L’idole fracassée

La chute des puissants est un thème récurrent de toute la littérature profane ou religieuse. Les faits qui conduisent à la chute attirent, les détails alimentent l’émotion. Ils exercent une fascination dont il faut s’extraire pour tenter de comprendre ce qui se joue.

girard-rene-1.jpgL'histoire de Job selon Girard

Je cite en titre ces deux mots de René Girard, penseur majeur de notre époque, dans son livre: «La route antique des hommes pervers». Les hommes pervers mentionnés sont ceux qui se sont écartés de Dieu, selon le livre de Job qui est ici analysé. Job est cet homme riche et puissant, respecté par la communauté, qui perd ses biens et sa famille, tombe malade et vit sur un tas de fumier. On ne sait quelle est l’origine de sa disgrâce. Il finit par être réhabilité et retrouve sa richesse quand Dieu décide de mettre fin à son épreuve. Une histoire simple en apparence et pourtant d’une grande complexité. Certains des propos de René Girard semblent fait exprès pour la situation de Dominique Strauss-Kahn, même si l'on n'en est pas à une éventuelle réhab ilitation.

S’interroger et réagir sur l’affaire du Sofitel est difficile et complexe. Il y a les faits, partiels, aux versions opposées, sur lesquels la bataille est âpre. Aussi déplaisant soit-il de les évoquer ils fondent des conclusions non seulement judiciaires mais aussi sociales et philosophiques. Il y a aussi le contexte et la situation des protagonistes: le pauvre et le riche, le noir et le blanc, la femme et l’homme, le petit et le grand. Dans l’Histoire, la vie des grands capte l’attention. Les manuels parlent bien plus des rois, empereurs et autres dirigeants que de la population. La vie d’un fermier ne pèse guère en regard de celle d’un dirigeant.

C’est peut-être à cause de cet anonymat et de ce peu de pouvoir accordé aux petits que la chute des grands est un événement majeur, presque jouissif, comme une revanche.

Dans le livre de la bible (que l’on p’eut méditer sans être croyant tant sa dimension philosophique est profonde), Job était intègre. Il est ensuite accusé d’être un homme mauvais, éloigné de la justice et méprisant du peuple. D’abord adulé, il devient honni de toute sa communauté. René Girard y voit un exemple majeur de sa thèse sur le bouc émissaire. On saura à la fin que Job n’était pas le coupable décrit. C’est un homme sage et il sera restauré dans sa richesse et sa puissance.

La comparaison avec Dominique Strauss-Kahn n’est que partielle puisque l’on ne peut affirmer une innocence en l’absence d’une décision de justice. La première partie est cependant relevante: homme puissant, écouté, providentiel, il passe en quelques jours au statut d’homme le plus honni de la Terre. On lui jette tout ce que l’on trouve, il est publiquement humilié.

Les sociétés humaines ont besoin de s’ancrer sur des événement collectifs. Partager la même émotion fixe quelque chose qui devient ensuite une référence et dont on extrait des lois - morales, sociales, juridiques. Considérer comme cela se fait que DSK est forcément coupable, ou même seulement peut-être, procède de ce besoin de fixer une morale commune. Les faits ne sont ni démontrés ni jugés, mais il suffit qu’ils soient évoqués, dans un contexte où l’homme accusé est puissant, pour que la revanche apparaisse en filigrane, voire explicitement dans nombres d’articles et commentaires sur internet.

 

Le puissant et le petitboucémiss-4-job_hi.jpg

Dans les multiples aspects que contient cette affaire, il y a celui du puissant. Il est d’emblée soupçonné, parce qu’il est puissant. Ce qui est à l’oeuvre ici est le contrepoint du mimétisme dont parle René Girard.

Habituellement le petit tente de ressembler au grand. La mode vestimentaire, alimentaire, le consumérisme, sont initiés par des gens puissants ou simplement célèbres. Le petit peuple tente de ressembler au plus près à ce modèle. Mais qu’une crise survienne - morale ou économique - et le désir mimétique cesse de fonctionner. Personne ne veut passer pour un violeur ou un banquier cynique! Il s’inverse alors et montre ce qu’il portait de manière invisible: la jalousie et le rejet du puissant dont on sait bien que l’on n’atteindra jamais le degré de reconnaissance sociale.

La suspicion envers le puissant et la compassion envers le petit sont un schéma de base dans notre société. On en trouve des représentations dans la littérature et les livres de sagesse. Si les banques ne prêtent qu’aux riches, selon l’adage bien connu, la morale ne donne qu’aux pauvres. Le petit est forcément innocent là où le puissant est coupable par fonction.

Serait-ce à dire que la richesse et l’ambition doivent inéluctablement se payer d’une noirceur de dessein et d’âme qui rend de fait coupable? Et pour être pur, faut-il ne rien vouloir, ne rien posséder? Doit-on demander au riche d’être forcément plus parfait que le pauvre? Dans les faits c’est ce qui se passe. Que l’on soit d’accord ou non avec ce biais, la richesse, qui doit être considérée comme une responsabilité et non un privilège, impose un comportement plus exemplaire. Un pauvre crapuleux trouvera un juge pour défendre sa crapulerie devant un tribunal en raison de ses origines, alors qu’être riche sera une circonstance aggravante. Cela voudrait-il dire que la morale et l’éthique sont relatives au statut social? Cette idée est dérangeante.

 

bouc-émiss1.jpgLe bouc émissaire et la sacralisation du collectif

Peut-on admettre que, sans être un saint, un puissant puisse être innocent, et qu’un petit puisse être une crapule, et vice-versa? Peut-on même admettre que le petit est intelligent, autant que le puissant, et qu’il peut utiliser le système à son avantage? Bien sûr.

Si l’on veut éviter l’effet de meute, ou le mécanisme du bouc émissaire en l’absence de démonstration des faits et d’un jugement, il faut accepter qu’en l’état, dans l’affaire du Sofitel, il y a deux victimes possibles. Il faut donc sortir du clivage riche-pauvre même si ce clivage simplifie la lecture des événements.

René Girard fait un lien entre la violence collective qui désigne un bouc émissaire, et la sacralisation de cette violence collective. Si tout le monde est d’accord pour condamner une personne (qu’elle soit coupable ou non), la condamnation prend effet par l’unanimité, pas par vérification des faits. Elle devient transcendante et sacrée, intouchable, grâce à l’adhésion collective. Les sociétés ont longtemps fonctionné et fonctionnent encore en partie sur des réflexes émotionnels collectifs. Actuellement l’émotion est largement valorisée, au détriment parfois de la réflexion. Or une émotion contient généralement des préjugés conscients ou non qui brouillent l’analyse. Le fait qu’il s’agisse de sexualité ajoute à ces préjugés.

Parce que le crime suggéré est grave et a un profond retentissement sociétal, tenter de comprendre et de donner du sens est éminemment humain, même sans avoir tous les éléments. Mais il faut garder à l’esprit que l’émotion est une réaction à la représentation intérieure que nous nous faisons des choses. Elle n’est pas synonyme de vérité mais de réactivité. Elle ne peut dès lors conduire à une condamnation. L’analyse détaillée des faits dans leur plus grande crudité est nécessaire avant toute interprétation et condamnation. C’est l’évidence.

Il faut donc refuser toute condamnation morale avant la décision judiciaire. Il faut se garder de la violence collective du bouc émissaire. Cela vaut autant pour Dominique Strauss-Khan que pour Nafissatou Diallo. On peut se poser des questions, exprimer des doutes, mais pas porter des jugements. Il faut se rappeler que la société produit régulièrement des boucs émissaires pour tenter de reporter sur autrui le mal-être d’une époque ou d’individus. Les juifs l’ont été, les musulmans le deviennent, pour ne citer que ces deux groupes. On sait ce qu’il advient de ce genre d’emballement collectif.

Cela même si le mécanisme d'accusation collective est, selon Girard, sigificatif de "la meute tourbillonnante" qui serait "le mode d'être par excellence de la vengeance divine". La vengeance pour quelle culpabilité? Aucune, sauf de ne pas avoir compris la marche du monde, selon la fin du livre de Job.

 

 

 

 

Le bouc émissaire et ses conséquences:

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Catégories : société 5 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Il est très facile de faire cette lecture "narcissique" du mythe de Job. Cette article reflète très bien la profonde incompréhension de ce mythe fondateur.

    Si Job tombe dans la décadence, c'est qu'il accepte les critiques qui sont faîtes contre lui qu'elles soient pertinentes ou non. Ce faisant, il perd l'amour de lui même et donc l'amour de Dieu, et il devient effectivement l'homme mauvais dont il s'accuse lui même en fin de compte. Il retrouvera l'amour de Dieu quand il retrouvera grâce en lui même.

    Dans l'affaire DSK, ceux qui verront une revanche du petit sur le faible, ne comprennent pas qu'ils s'attribuent de fait la position de faible qu'ils endossent pour leur plus grand malheur, tout comme Job...

    Il faut arrêter de dénaturer des mythologies qui pourraient être essentielles au bonheur des hommes si elles n'étaient dévoyées ainsi.

  • @ Frank:

    Ce n'est pas ainsi qu'est écrite l'histoire de Job. Il ne tombe pas parce qu'il écoute les critiques: il tombe avant que les critiques ne lui soient formulées. De plus il ne s'accuse pas vraiment, il est en questionnement sur les raisons de sa disgrâce, et il réfute les arguments critiques de ses amis.

  • Bien sur, il réfute les arguments, mais se faisant il n'accepte pas la réalité de la critique tout en l'endossant inconsciemment, il y a bien une part de vérité dans la critique qui lui est faîte. Il entre alors dans un conflit narcissique entre ce qu'il est et qu'il idéalise de lui-même. Il devient celui qui juge et la victime aussi. Dans ce conflit il perd l'amour de lui même et donc l'amour de Dieu. Et c'est l'essentiel à retenir de ce mythe, dans notre faculté à nous condamner nous même, nous sommes nos propres bourreaux. Si il considère que c'est les autres qui l'accusent à tort, ou exagérément, il perd de vu que c'est bien lui qui culpabilise.

  • Frank:

    Votre lecture du livre de Job suscite un questionnement. Mais avons-nous la même lecture du texte? Peut-on vraiment faire endosser à Job une culpabilité inconsciente? C’est très hypothétique. Il me semble que la critique n’a pas de prise sur lui, donc qu’il ne culpabilise pas. Si elle avait prise il n’y aurait pas besoin de 4 amis pour tenter de le convaincre qu’il est coupable. C’est la lecture que fait Girard et qui me semble assez fidèle au texte.

    Si la critique avait une raison d’être, ou si elle était endossée inconsciemment, on serait dans une vue logique - au sens d’une logique humaine perçue dans une loi de cause à effet ou d’explication causale du monde et du bien net du mal. La réponse de Dieu en fin du livre bat en brèche cette logique: la compréhension du monde tel qu’il est, avec le pourquoi du bien et du mal, n’est pas accessible à l’entendement humain. Cette acceptation est l’une des lectures possibles de la finalité du livre.

    S’aimer ou ne pas s’aimer n’est pas la question soulevée ici. La question est que la morale est elle-même relative et que la récompense pour une vie bonne n’est pas un automatisme ni un dû. Grâce à cette attitude d’esprit on sort du binôme bourreau-victime, Job n’étant pas son propre bourreau et personne en réalité n’étant son bourreau. Il n’est donc pas victime, bien qu’il soit quand même devenu le bouc émissaire de sa communauté. Il est victime malgré lui du rejet collectif irraisonné de sa communauté. C’est aspect du bouc émissaire est l’analyse de Girard. Le lien avec l’affaire DSK est comment la communauté, qui adulait cet homme, se retourne contre lui avant même que la preuve ait été faire d’une culpabilité.

    Que Job ait voulu comprendre le pourquoi de sa disgrâce était humainement légitime, puisque la morale punit ceux qui font le mal et récompense ceux qui font le bien. Job étant décrit comme ayant toujours fait le bien il ne pouvait comprendre logiquement cette disgrâce. Même en cherchant bien elle n’avait pas de sens logique par rapport à la morale. Ses amis tentent de le convaincre qu’il a fait faux quelque part mais sans succès.

    Au final Dieu lui confirme qu’il n’avait pas faux et que l’épreuve, outre de tester sa foi, était destinée à augmenter sa sagesse et sa compréhension du monde.

    L’intérêt de cette lecture est de produire un système intellectuel ouvert, grâce au fait que l’on n’est pas omniscient ni omnipotent. Le monde laisse encore des surprises de nature à faire évoluer notre compréhension. Dans un système où l’amour de soi serait la référence, et où l’amour de Dieu (de l’Autre) serait subordonné à l’amour de soi, la seule altérité serait soi-même. J’y vois un système fermé.

    Ce qui est déroutant est qu’il y ait souffrance sans que du mal soit fait délibérément et sans qu’il y ait faute. Ce qui pourrait encourager à renier Dieu. Selon Girard, dans les mythe il y a bien culpabilité (Oedipe est supposé avoir réellement tué son père et avoir commis l’inceste avec sa mère, il y a donc une culpabilité consommée). Pas dans le livre de Job.

    L’approche de Dieu dans le livre de Job est une des plus déconcertante, puisqu’au fond même la morale du bien et du mal et la pratique du bien ne garantit pas le salut. Aucune production mentale humaine ne garantit le salut. Donc, s’aimer ou ne pas s’aimer ne le garantit pas davantage.

  • hommelibre, je bois vos paroles pleine de sagesse.

    Cependant, j'ai été un peu vite dans mon explication, je vais préciser ma lecture de ce mythe fondateur. Je ne doute pas que ma lecture soit perturbante, elle est le fait de ma condition.

    Job a certainement commis un petit péché d'orgueil au départ, le fait que l'opinion et ses amis se tournent vers lui pour endosser une faute qu'il ne reconnait pas pleinement est la source de sa déchéance. Ses amis ont raison de lui dire de reconnaître sa faute qui n'est pas bien grave. Mais ce faisant ils poussent sa fierté narcissique à prendre cela pour une affaire personnelle.

    Il y a dans ce mouvement de l'opinion irraisonné, une lame de fond qui dévaste Job en l'empêchant d'assumer sa vrai faute aussi petite soit elle. Il tombe dans le dénie tout en sachant qu'il y une part de vrai dans cette attaque. Il devient alors incapable d'assumer son petit péché à sa vrai valeur qui n'est pas celle qu'on lui renvoie. Il entre alors dans un conflit entre la victime et le bourreau, il n'est ni l'un ni l'autre ou les deux, c'est ce conflit (déprime) qui provoque la perte de son amour propre et sa déchéance. Il pense certainement que la source de ce conflit est extérieur à lui même, ce qui est faux, il ne peut donc se tourner vers la réalité de celui-ci.

    C'est bien de citer Œdipe car en effet, en tuant l'image du père, l'enfant vient à bout du conflit entre son moi narcissique et son moi Divin. Il fallait que Job, tue l'image de Dieu le père pour incarner celle de Dieu le fils. Ce qu'il fit en fin de compte. Le Job nouveau était un Job adulte, débarrassé de ses peurs d'enfants et investissement pleinement sa condition d'homme Divin (avec des défauts d'homme).

    Bien sur que l'altérité est constitutive de la nature humaine, cependant cette altérité ne peut être pleine et entière que dans l'amour de soi (de Dieu), qui est une condition nécessaire et suffisante. Si je reconnais l'autre comme ayant l'amour de Dieu, je me reconnais en lui et suis capable d'altérité sans peur ni reproche. Si je reconnais en l'autre quelque chose du conflit de Job que j'éprouve pour moi, je suis incapable d'une altérité constructive, bien au contraire.

    Enfin, ce n'est pas une question de morale, Job a une morale et pourtant il tombe dans la déchéance malgré cela. L'excès de morale, la construction d'un moi narcissique trop puissant mène à cette situation. Je ne trouve pas que ce mythe soit déconcertant, il est essentiel à la compréhension de la nature humaine, celle qui fait de l'homme un Dieu-homme en devenir, comme Job.

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