26 mai 2011

Bérégovoy, DSK: l’effet de meute

Chez les loups une meute est un groupe structuré, avec une hiérarchie. Les membres n’agissent pas de manière désordonnée. Chez les chiens et les humains la meute est beaucoup moins structurée. Ce ne sont plus les chefs qui désignent la victime qu’il faut mordre, ce sont les individus eux-mêmes.


meute2.jpgLa meute humaine crie, aboie, mord, crucifie, avec une facilité impressionnante. Il suffit d’un événement, d’une critique acerbe contre une personne, ou d’une rumeur pour que les hurlements se déchaînent et contaminent des pans entiers de la société, ou des régions, et parfois le monde. Les communications modernes - internet en particulier - donnent à ce déchaînement un caractère aussi rapide que souvent irréfléchi.

Irréfléchi car la meute s’active à partir d’un jugement moral souvent opportuniste sur des faits qu’elle ne connaît pas précisément, qu’elle n’a d’ailleurs pas les moyens de connaître. Des individus donnent des os à la meute sous forme d’informations pas forcément vérifiées. Ces individus peuvent être des anonymes en quête d’un quart d’heure de célébrité, des pirates qui s’amusent de voir les cris emplir l’espace comme des chiens qui se répondent la nuit. Ce peut être aussi des journalistes qui relayent ou inventent des information, histoire de gagner de l’audience.

La meute ne cherche pas la vérité. Elle ne satisfait que son besoin de crier. La meute crie, mord, et ne tue que si elle ne risque rien. L’important dans une meute est de crier plus fort que les autres. Ceci semble inhérent à l’humain. J’ai en effet eu l’occasion d’observer des groupes de bébés mis ensemble dans un cadre pédagogique pour les parents. Et bien quand un bébé commence à pleurer, les autres suivent, et c’est à qui pleure le plus fort.

Il faut donc s’y faire: la meute humaine n’a pas besoin de chef de file pour hurler. Il suffit de lui donner du saignant ou du salace pour qu’elle s’active. Et quand elle s’est activée il n’y a plus aucune autorité intellectuelle ou morale pour l’arrêter.

Si le salace est une affaire de moeurs, la meute est aux anges: c’est son os préféré, c’est là où elle peut mettre toute sa hargne, sa démesure, sans aucun souci d’objectivité. Mais moeurs ou autre, la meute lèche tout. On l’a vu dans le passé avec l’affaire Bérégovoy, poussé au suicide. On l’a vu avec Galliano. On le voit aujourd’hui avec l’affaire DSK. On ne sait s’il est coupable ou innocent. La règle dit que dans ces condition il est présumé innocent. Mais une bonne partie de la meute a déjà fait de lui un coupable. Forcément coupable: il est riche et puissant. Et dans ce jeu de rôle, être pauvre, musulmane et noire est forcément plus fort, plus crédible qu’être riche, juif et puissant. Le fait d’être pauvre serait en soi une garantie de vérité. On est sorti des faits, que l’on ne connaît pas, pour extrapoler. Le tribunal de l’opinion que forme la meute n’a pas besoin de faits avérés: il se nourrit de préjugés, de clichés, de ses propres projections.
meute1.jpg
L'humain serait-il trop domestiqué, trop tenu en laisse, pour gérer sa liberté? La meute accepte de se soumettre la plus grande partie de sa vie pourvu qu’elle ait de temps en temps la possibilité de se venger. DSK est un objet de substitution idéal aux frustrations de la meute. Il est presque un leurre. Coupable ou innocent n’importe plus vraiment dans les commentaires récents de la presse et d’internet. Dans la presse, de: «On aurait retrouvé de l’ADN sur le col de la femme de chambre» à «le sperme de DSK sur les habits de la femme de chambre joue-t-il en sa défaveur?», on est passé d’une information hypothétique à une affirmation. Alors que ni la police ni le procureur n’ont fait le moindre commentaire sur le sujet. L’hypothèse, dont on ignore l’origine, est reprise en boucle jusqu’au moment où elle fait évidence. La rumeur a gagné quand on ne se demande même plus d’où elle vient. Et la meute est nourrie.

C’est ainsi que l’on a fait des pogroms contre les juifs et qu’on a pu les persécuter pendant des siècles jusqu’à la solution finale. Il n’y avait pas besoin de vérité. Un cliché, quelques absurdités et une frustration sociale dirigée contre eux a suffit.

Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’effet de meute: il naît spontanément, et ne s’arrête parfois jamais vraiment.

Par principe je pense qu’il faut s’opposer au mécanisme de meute. Ne pas aboyer avec la meute quand on nous désigne un coupable. Ce n’est pas toujours facile: parfois on ne voit pas tout de suite que l’on est dans la meute. Et celui qui ne suit pas la meute déplaît. Et parfois on ignore dans quel sens va vraiment la meute tant elle est elle-même incertaine. Mais il faut le savoir: être du côté du côté du plus grand nombre ou de ceux qui crient le plus fort n’est pas une attitude intellectuelle réfléchie.

La meute est conformiste. Et l’époque étant assez conformiste, la meute trouve un terrain d’expression facilité. Ne pas être du côté de la meute, mais tenter de réfléchir autrement, par soi-même, quitte à se tromper, à faire évoluer sa position: c’est devenu une forme d’hygiène mentale, dans cette époque non seulement conformiste, mais prisonnière de la dictature de l’émotion et de l’indignation.

Ni l’émotion ni l’indignation ne sont des vérités objectives. Ni les cris de la meute.

S’opposer par principe au mécanisme de la meute n’est pas non plus une garantie de vérité. Mais au moins la meute n’a pas tout pouvoir sur le monde.

23:14 Publié dans société | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : bérégovoy, dsk, strauss-kahn, rumeur, meute, moeurs, sexualité, justice, morale, loup, chien, juifs, pogroms | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

"Fury", de Fritz Lang en 1936.

ou Cromwell, déjà :

"Ne vous laissez pas prendre aux acclamations, car lorsqu'il s'agira de pendre l'un ou l'autre d'entre nous, les mêmes drôles seront encore là!"

mais finalement, le dernier mot à ce vieux "Boutefeu":

"Toute vertu a des privilèges, par exemple celui d'apporter au bûcher d'un condamné son petit fagot à soi."

Écrit par : Azrael | 26 mai 2011

On est interpellé par ces lynchages en tous genres ceux les préconisant se retrouvant eux-mêmes dans des situations compliquées quitte à péter les plombs passez moi l'expression c'est normal on ne peut passer son temps à balayer devant la porte des autres et oublier ce qui est personnel,on le voit chez nous,une pie a décidé de transformer en meute d'abattage toute une ville et quel est son crime à cet oiseau?simplement aller dire bonjour aux marchands de journaux et à leurs clients tous les matins,faut peu pour rendre furieux le peuple,pauvre Gillette,pauvre pie qui n'avait qu'une envie s'approcher des humains et on va sauver des éléphants au Kénia,laissez nous rire d'amertume s'entend!
bonne journée à vous

Écrit par : lovsmeralda | 26 mai 2011

Cette affaire est décidèment un puissant révélateur. En particulier, ce choeur des bonnes âmes pour défendre les riches et puissants contre ces salauds de pauvres alors que pendant des années, on aurait presque pu croire qu'ils étaient de l'autre bord...

Écrit par : Géo | 26 mai 2011

Très bon article.

Écrit par : Catouche | 26 mai 2011

Excellente réflexion!

D'abord le porc et la truie, maintenant le loup! Retour à l'animalité. Ou réduction à l'animalité.

On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Exemple de meute : celle des misogynes contre celle des féministes. Ou réciproquement.

Ou la meute des commentateurs qui se sont glorifiés de l'assassinat d'obl, même s'il n'y a eu qu'un "assassinat" symbolique.


"Ne pas aboyer avec la meute quand on nous désigne un coupable."

Très bien et très juste. Les féministes sont "coupables" de quoi au juste?

Pourquoi donc n'avez-vous jamais songé à appliquer ces excellents principes à des coupables désignés comme obl, saddam hussein, et d'autres? Présomption d'innocence pour dsq, je veux bien, mais pourquoi seulement lui?


Et finalement, je me demande ce que seraient devenus nos ancêtres s'ils avaient dû chasser le mammouth et autre ours des cavernes autrement qu'en meutes.


Géo, c'est bien vous qui avez écrit ce que je lis ci-dessus? Ca doit faire la 2me fois que je tombe d'accord avec vous.


C'est quoi le prochain animal? Il y a le choix entre la carpe et le lapin en passant par tout le bestiaire de Jean de la Fontaine. Parfois la carpe se serait bien reposant : ça laisse aussi le temps de réfléchir sur ce qu'on a écrit, de prendre du recul...

Écrit par : Johann | 26 mai 2011

Johann:

Vous vous y connaissez bien en harcèlement et en agressivité. Et en déni.

OBL: c'est un acte de guerre en réponse à d'autres actes de guerre et qui n'obéit pas à la même logique.

Mais au fait, le commando n'y est pour rien, vous le savez, puisque selon vous il serait mort il y a 10 ans...

Écrit par : hommelibre | 26 mai 2011

C'est vrai que l'effet “mouton", plus rassurant, convient mieux aux puissants. Tais-toi et marche, Nom de Dieu!

Écrit par : petard | 27 mai 2011

... et bientôt ... un article sur Georges Tron !

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 27 mai 2011

C'est bien moi, pas de doute. Et je suis aussi complétement avec petard et Victor D...
Néanmoins, j'avoue que l'issue de ce procès me parait chaque jour de moins en moins du tout cuit pour DSK. Petite erreur de logistique de Sofitel, eh quoi, on est chez les Français ! On devait envoyer une pute, on a envoyé Nafissatou, fille de la peuplade la plus sévèrement musulmane d'Afrique...
Mais bon, chez les Français, c'est un peu comme chez les Grecs, un jour en vacance, l'autre jour en grève et quand on travaille, on estime que saboter la production est un acte civique. Ces gens n'ont pas les salaires les plus riquiquis de l'Europe pour rien. Et les Français qui sont bons, ils sont ici en Suisse, et ce n'est pas par hasard qu'ils ont fui ce pays de Montebourg et autres sinistres crétins.
Et cela, DSK devait le savoir que Sofitel est français et donc pas très sérieux. Donc le viol n'était pas bidon et quand on prétend que l'on risque de se faire piéger par une fille trois semaines auparavant, on fait très attention.
Donc DSK ne peut être que coupable et même un crétin de juge américain peut s'en rendre compte. Auquel cas, il sera difficile de le laisser filer. Mais bon, O.J.Simpson...

Écrit par : Géo | 27 mai 2011

Merci du joli billet, John. Pour mettre un peu d'eau à votre moulin à paroles sensées, voici un lien qui n'est pas sans intérêt ni sans capital:

http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/scoop-sexe/

Écrit par : l'Acratopège | 27 mai 2011

c'est de la propagande radicale féministe pur jus ce lien
aucun intéret.

les écrits d'élisabeth Babinter sur le sujet sonts beaucoup plus lucides exemple.

"Aujourd’hui, le féminisme « français » est submergé par le féminisme européen, qui, lui-même, est influencé par le féminisme américain, victimiste et puritain. C’est le Parlement européen - haut lieu du lobbying féministe - qui a voté cette nouvelle loi sur le harcèlement sexuel ainsi défini : « Un comportement non désiré, verbal, non verbal ou physique, à connotation sexuelle, qui tente de porter atteinte à la dignité de la personne, en créant une situation intimidante, hostile, dégradante, humiliante ou offensante » ! En relisant ce texte, je me dis que le féminisme français est mort... Demain, ce sera la prostitution. Après-demain, la pornographie. Ne nous leurrons pas, c’est l’esprit du féminisme radical américain qui est en train de l’emporter."

http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php?article119

Écrit par : leclercq | 27 mai 2011

@leclercq
Soit dit entre nous, je ne crois pas que le lien que j'ai proposé propose une vidéo à lire au premier degré...

Écrit par : l'Acratopège | 27 mai 2011

ouf j'aime mieux ça, c'est vrai que ça ne saute pas aux yeux que c'est de l'humour

ça aussi c'est de l'humour

http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2010/11/10/eugenisme-domination-genetique-et-egalite-2.html

extrait d'un livre qui donne un exemple de domination masculine
livre "j'étais médecin dans les tranchées" de louis Maufrais.

"Nous sommes en haut d'une grande côte qui descend en pente douce jusqu'à Saint-Quentin. Pour dormir, on nous a donné un abri dans un chemin creux, au bord de la route. À côté de moi, il y a Livrelli, puis Chevillas, un peu plus loin, les deux chirurgiens Louvard et Andrieu, et, au-delà, les deux infirmières.
Pour passer le temps, nous trois de l'ambulance, nous nous amusons à observer discrètement la méta¬morphose de nos deux filles. Jusque-là, en plein travail, elles faisaient figure de subordonnées. Mais, au repos, elles se conduisent en maîtresses de maison. Elles ne manquent ni de stratégie ni de tactique, il faut dire. J'en aurai d'ailleurs la preuve six mois plus tard, quand je recevrai une lettre de Louvard m'annonçant son mariage, et celui d'Andrieu."

d'autres exemples aussi terribles dans le livre de marie Rounet
" du coté des Hommes"

"mais j'ai su très vite que la maison était à la femme, le monde exté¬rieur à l'homme. Pas à n'importe quelle femme de la maisonnée. A la maîtresse. A ma mère chez moi. A ma grand-mère chez elle, et non à ma grand-tante, sa sœur, qui vivait avec elle depuis toujours.
J'habitais chez ma mère, tout me le disait. Armoires, placards, organisation et déroule¬ment de l'ordre étaient à elle. Si petit et si lourd de tâches que fût le royaume, il lui appartenait en exclusivité. Père et enfants y étaient tolérés, gracieusement, à condition, tou¬tefois, de respecter ses règles à elle — telle chose était là et pas là, mes affaires devaient être rangées et non semées partout, je devais me tenir tranquille, plier mon pyjama et ainsi de suite. J'habitais chez elle, mais autrement que ne l'aurait perçu un garçon de mon âge, car j'étais en puissance d'occuper un jour une place similaire, non dans ma maison d'enfance mais dans celle qui un jour serait mienne. J'étais princesse en puissance de devenir reine. J'avais une envie cuisante de tout ce qui m'était interdit : fouiller dans les tiroirs, sous les piles de linge, dans les papiers de famille, les sacs à main, la vaisselle. Quand ma grand-mère mourut, puis ma mère, et dernièrement la dernière aïeule de la famille, la tante Jeanne, ce fut moi qui débarrassai, triai, choisis ce qu'il fallait donner au brocanteur et ce qu'il fallait garder. Malgré le chagrin, surtout dans la maison de mes parents, j'eus une volupté incroyable à faire cela. Revanche sur des ordres domestiques auxquels il me fut interdit de toucher, satisfaction d'une vieille curiosité retenue depuis longtemps.
Quand les hommes étaient au travail, quand le dimanche mon père était en train de courir la campagne, mon grand-père en train d'attendre la touche de la carpe au bord de la rivière, les femmes jouissaient de leur bien.
Moi aussi, mais le mien était minuscule : un des deux tiroirs de l'armoire — l'autre était à ma sœur —, la moitié du grand tiroir du bas, et une caisse glissée sous une table — elle contenait mes jouets, mes « choses », et je devais la tenir dans un ordre strict. C'était tout. Le reste était à ma mère.
Y compris les enfants. C'est elle qui pre¬nait les décisions nous concernant, qui dirigeait l'habillement, refusait ou donnait son autori-sation pour une sortie, une promenade, don¬nait une gifle ou une volée suivant l'impor¬tance du manquement. C'est elle qui touchait l'argent des vendanges et en restait la gérante exclusive — mon père ne savait même pas à combien se montait le pécule.
C'est ma mère qui distribuait le goûter, je veux dire l'accompagnement du pain. Cela n'allait pas sans pleurnicheries de ma part, récriminations, insistance. Je n'étais pas docile comme certaines de mes copines. Quand je désirais quelque chose, je le demandais jusqu'à ce que j'obtienne soit une gifle, soit la capitu-lation de ma mère. C'est toujours d'elle qu'il fallait faire le siège. Moi, je savais qu'un jour dans le futur il y
avait, déjà prévue, une semblable place de pouvoir, mais un garçon de mon âge ? Après avoir été chez sa mère, il serait chez sa femme. Il n'est pas sûr qu'il ne le sût pas, confusé¬ment, déjà.
Aujourd'hui encore, j'ai le sentiment
— profond, chevillé, physique — que four¬
neaux, réserves de linge, espaces divers
m'appartiennent et c'est avec soulagement que
je renvoie tout le monde, après les repas, pour
faire cuisine nette.
J'ai en tête des moments de grande puis¬sance quand, aux jours de canicule, mon époux, mes fils, les brus et les enfants dorment ou lisent sous les chênes et que je fais mon train. J'étends le linge, je pose les écrans trans¬lucides entre moi et le paysage.
C'est un moment où la pensée marche for-tement, où je rumine des mots, des émotions, où j'essaie de saisir, car le geste efficace libère l'esprit, ce qui s'agite en moi.
C'est vrai aujourd'hui comme au temps où cette maison n'avait aucun confort. Rien n'allégeait les nécessités de la vie. J'étais allée chercher l'eau en bas de la colline et les seaux étaient lourds. J'avais lavé le linge à la main. Mais la vaisselle séchait au soleil sur le muret de pierres et j'étais souveraine. Mes hommes
— mari et fils — étaient chez moi comme
autrefois mon père habitait chez ma mère.
Tous étaient du seuil et de l'errance comme
ces garçons qui rôdaient tandis que nous étions ancrées sur le trottoir. Nous fermions la porte. Ils n'avaient pas de chez-eux. Us devraient le trouver.
Dans le cœur brûlant de l'été, je voyais par¬tir mes fils vers la crête avec leur attirail de pêche. Ou alors ils allaient arpenter le ruisseau. Ou bien ils grimperaient dans le chêne avec des livres. La plate-forme aérienne inconfor¬table et dangereuse serait leur maison fragile et provisoire en attendant d'autres maisons aussi fragiles et provisoires.
Un bureau fut le « chez-eux » des hommes quand c'était possible et dans un certain milieu. Sinon une remise, un jardin potager, comme mon beau-père, lorsqu'il se chamaillait avec sa femme, avait le recours du jardin. Mon père eut son garage de mécanicien. Il y gar¬dait une partie de ses affaires de chasse, long¬temps il y éleva ses chiens. Quand il fut à la retraite, ma mère lui abandonna un petit bahut. Comme elle nous avait octroyé les tiroirs de l'armoire, elle lui définit un espace. Il cher¬chait bien à mordre sur la maison, mais quelle guerre ! Il installait dans un coin d'une vitrine du buffet une pince d'écrevisse particuliè¬rement grosse qui lui rappelait une pêche mira¬culeuse, la tête d'un loup qu'il avait lui-même naturalisée et vernie, quelque oiseau empaillé, mais il ne devait pas exagérer. Ces dépouilles — il disait : « mes souvenirs » — étaient
seulement tolérées et non point aimées : ce qui avait trempé dans le formol « puait » et la huppe était un « nid à poussière ».
Il n'aurait pas ouvert l'armoire pour y cher¬cher ce dont il avait besoin. S'il demandait qu'on lui donne un mouchoir ou des chaus¬settes, ce n'était pas pour se faire servir mais parce qu'il était entendu qu'il allait mettre du désordre en cherchant intempestivement. Si jamais — par extraordinaire — ma mère entendait le bruit de l'armoire : « Qu'est-ce que tu veux ? » criait-elle. Et quand il répon¬dait : « Mon cache-nez gris », « Un tricot de peau », elle s'empressait : « Attends. Je te le donne. Tu me dérangerais tout. »
Souvent, je l'ai entendue raconter à ses amies — et toutes renchérissaient — qu'il demandait « même un mouchoir ». La vérité était autre. Une interdiction tacite de ma mère l'empêchait de se servir lui-même, plus forte qu'un tour de clé. Pour les papiers officiels aussi il devait demander.
Les armoires avec leur jeu au carré des piles de linge furent longtemps les secrétaires et les coffres-forts des femmes les plus humbles. On trouvait de tout dans le dédale des plis impec-cables et que n'ai-je pas trouvé en fouillant avec délices dans ces armoires interdites par les maîtresses de maison à ma curiosité d'enfant.
Photographies, livrets de famille, carnets de comptes, enveloppes bien rangées où était réparti l'argent mensuel, trimestriel ou annuel,
des calepins où étaient inscrites les dates de naissance, de décès, de mariage de toute la parenté, des lettres, des contrats de mariage, des livrets militaires, des boîtes à bijoux conte-nant des médailles du travail ternies, des chaînes d'argent devenu noir, des faire-part de deuil, des images pieuses, des certificats d'études et ces sortes de diplômes que l'on donnait à l'occasion du baptême ou de la com-munion solennelle, des économies secrètes, j'ai trouvé tout cela en débarrassant ces maisons qui n'étaient pas miennes.
Le linge l'avait gardé. Aussi bien était-il lui-même un papier de famille.
La femme avait la haute autorité. Elle savait où entrer exactement la main sans rien déran-ger, les « bons du Trésor », la photographie en militaire d'un père ou d'un frère, le contrat pour l'électricité avec la « Sorgue et Tarn », le carnet de la mutuelle. C'était son bien.
Mon père, curieusement, était sans rien. Son portefeuille lui-même était dans l'armoire. A cause de son métier, il n'avait en poche qu'un petit porte-monnaie ordinaire patiné de l'inévi-table cambouis. Son chez-lui n'était pas fixe. Il était dans un rayon étroit de quelques dizaines de kilomètres, une déambulation vers la montagne ou la mer, le bord des rivières et des torrents. Il y transportait son mobilier de cartouches, d'hameçons, de cannes, de boîtes.
Je me suis souvent demandé si, après son
veuvage, il lui était venu ce prurit de curio¬sité, l'envie de fouiller, comme je le ferais, de tout ouvrir, de tout lire.
Sûrement pas, car il me téléphonait : « Je ne sais pas où sont mes Damart... mes cale¬çons longs... mes polos d'été... où sont ces pantoufles toutes neuves qu'elle avait mises de côté ? » Il me semblait entendre ma mère : « Oh ! toi, tu ne trouverais pas de l'eau dans la mer ! »
Quand j'arrivais, je voyais bien qu'il n'avait pas cherché. Il se contentait d'ouvrir la porte et de regarder, retenu à la frontière de ce qui n'était pas son domaine par un interdit que n'avait pas effacé la mort.
Parfois, exceptionnellement, il lui était arrivé de se trouver à la maison, un dimanche avec femme et filles, mère et tante. Un dimanche, par exemple où une pluie diluvienne empêchait tout projet de chasse ou de pêche.
Au milieu des voix croisées qui parlaient de choses incompréhensibles, de points de tricot, de roux de sauce, d'un chiffre brodé, de la fille Estival qui portait ceci ou se peignait comme cela, de Lilette pas sérieuse, il marquait son impatience en levant les yeux au ciel, en regar-dant par la fenêtre si le temps s'améliorait, s'il pourrait enfin « aller faire un tour », c'est-à-dire partir chez lui, dehors.
Quand il était parti, nous étions soulagées.

Ecrit par : leclercq | 25 mai 2011

Écrit par : leclercq | 27 mai 2011

Strauss-Kahn a largement bėnéficiė de cet effet de meute, il l'a même organisé et amplifié : il était dėjà donné pour Prėsident, un an avant la vraie élection. La violence du retour de bâton est à la mesure de la violence avec laquelle il s'imposait à nous. On ne va quand même pas pleurer sur lui.
Rien à voir avec les Juifs victimes de la Shoa ou Dreyfus qui, eux, n'avaient rien demandė. Un peu de dignité, je vous prie.

Écrit par : Olivier | 06 juin 2011

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