société formée par les individus regroupés et responsables de ce qui les habite qu'à l'individu formaté par la société et donc irresponsable. L'individu responsable n'est plus ni bourreau ni victime. Un chemin qui bouscule la plupart des rapports humains et des mécanismes relationnels.

 

 

 

 

Une belle histoire:


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Commentaires

  • " Il n'est de voir que le désir d'aggravation des lois répressives après chaque crime sexuel"

    tout à fait vrai extrait de la confusion des sexes de Michel Schneider.

    "La « caserne libertaire »
    Le socialisme aime les oxymores (antithèse joi-gnant des mots de sens contraires). « Libération du désir », par exemple. La gauche entend-elle par-là qu'il faut le libérer ou s'en libérer ? Quel est le programme élaboré par Ségolène Royal avec son site Désirs d'avenir ? Quel sera l'avenir du désir si était élue présidente celle qui en tant que député et ministre a voté et fait voter toutes les lois qui visaient à en limiter les formes autorisées ?
    Sanctionner pénalement des formes inacceptables du désir masculin (harcèlement, recours aux per¬sonnes prostituées, pornographie) ; promouvoir par la loi les normes sexuelles mettant en cause la différence des sexes (mariage entre personnes de même sexe, « homoparentalitésl », interdiction des propos « homophobes2 », mariage entre personnes
    de même sexe) ; abolir ce qui reste de différence entre les sexes dans les noms et la langue, tels sont les divers chapitres du programme réglant « la sexualité de l'homme sous le socialisme ».
    Etrangement, le discours de la « libération sexuelle » continue d'accompagner le fantasme d'une délivrance par rapport au sexe et aux sexes. La génération 68 aujourd'hui au pouvoir politique, intellectuel et symbolique, d'une part s'affiche « libérée » et salue le déluge de livres ou de films mettant en scène les pratiques sexuelles les plus violentes et les plus partielles1, et d'autre part impose une législation parmi les plus répressives des pays européens en matière de criminalité sexuelle. Dans les représentations sociales «correctes » et conscientes, la sexualité n'est plus associée au mal, et le terme de sexualité perverse plus guère employé, mais, en application des lois socialistes, la justice condamne de plus en plus et de plus en plus sévèrement des pratiques jusqu'alors

    Je n'emploie pas sans guillemets le mot «homoparentalité » qui est un non-sens : la parenté ne saurait désigner que le rapport de deux personnes de sexe différents à un enfant.
    2. Le terme d'« homophobie » est un contresens. Il signifie en fait la peur ou la haine du même alors qu'il désigne la peur ou la haine de celui qui aime le même. Il assimile tous ceux qui n'ont pas d'attirance pour les personnes de leur sexe à ceux qui éprouvent de la haine envers ceux qui éprouvent cette attirance, et insinue que tout hétérosexuel est un ennemi de l'homosexualité.
    Le fait que ce terme impropre ait été repris par Jacques Chirac n'en fait pas une notion utilisable dans le débat public. Le 14 octobre 2002 : « Il faut créer une autorité indépendante pour lutter contre toutes les formes de discrimination, qu'elles proviennent du racisme, de l'intolérance religieuse, du sexisme ou de l'homophobie. » Je ne l'emploierai qu'avec des guillemets, car le terme juste serait « phobie de l'homosexualité » ou « homosexualophobie ».
    1. Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, Paris, Bar-tillat, 2002.
    2. Selon les magistrats Xavier Lameyre et Myriam Que-mener, auteurs de La Criminalité sexuelle, Paris, Flammarion, 2000.

    licites ou tolérées. Le maire de Paris élu en 2001 fait état publiquement de son homosexualité, mais par ailleurs - est-ce vraiment ailleurs ? - engage une politique pour « éradiquer » la prostitution dans la capitale2. La gauche plurielle n'aimerait-elle la sexualité qu'au singulier : celles des hommes qui certes ne harcèlent pas les femmes ?
    Rien là de vraiment contradictoire. Comme on ne peut pas dire que l'on fait des lois sur les mœurs sexuelles, on glisse les dispositions répressives dans des lois comiquement baptisées loi de modernisa¬tion sociale (harcèlement en 2002), loi sur l'autorité parentale (prostitution, même année), loi de lutte contre les discriminations (« homophobie », 2004). En apparence, il ne s'agit pas d'une répression puritaine, mais de lois inspirées par les droits de l'Homme (en l'occurrence, les droits de la femme et de l'enfant). Au plan inconscient, il est interdit d'interdire, mais il est recommandé de surveiller et de punir.
    De l'envie de pénis à « l'envie de pénal»
    Dans la France d'aujourd'hui, le crime est devenu de plus en plus sexuel et la sexualité de

    1. Viol entre époux, harcèlement. Ces deux tournants furent pris en 1992. Le premier par un revirement de la juris¬prudence, qui désormais considère que le consentement des époux aux actes sexuels accomplis dans l'intimité de la vie conjugale n'était que présumé et ne valait que jusqu'à preuve du contraire. En 2006, ce viol est entré dans le Code pénal. Le second relève de la loi (article 222-33 du Code pénal).
    2. Bertrand Delanoë, La Vie, passionnément, Robert Laf-font, Paris, 2000.


    plus en plus criminelle1. Première évolution: l'extension de la délinquance sexuelle. Un quart des détenus dans les prisons françaises le sont pour des délits ou des crimes sexuels. La proportion était largement plus faible il y a encore vingt ans. Quatre facteurs concourent à cette évolution qui mêle les faits et les représentations : il s'en commet davan¬tage ; ils sont plus souvent portés devant la justice ; ils sont plus sévèrement punis qu'auparavant ; ils incluent des infractions jusqu'alors non sanction¬nées (viol entre époux, harcèlement, détention d'images pédophiles, rapports prostitutifs avec une personne entre quinze et dix-huit ans2).
    À ces tendances, s'ajoute la propension à considé¬rer les crimes sexuels comme les crimes des crimes, les violences sexuelles sur enfants étant perçues par l'opinion et réprimées par les juges comme plus graves que les attaques à main armée ou les tenta¬tives de meurtre. Certaines cours d'assises ont même plus sévèrement condamné des violeurs que des assassins d'enfant. Enfin, la représentation médiatique donnée par nombre de témoignages féminins et surtout par certaines féministes, ou de réflexions sur le viol des femmes (on parle alors de « meurtre psychique », de « vie tuée », etc.) pré¬sente ce crime comme une atteinte aussi grave que le meurtre.
    Le second mouvement est plus inconscient : il
    1. Criminel ne désigne pas ici des crimes au sens du Code pénal, mais des faits pouvant être qualifiés de délits ou de crimes et sanctionnables par une peine de prison et une amende.
    2. En France, rappelons-le, la majorité sexuelle est à quinze ans.


    consiste à criminaliser la sexualité. Selon le regretté Philippe Muray l'envie de pénis a fait place à « l'envie de pénal ». Mais, ajouterais-je, alors que Freud prêtait la première aux seules femmes, la seconde gagne également les hommes. « La source du féminisme réside dans l'illusion généralisée, chez les femmes comme chez les hommes, qu'il existe un pénis féminin, et dans la fixation particulière de certaines femmes et de certains hommes au stade phallique, c'est-à-dire au stade qui précède celui de la pleine génitalité » Ces mots, qui lui vaudraient aujourd'hui le lynchage en ligne par les chiennes, hyènes et meutes de garde ou d'avant-garde, sont du grand psychanalyste anglais D.W. Winnicott. Je ne m'excuserai pas de voir avec lui une certaine psychopathologie dans les formes extrêmes du féminisme, celles qui ne revendiquent pas l'égalité sociale entre femmes et hommes mais présupposent consciemment ou inconsciemment une identité psychique entre eux (soit par abolition du féminin : « s'approprier la masculinité », annonce la socio¬logue féministe Marie-Hélène Bourcier), soit par transformation du masculin en féminin.
    Quelles que soient les motivations inconscientes qui l'inspirent, on assiste à un accroissement du contrôle social de la sexualité par l'extension des sanctions pénales. Dans un contexte où le délin-quant est considéré de plus en plus comme un malade qu'il faut soigner, certains comportements sexuels jusqu'alors licites deviennent à la fois péna-lement répréhensibles et médicalement soignables.


    1. Donald Woods Winnicott, « Ce féminisme » (1964) in Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, 1988, p. 211.


    C'est là et là seulement que passe une démarcation légère entre droite et gauche, la première veut sévir, la seconde sévir et soigner. Au terme de ce mou¬vement, à mesure que disparaissaient les règles morales et religieuses imposées à la sexualité, s'aggravaient les exigences collectives d'étendre le contenu des deux derniers interdits sexuels dans le Code pénal (non-consentement et minorité du par-tenaire sexuel). Se construit ainsi sous nos yeux ce que le juriste et psychanalyste Pierre Legendre nomme la moderne « caserne libertaire1 ».
    Harcèlement : punir, disent-elles
    Depuis la première loi sur le harcèlement sexuel on a assisté sous la gauche plurielle à une sournoise tendance à pénaliser le désir. Evidemment, per-sonne ne revendiqua une telle visée : la sexualité et sa libération font partie du socle du politiquement correct. Il est donc commode et même inévitable de ne paraître s'en prendre qu'à des formes socia¬lement incorrectes du désir et de son exercice. Ce que firent les socialistes en 2002 par diverses modi-fications touchant au cadre légal des relations sexuelles, notamment le renforcement de la répres¬sion du harcèlement sexuel2.
    Le harcèlement sexuel existe, et constitue dans


    1. Propos recueillis par Antoine Spire, Le Monde, 22 octo¬bre 2001.
    2. Dans le dernier état du Code pénal, l'auteur du harcè¬lement s'expose à une peine d'emprisonnement d'une durée maximum d'un an. Il peut être également condamné à payer une amende d'un montant maximum de 15 000 euros et à verser des dommages et intérêts.

    les cas où il est caractérisé une violence et une injustice. Celles-ci pouvaient être sanctionnées par d'autres moyens (atteinte à la vie privée, licencie-ment abusif...) qu'une répression spécifique. Mais ce délit, inscrit en 1992 dans le Code pénal par la gauche (qui l'étendit en 1998), a été à nouveau élargi de façon attentatoire aux libertés par le gou-vernement Jospin1. Sous la pression des féministes et d'une pétition concernant l'Université, est concerné désormais le comportement non seule-ment des supérieurs hiérarchiques, mais des col-lègues de travail2.
    Cette loi pose d'abord le problème du renverse-ment de la charge de la preuve. Il suffit que le salarié s'estime harcelé et que l'auteur présumé coupable ne puisse prouver que les faits n'ont pas eu lieu pour qu'un juge puisse envoyer en prison le harceleur en prison3. Le contenu du délit fut également modifié. Les faits à incriminer ne sont pas définis par cette

    loi floue1. Dans l'ancienne rédaction, étaient définis précisément les actes de harcèlement sexuel maté-riellement répréhensibles : ordres, menaces, contraintes ou pressions graves. Désormais, des sanctions sont prévues contre les auteurs de mesures discriminatoires, directes ou indirectes, notamment en matière de rémunération, de formation, de reclassement, d'affectation, de qualification, de clas¬sification, de promotion professionnelle, de licen-ciement, de mutation ou de renouvellement de contrat, si le salarié a subi ou refusé de subir des « agissements dans le but d'obtenir des faveurs de nature sexuelle ». Autrement dit, tous les actes cou¬rants de gestion du personnel peuvent être incrimi¬nés comme harcèlement s'ils ont été inspirés par un but sexuel. Le danger de cette loi est de laisser au juge la définition du délit. Selon le CLASCHES2, « les comportements suivants relèvent du harcèle¬ment sexuel : commentaires sexuels, questions et confidences intrusives, propositions sexuelles non voulues » - les autres rubriques relèvent déjà du délit d'agression (attouchements, imposition de regarder de la pornographie, violence sexuelle) ou du crime (viol). Sont passibles donc tous les
    noble I, mis en examen pour « proxénétisme et abus de faiblesse », a été conduit à la démission. Il était accusé par une ancienne maîtresse de l'avoir contrainte à se prostituer.


    1. Contrairement aux principes régissant les lois pénales : « Nul ne peut être puni pour un crime ou pour un délit dont les éléments ne sont pas définis par la loi » (article 111-3 du Code pénal) et « La loi pénale est d'interprétation stricte » (article 111).
    2. Collectif de Lutte Anti-sexiste et Contre le Harcèlement dans l'Enseignement Supérieur.

    1. Loi n° 2002-73 du 17 janvier 2002 modifiant l'article L 122-46 du Code du travail.
    2. Article L. 122-46 du Code du travail et article 222-33 du Code pénal.
    3. Le collègue ou le salarié concerné ne présente plus des éléments de preuve mais doit les « établir ». Depuis la loi n° 2003-6 du 3 janvier 2003, il appartient à l'employeur de prouver que les agissements ne constituent pas du harcèlement sexuel et que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement. La parole du salarié (en fait de la salariée) affirmant être harcelée jouit donc d'une présomp¬tion de vérité, comme celle des enfants affirmant avoir été abusés. Outre qu'il est matériellement et logiquement difficile de prouver que quelque chose n'a pas eu lieu, une telle pré¬somption a joué dans le domaine voisin d'un délit beaucoup plus grave. En décembre 2006, le président de l'université Gre-

    agissements allant de la séduction subtile à la drague lourde, et aucun élément de répétition ou de dom¬mage à la personne ne viennent limiter une possible incrimination. Inviter à prendre un café une collègue sera-t-il un « agissement dans le but d'obtenir des faveurs de nature sexuelle » ? Qu'est-ce qu'une proposition sexuelle « voulue » préalablement par celle - ou celui - à qui elle s'adresse ? Ainsi, à l'université, le comportement d'un étudiant - ou d'une étudiante - draguant de façon un peu lourde une - ou un - camarade, ou encore d'un - ou d'une -professeur envers un - ou une - collègue, serait désormais passible des rigueurs de la loi. Où passera désormais la limite entre asymétrie désirante et exploitation sexuelle ? Quand le rôle actif de celui qui désire et la position passive de celui qui est désiré deviennent-ils domination et soumission ? Ironie de la vie sexuelle sous le socialisme, la pre¬mière plainte pour harcèlement modèle 1998 a concerné un élu socialiste. Accusé par un jeune homme qui avait refusé ses avances, le sénateur-maire de Pau, André Labarrère, calma le jeu en faisant son outing quatre mois avant le procès (cela ne l'empêcha pas de se prononcer en 2004 contre le mariage homosexuel au moment où Noël Mamère, député des Verts, célébrait dans sa mairie de Bègles les noces d'un couple d'hommes). L'élu nia les faits reprochés et déclara : « Ce n'est pas moi, c'est lui qui m'a harcelé, qui me faisait des lettres d'amour. » On voit jusqu'où le harcèlement peut aller trop loin.
    Même si la loi française ne prend pas en compte le « harcèlement environnementall », et va moins

    loin que le texte communautaire ou la loi cana-dienne qui sanctionne le « quiproquo », il faudra donc se fier au discernement et à la modération des juges pour interpréter la loi et l'appliquer. Si les politiques continuent de suivre certaines suren-chères féministes, nul doute que l'étape suivante sera d'étendre un délit, jusqu'ici cantonné au lieu de travail, à tous les lieux publics, comme pour le tabagisme. Après les entreprises, les cafés, les res-taurants, les rues et les plages seront interdits à la drague. Il s'agit d'hygiéniser les rapports sexuels. Comme d'ordinaire avec notre Big Mother étatique, je vois d'ici l'affichette énonçant l'interdit sous la forme d'une doucereuse incitation : « Vous entrez dans un espace non-désir. »
    Le viol n'est pas un meurtre
    La loi de 1980 a profondément réformé la conception pénale du viol. Le Code Napoléon le définissait comme un « coït illicite avec une femme qu'on sait ne point consentir ». Étaient donc exclus les actes non coïtaux, les rapports entre époux et les actes sur des hommes ou des enfants. Autrement dit, dans le mariage, les rapports étaient présumés licites et illicites hors mariage mais ne constituant une infraction que non consentis. Depuis 1980, il est défini comme : « tout acte de pénétration

    1. La directive communautaire 2002/73 définit le harcèle-
    ment sexuel : « la situation dans laquelle un comportement non désiré lié au sexe d'une personne survient avec pour objet ou pour effet de porter atteinte à la dignité d'une personne et de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant humiliant ou offensant ».


    sexuelle de quelque nature que ce soit commis sur Ja personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise ». Refuser un rapport sexuel à son époux n'est plus interdit et forcer l'épouse à en subir un est condamnable et constitue même une circonstance aggravante du viol1.
    En conséquence, depuis une vingtaine d'années, les violeurs sont en moyenne presque aussi lourde-ment condamnés que les meurtriers ou les assassins. Le nombre de condamnations pour crime sexuel représente près de la moitié (48,1 %) de l'ensemble des condamnations pour crime. Et selon l'idéologie sexuelle dominante, le viol est aujourd'hui consi¬déré comme « un meurtre psychique », peut-être pour préparer les esprits à le sanctionner par une prochaine loi comme un meurtre tout court. Que le viol soit un crime, c'est ainsi que le sanctionne le Code pénal. Une meurtrissure psychique, c'est ce que constatent les thérapeutes des victimes. Qu'il soit un meurtre, non. Car comment nommer alors l'acte de tuer ? Dire aujourd'hui que le viol, « ce n'est pas la mort », non pas au sens où ça ne serait rien, comme le considérèrent trop longtemps les tribunaux, mais où prendre de force quelqu'un ce n'est pas le tuer, vous vaudrait sans doute d'être accusé d'apologie de crime sexiste.
    Trop lâches, les définitions ne définissent plus rien. Si tout est viol, rien ne l'est. En 1978, une
    1. En France, le « devoir conjugal » a été aboli en 1990 et le viol entre conjoints est condamnable depuis 1992 et consti¬tue une circonstance aggravante depuis la loi du 4 avril 2006. On voit mal en quoi il est plus grave de violer sa femme que celle du voisin.


    proposition de loi, finalement non retenue, définis¬sait le viol comme « tout acte sexuel » et même « toute relation sexuelle ». Lors des débats parle-mentaires, cette idée a semblé un peu trop impré-cise, mais elle semble inspirer l'idéologie sexuellement correcte qui a depuis lors étendu la sphère du non-consentement présumé aux épouses, aux harcelé(e)s et aux prostitué(e)s. La sexualité est potentiellement criminelle, sauf à prouver le consentement. À force d'étendre le champ du viol (du non consentement présumé) les lois sexuelles assimilent de plus en plus la sexualité au crime.
    Tenons-nous en au Code réformé en 1980, et au droit à « l'intégrité sexuelle1 » : le consentement est une fiction nécessaire renvoyant à ce qu'on appelle en droit des contrats l'accord des parties, et le sexe est une propriété. Le viol est un vol, et s'approprier ce bien sans le consentement de son propriétaire est un crime. Point n'est besoin de le qualifier de meurtre ni de considérer tout acte sexuel comme non consenti au motif qu'en effet, dans la réalité psychique, il porte atteinte à l'intégrité. Mais atteinte à l'intégrité ne veut pas dire destruction de l'être.

    1. Le chapitre de notre Code pénal concernant le viol et les violences sexuelles est à la 3e section du chapitre II : « Des atteintes à l'intégrité physique ou psychique de la personne ».

  • J'ai lu avec plaisir les livres de René Girard. Je pense qu'un arrive à un paroxysme du phénomène mimétique ru du "bouc-émissaire". C'est le signe avant-coureur d'un évènement qui marquera en changement radical de notre monde, une "apocalypse" (= révélation)?

  • Bonsoir Homme Libre,

    Fort intéressant votre billet d’aujourd’hui. Je n'ai pas lu ce livre-ci (je le ferai); par contre j'avais été passionnée par "La violence et le sacré" où R. Girard analyse les fondements de la violence et essaye de démontrer comment l'homme est maintenu dans la méconnaissance par le sacré.
    Bonne soirée, à bientôt.

  • Bouc émissaire. Il ne faut pas aller loin.

    Ce jour à la Télévision suisse romande (TSR), à propos de la banque cantonale genevoise, la présentatrice du téléjournal de 19h30 demande à Lücher s'il ne fallait quand même pas prononcer des condamnation plus lourdes au vu des conséquences. Et oui, ça a foiré et il faut un bouc émissaire, qu'il soit ou non coupable. Quitte à transgresser un principe au terme duquel il n'y a pas d'infraction sans faute (pour les innocents) et son corolaire, peine proportionnée à la faute dans le cadre de ce qu'a tracé le législateur (pour les coupables).

    Transgression d'un principe civilisationnel dès lors qu'en Suisse on ne connait, ni la loi du talion, ni le prix du sang, fondés sur le résultat.

    Civilisation ? On s'en fout. Il faut un bouc émissaire. C'est eux (les dirigeants des banques), c'est eux (les banques), c'est pas nous (on a quand même le droit de vivre à crédit, non?). Nous on est blanc comme neige. Immaculé.

  • Ça vous a remonté, CEDH! Mais vous faites bien de souligner cet exemple. C'est si vite fait de devenir procureur à la place du procureur. (Autant pour moi parfois). Tant que ça marche personne ne veut de poux à personne. Quand ça foire, il faut un coupable. Que cet exemple, parmi d'autre, incite à être vigilant sur soi-même.

    "Transgression d'un principe civilisationnel dès lors qu'en Suisse on ne connait, ni la loi du talion, ni le prix du sang, fondés sur le résultat." On est en plein dans la "boucémissairite", un peu partout. Ce principe civilisationnel est beaucoup plus difficile à comprendre, à enseigner et surtout à admettre que le principe de vengeance ou d'expiation, qui lui est très prégnant parce que très sommaire.

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