3 doubles infanticides: de l'émotion à la réflexion

En quelques jours ce sont 6 enfants qui ont été tués par un parent. Le drame des jumelles Alessia et Livia que le père dit avoir tuées (mais dont on n’a pas retrouvé les corps) a occupé l’espace médiatique pendant dix jours. On a moins d’informations sur deux soeurs de 3 et 8 ans assassinées par leur mère à Armentières dans le nord de la France, et sur deux autres soeurs de 10 et 13 ans empoisonnées par leur mère près de Grasse en Provence. Dans les deux cas la mère s’est suicidée.

Au-delà de l’émotion légitime il peut êtret utile de développer quelques pistes de réflexion, sur deux points en particulier.


brume1.jpgAide en cas de détresse parentale

Sous mon billet d’hier un commentaire de Corélande pose très justement la problématique de la séparation (extrait):

«Souvent dans une séparation difficile, notamment quand un des conjoints subit la séparation, il y a un moment très très difficile à passer. C'est horrible ce "passage des enfants"; un coup à toi, un coup à moi!
Ce temps de l'insurmontable devrait être pris au sérieux et être "accompagné" le temps d'arriver à l'acceptation.»


Une séparation est rarement simple et facile. C’est une situation génératrice de grandes souffrances. Certains gèrent, d’autres pas. L’entourage est très important dans ce moment. La famille, les amis proches ont un rôle souvent décisif à tenir, celui d’écouter, d’aider à reconnaître la souffrance, de combler en partie le déficit de valeur ressenti dans ce moment.

Devant ces souffrances la tendance est à se reposer sur les professionnels: psychologues et psychothérapeutes. C’est important mais ce n’est pas tout. Les proches et les intimes sont la première ligne de soutien dont la personne abandonnée attend la solidarité.

Quand il y a des enfants il faut porter une attention particulière au vécu des parents. La médiation pour le couple permet d’atténuer une grande partie des tensions et de protéger les enfants. Mais l’entourage doit là aussi être attentif aux signes éventuels d’une détresse. Pour autant qu’il y en ait car tout le monde ne montre pas son mal-être.

Une séparation doit être considérée comme un stress majeur et profond, au même titre que le décès d’un proche. La communauté devrait y être très attentive. Dans une séparation on ne peut savoir ce qui se passe dans le couple, ce qui se blesse, les mots, les attitudes, les influences extérieures. Certains mots et attitudes tuent plus sûrement qu’une arme. Mais au moins il faut contenir et soigner les blessures, d’abord par la proximité et l’empathie. Il n'y a pas de recette miracle pour éviter tous les drames. Mais il faut au moins essayer d'y réfléchir et d'agir préventivement.


ciel_nuages_59.jpgSymétrie/Dissymétrie

C’est le second point. Trois drames presque identiques en quelques jours. Presque symétriques. Mais pas tout à fait. Il y a des différences. Le drame des jumelles étant le premier des trois il choque davantage. Quand les autres sont annoncés, nous avons presque épuisé notre capacité émotionnelle d’indignation et d’empathie. Et ils ne sont pas portés par le même dispositif médiatique.

Il y a également des similitudes: à chaque fois deux soeurs sont assassinées par le parent. Dans un cas les fillettes ont été empoisonnées, il y a eu préméditation. Dans chaque drame le parent s’est suicidé. Dans chaque cas il y a un autre parent qui reste avec son infinie tristesse.

Par contre on ne connaît pas les conditions des deux autres drames: séparation en cours? Trahison? Rien de nouveau ne paraît aujourd’hui dans les médias, et seuls de courts communiqués très évasif les ont annoncés.

Cela pose question sur le traitement de l’information et notre capacité à réagir. Trop de drames finit par neutraliser les drames. Peut-être qu’une sorte d’habitude s’installe. Les responsables des médias ont-ils estimé en avoir fait assez avec les jumelles? Voulaient-ils éviter d’avoir trois drames identiques au TJ ou à la une? Le premier est-il plus «rentable» en terme d’audience, parce qu’il est le premier, ou parce que la médiatisation a été mieux organisée? L’incertitude des premiers jours a-t-elle laissé planer une possibilité de retrouver les enfants et donc prolongé l’espoir, alors que pour les deux autres drames l’espoir est éteint? On ne peut exclure non plus la différence de regard posé par la société sur l’infanticide, selon qu’il est le fait d’un père ou d’une mère. Le jugement social atténue voire disculpe la mère, comme victime de son psychisme ou de la situation, et charge le père. Le cliché bourreau-victime est-il ici aussi à l’oeuvre?

Ce n’est qu’un questionnement, pas une quelconque polémique. La souffrance générée par ces drames est assez grande pour ne pas en rajouter. Mais la réflexion ne doit pas être absente de l’émotion suscitée par ces drames pour si possible les anticiper et les comprendre.

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Commentaires

  • Traitement très nuancé et humaniste d'une même réalité tragique incarnée par ces trois cas. J'ai du mal à croire cependant que les médias aient pu faire preuve de retenue pas simple décence envers les deux doubles infanticides impliquant les mères. Je crois que, en Europe comme au Québec, le meurtre d'enfants par la mère tombe dans l'angle mort de notre jugement social, je dirais davantage celui de l'État et des médias, que celui de la population.

    En fait, il est devenu monnaie courante, quand on discute de tels sujets avec ceux et celles que d'aucuns appellent parfois avec hauteur "le monde ordinaire", que leur perception de telles tragédies va déjà bien au-delà de ce que la sphère politique ou journalistique veut bien divulguer. La population a souvent une longueur d'avance et ce n'est pas faire preuve de démagogie que de le reconnaître. Aussi, je crois que plusieurs partagent votre point de vue et vos interrogations sur l'étrange discrétion qui entoure les deux doubles infanticides maternels. Bravo pour avoir fait un tour aussi exhaustif d'un sujet aussi délicat avec autant d'à-propos.

    Olivier Kaestlé

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