Le coeur froid

Petit conte d’hiver. Petit conte à l’envers.

lune1.jpg«- Alors es tu prêt cette fois?

Elle le regardait d’en bas. Seule sa tête dépassait du sol. Depuis 10 ans, à chaque Noël, c’était la même question. Et toujours la même réponse: «Non».

Elle était amoureuse de lui. Lui n’en finissait pas d’oublier celle qu’il avait jadis aimé. A chaque fois il lui disait:

- Je ne suis pas prêt. Donne-moi encore une année pour oublier.

Depuis dix ans elle lui donnait une année de plus. Mais il n’oubliait pas. A force, elle se lassait. Ses épaules commençaient à tomber. A la neuvième année elle lui avait dit:

- C’est la dernière fois. La dernière année. Attendre m’use. Mon amour perd un peu de sens chaque année. A chaque fois que tu me dis non mes pieds s’enfoncent un peu plus dans la terre. La prochaine fois, si tu dis encore non, je disparaîtrai entièrement.

Alors pendant douze mois il avait tout tenté pour oublier. Il avait sombré dans la débauche. Sans succès. Il avait haï, croyant ôter cet amour de son coeur. Il s’y était maintenu. Il avait durci ce coeur comme du métal. Sa pensée était devenue une épée au fil tranchant. Il se souvenait de cet amour comme d’une quelconque dépouille que l’on jette dans un puits sans le moindre ménagement. Devant l’insuccès de cette tentative il s’immergea dans l’indifférence, se demandant même comment il avait pu ressentir autant d’amour. Mais il se rendait à l’évidence: elle était toujours dans son coeur. Il ne pouvait l’oublier.

Alors, cette nuit de Noël, quand il fut mis en demeure de répondre, son visage se ferma. Sans rien dire il sortit. La nuit était glaciale. Une lune aveuglante faisait scintiller la neige. Le vent du nord, plus froid que les confins de l’univers, l’enveloppa. Il se mit à crier:

- Pourquoi? Pourquoi ne puis-je t’enlever de mon coeur? Qui es-tu pour avoir pris cette place? J’ai perdu ma liberté. Où que j’aille tu es là. Va-t’en. Va-t’en, te dis-je! Je ne peux plus vivre avec et sans toi! Sors de moi!

D’un geste désespéré il plongea sa main dans sa poitrine, profondément, et en arracha ce coeur battant, ce coeur inutile. Levant sa main vers le ciel il cria encore:

- Sors de moi!

Et il resta ainsi, les yeux fixés sur son coeur. Le vent redoubla de violence. Jamais, jamais il ne fit aussi froid que cette nuit-là.

Au matin il était toujours debout, sans vie, raide comme une statue. Le gel avait fendu son coeur en deux. Et, en s’approchant, en regardant bien, on voyait à l’intérieur, tout au fond, un regard insondable.»

 

Une chanson moins connue de Gérard Manset, interprétée par Francis Cabrel sur l'album "Route Manset".



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Commentaires

  • Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité

    Evangile de Jean 4 : 23-24.

    En vérité
    C'est-à-dire comme Dieu est vraiment. Seul Dieu peut vraiment bien parler de Lui, c'est pourquoi nous avons besoin de lire la Bible pour savoir qui Il est et comment l'adorer. Le livre de la Révélation de Jean nous dévoile comment Il est adoré dans le Ciel: quel privilège ! En proclamant ces paroles et en les chantant nous sommes assurés de l'adorer "en vérité".

    En esprit
    Jean rappelle que "Dieu est esprit" (v. 24) il est donc normal de l'adorer avec notre esprit. C'est pour cela, notamment, qu'il n'y a plus de lieux exclusivement réservés à l'adoration (cf. v. 21). Notre esprit doit être nourri des vérités bibliques et rempli par le Saint-Esprit. C'est pourquoi il est recommandé de parler en langues ou de chanter en langues avant et entre les chants du temps de louange que l'on conduit. De plus, c'est "pratique" parce que l'exercice de ces dons spirituels n'empêche pas de pouvoir réfléchir aux questions "techniques" relatives au bon déroulement de la réunion (quel est le prochain chant ? le beamer suit-il ? quand et comment jouer la mélodie introductive du prochain chant ? etc…).


    Un jour (histoire vécue) un compositeur a une vision du ciel et constate que l'on y chante un très beau chant de sa composition. "Mais vous chantez un de mes chants s'exclame-t-il ravi !" On lui répond alors :"Détrompe-toi, ce n'est pas ton chant mais l'un du Ciel qu'un jour le Saint-Esprit t'a communiqué".
    Olivier Emery

  • Suivez le Christ notre Seule lumière et notre seul Sauveur. Joyeux Noël

  • Ce qui arriva à Christophe Colomb, de se croire au Japon quand il n’était qu’à la Havane, est l’histoire de bon nombre d’hommes qui s’aventurent dans des entreprises gigantesques. Leur mérite, leur gloire est rarement d’atteindre le but précis qu’ils s’étaient proposé, mais seulement d’avoir fait en route une découverte importante à laquelle ils n’avaient nullement songé. Raymond Lulle en offre une preuve frappante. Pendant soixante ans, cet homme a étudié toutes les sciences ; il a exposé continuellement sa vie pour détruire la religion de Mahomet et gagner la palme du martyre, et cependant il n’est connu de nos jours que comme un des plus grands chimistes du XIIIe siècle.

    Personne n’ignore aujourd’hui que les recherches souvent extravagantes des hommes qui, depuis un temps immémorial, se sont appliqués à la science hermétique, à la transmutation des métaux, en un mot à faire de l’or, ont préparé effectivement les voies aux savans qui, plus tard, fondèrent la chimie, cette science destinée à servir de point de départ, de centre et de lien à toutes les autres. Mais on se fait en général une idée fausse de ces chimistes, de ces artistes, comme ils s’intitulaient au moyen-âge. Les savans eux-mêmes les connaissent à peine aujourd’hui, et quand Roger Bacon, Albert-le-Grand, Arnaud de Villeneuve ou Raymond Lulle figurent par hasard dans les traditions populaires ou dans les prédictions d’almanachs, ce n’est ordinairement que comme inventeurs de secrets, faiseurs de prodiges et sorciers célèbres. L’erreur dans laquelle presque tout le monde est à l’égard de ces savans résulte, d’une part ce que leurs ouvrages ne sont plus étudiés depuis deux siècles, et de l’autre, de ce qu’on les confond avec les alchimistes. Or, les alchimistes sont aux chimistes ce que les rhéteurs étaient aux philosophes, ce qu’un charlatan est à un médecin.

    Raymond Lulle fut le dernier des grands chimistes du XIIIe siècle qui étudia la science avec bonne foi et désintéressement. A compter de 1330 à peu près, les dupes et les fripons commencèrent à se mêler de la transmutation des métaux, les uns dans l’espérance de produire de l’or, les autres pour faire accroire qu’ils possédaient le secret du grand œuvre, et bientôt l’alchimie devint à la mode dans toutes les classes de la société. Non-seulement les traités sur cette science se multiplièrent à l’infini, mais les poètes s’en emparèrent avec avidité [1]. Cependant l’engouement général cessa peu à peu ; les savans qui se respectaient ne voulurent plus s’occuper ostensiblement de la transmutation des métaux ; l’art tomba entre des mains inhabiles ou impures, et la chimie, qu’Arnaud de Villeneuve et Raymond Lulle avaient lancée dans une si bonne voie, ne fit plus de progrès jusqu’au commencement du XVIIe siècle. Entre Raymond Lulle et Bernard Palissy, cette science resta à peu près stationnaire.

    Laissant donc de côté les imposteurs et les fous faiseurs d’or dont la race n’est pas encore entièrement éteinte, aujourd’hui, je vais tâcher de faire comprendre ce qu’était un chimiste au XIIe et XIIIe siècle, quelle était la grandeur et l’importance de la mission qu’il se croyait appelé à remplir, et à quel point les expériences savantes d’un artiste de ce temps, si incertaines et si confuses qu’elles fussent, étaient cependant dirigées dans des intentions pures, grandes et mêmes religieuses. L’homme de cette époque qui réunit au plus haut degré le double caractère de véritable savant et de chimiste religieux, est Raymond Lulle, que je vais essayer de faire connaître.

    Raymond Lulle naquit à Palma, capitale de l’île Maïorque. Lorsqu’en 1231 le roi d’Aragon Jean ou Jayme Ier assembla les cortès et fit connaître à ses vassaux le dessein qu’il avait de chasser les Maures de l’île de Maïorque, un certain Raymond Lulle, père du chimiste, du docteur illuminé qui nous occupe, se présenta pour faire partie de cette expédition, pendant laquelle il se distingua en effet par sa bravoure Après la conquête et l’expulsion des Maures, Jean d’Aragon fit la vente des terres. Raymond Lulle en acheta une assez grande quantité et s’y établit. Revêtu d’emplois honorables et lucratifs, il ne tarda pas à se créer des revenus considérables, ce qui l’engagea à faire venir d’Espagne sa femme, dont la couche avait été jusque-là stérile, et dont il eut un fils en 1235.

    L’éducation de cet enfant se ressentit de la position où se trouvaient son père et toute sa famille. Quoique spirituel et fort intelligent, il apprit peu de choses, et céda de bonne heure à toutes les fantaisies et aux désordres que pouvait se permettre impunément le fils d’un des conquérans de l’île, à qui des dépenses folles ne coûtaient rien. Cependant cette vie oisive et désordonnée inspira des inquiétudes à son père, qui lui fit contracter un mariage brillant dans l’espoir de l’amener à une conduite plus régulière. Le jeune Raymond, qui, en raison des services rendus à Jean d’Aragon par son père, avait été fait sénéchal de l’île et majordome du roi, épousa une noble et riche héritière, nommée Catherine Labots, dont il eut trois enfans, deux fils et une fille. Malheureusement les soins de la famille n’apportèrent aucun changement dans la conduite de Raymond Lulle, et il n’en passait pas moins son temps à donner des sérénades aux belles de la ville, à leur adresser des vers, et à dissiper une partie de sa fortune en bals, en fêtes et en banquets.

    En vivant de la sorte, il avait atteint l’âge de trente ans, lorsqu’il conçut une passion plus effrénée que toutes celles qu’il avait ressenties jusqu’alors. L’objet de cet amour était une dame génoise, Ambrosia di Castello, d’une beauté merveilleuse, et qui était établie à Maïorque avec son mari qu’elle aimait tendrement. C’était alors l’usage parmi les poètes catalans de célébrer dans leurs vers une des beautés particulières que possédait ou qu’était censé posséder l’objet de leur culte. Dans un sonnet que Raymond Lulle adressa à Ambrosia, il fit l’éloge du sein de sa maîtresse, en lui peignant l’admiration excessive et la passion brûlante qu’elle lui inspirait. Le sonnet ne nous est pas parvenu, mais la lettre que la dame lui adressa en réponse a été conservée, et on la lira peut être avec intérêt.

    « Monsieur, lui écrit-elle, le sonnet que vous m’avez envoyé fait voir l’excellence de votre esprit, mais en même temps la faiblesse ou plutôt l’erreur de votre jugement. Comment ne peindriez-vous pas agréablement la beauté, vous qui, par vos vers, embellissez la laideur même ? Mais comment pouvez-vous vous servir d’un génie aussi divin que le vôtre pour louer un peu d’argile détrempée avec du vermillon ? Toute votre industrie devrait être employée à étouffer votre amour et non à le déclarer. Ce n’est pas que vous ne soyez digne de l’affection des plus grandes dames ; mais vous vous en rendez indigne en servant la moindre de toutes. Et puis, faut-il qu’un esprit éclairé comme est le vôtre, et qui n’est fait que pour Dieu, se rende aveugle à ce point d’adorer une créature ?

    « Quittez donc, monsieur, une passion qui vous dégrade de votre noblesse, et n’exposez pas votre réputation pour quelque chose que vous ne sauriez acquérir. Que si vous continuez à vous abuser à plaisir, j’espère vous détromper bientôt en vous faisant voir que ce qui fait l’objet de votre ravissement doit l’être de votre aversion. Mon sein vous a blessé le cœur, dites-vous dans vos vers ? eh bien ! je guérirai votre cœur en vous découvrant mon sein. Cependant tenez pour assuré que je vous aime d’autant plus véritablement, que je fais semblant de ne pas avoir d’amour pour vous. »

    Raymond Lulle, selon l’usage des amans, interpréta cette lettre énigmatique tout en faveur de sa passion, et devint plus follement épris que jamais d’Ambrosia. Il était toujours sur ses traces, et l’empressement qu’il mettait à la voir était tel, qu’un jour, en passant à cheval sur la grande place de Palma au moment où Ambrosia se rendait à la cathédrale pour entendre la messe, emporté par sa folle passion, il piqua son cheval et la suivit ainsi tout monté jusqu’au milieu de l’église.

    Quoique cette extravagance eût excité la risée de toute la ville et qu’elle fit tenir mille propos, Raymond Lulle n’en devint que plus indiscret, au point que la dame, qui ne pensait guère à l’amour, comme on le saura bientôt, et qui redoutait les effets de la médisance, résolut de mettre fin à des assiduités dont le résultat ne pouvait être que funeste. Depuis la lettre qu’elle avait envoyée à Raymond Lulle, de nouvelles remontrances, des refus et des dédains même, tout avait été mis en usage par la belle Génoise pour décourager son persécuteur. Enfin, lasse de faire une résistance inutile, elle se décida, de concert avec son mari, à employer la seule ressource qui lui restait. Elle écrivit à Raymond Lulle pour lui donner rendez-vous chez elle. Arrivé chez Ambrosia, le jeune amant ne put se défendre d’une émotion très vive, causée non-seulement par la présence de la personne qu’il adorait, mais surtout par le calme, la gravité et un certain air de tristesse même qui régnaient sur son visage. Ce fut la dame qui rompit le silence, en lui demandant quelle pouvait être la cause de l’acharnement avec lequel il la poursuivait. A ces mots, Raymond Lulle plus insensé que jamais, répondit qu’il lui était impossible de ne pas rechercher la plus belle personne du monde. Une fois sur le chapitre de la beauté de son idole, il ne craignit même pas de vanter encore ceux de ses charmes dont il avait fait le sujet de ses vers. C’est alors que la malheureuse Ambrosia se décida à guérir enfin Raymond Lulle de son fol amour. « Vous me croyez la plus belle des femmes, lui dit-elle ; vous vous trompez, monsieur. Tenez, ajouta-t-elle en découvrant son sein qu’un mal affreux avait presque entièrement dévoré ; voilà ce que vous estimez tant, regardez ce que vous aimez avec tant de fureur. Considérez la pourriture de ce pauvre corps, dont votre passion nourrit ses espérances et fait ses délices. Ah ! monsieur, dit encore Ambrosia en ne pouvant plus retenir ses pleurs, changez, changez d’amour, et au lieu d’une créature imparfaite, tombée en dissolution, aimez, aimez Dieu, qui est complètement beau et incorruptible. » A peine ces terribles paroles furent-elles prononcées, qu’Ambrosia se dirigea vers l’intérieur de ses appartemens, laissant Raymond Lulle seul en proie à ses réflexions.

    Rentré chez lui, Raymond resta long-temps immobile, comme s’il eût été frappé de la foudre. On dit que, dans la nuit qui suivit cette journée, Jésus-Christ lui apparut pendant son sommeil, ce qui lui fit prendre la résolution de se convertir. En effet, il se sépara de sa femme et de ses enfans, et après avoir disposé d’une partie de ses biens pour l’entretien de sa famille, il en distribua le reste aux pauvres, et prit le parti de renoncer au monde. Ce grand évènement dans la vie de Raymond Lulle eut lieu en 1267, lorsqu’il avait atteint sa trente-deuxième année.

    Près des maisons élégantes dans lesquelles il avait mené jusque-là sa vie dissipée, était la montagne de Randa, dont il avait conservé la propriété, et au sommet de laquelle il se proposait de se retirer ; mais, avant de se livrer à la retraite et à la pénitence, il fit d’abord un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. A son retour, et lorsqu’il se retira effectivement sur le mont Randa, vêtu de l’habit des frères mineurs, et abrité seulement par une cabane qu’il avait construite lui-même, toute la ville de Maïorque, sans en excepter les personnes de sa famille, jugea qu’il était devenu fou, et l’on ne fit bientôt plus guère attention à son nouveau genre de vie, auquel il se conforma rigoureusement pendant neuf ans.

    Quoique dans cette retraite il eût de fréquentes visions et qu’une bonne partie de son temps fût consacrée à des devoirs religieux et des actes de pénitence, cependant c’est du fond de cette cellule de Randa que Raymond forma le projet de travailler activement à la conversion des infidèles, et surtout des sectateurs de Mahomet ; c’est alors qu’il commença à se livrer aux études grammaticales et scientifiques qu’il regardait comme indispensables à l’accomplissement de son vaste et hardi projet. Il s’appliqua donc à la connaissance des langues anciennes ; mais il poursuivit avec une ardeur toute particulière celle des Arabes, qu’il voulait savoir écrire et parler, de manière à pouvoir attaquer avec toute la puissance du raisonnement et de la parole les doctrines religieuses des musulmans. En lisant les livres des Arabes, les seuls où l’on puisât alors la plupart des connaissances scientifiques sur tous les sujets, Raymond Lulle se familiarisa avec leur idiome, et acquit une érudition immense qui prépara son esprit à s’occuper de toutes les matières, et le disposa à embrasser l’ensemble des connaissances que l’homme peut acquérir.

    Après neuf ans de retraite et d’études, Raymond Lulle, sentant sa foi religieuse et ses connaissances scientifiques solidement affermies, crut qu’il était temps de se rendre agréable à Dieu et utile au monde en cherchant à mettre en pratique tout ce qu’il avait appris, tout ce qu’il avait conçu. Son idée dominante, comme celle de tous les hommes distingués de cette époque, était de convertir les infidèles, de réfuter et de détruire les principes de l’Alcoran, et de répandre la foi chrétienne en opposant les vérités théologiques, soutenues par la démonstration scientifique, aux erreurs des enfans de Mahomet. Il est vraisemblable que, pendant les neuf années qu’il passa sur la montagne de Randa, il s’était déjà livré à la composition de plusieurs ouvrages importans, puisqu’après avoir fait un court séjour à Montpellier, il vint, à l’âge de trente-neuf ans, à Paris, où il publia différens traités de philosophie, de médecine, d’astronomie et d’autres sciences.

    Il était donc entré dans la carrière qu’il désirait si ardemment de parcourir, et où il devait donner tant de preuves de persévérance et de courage. Avant même d’avoir touché à la terre d’Afrique, il se vit exposé à la vengeance d’un Maure. Pour se familiariser avec la langue arabe, Raymond Lulle, depuis sa sortie de Randa, avait pris à son service un Africain, qui ne connaissait que la langue de son pays. En servant son maître, cet homme ne tarda pas à s’apercevoir que toutes ses pensées, toutes ses études, ainsi que ses constans désirs, tendaient à détruire la loi de Mahomet par la prédication. Poussé par un zèle religieux non moins vif que celui qui animait son maître, l’Africain porta à Raymond Lulle un coup de poignard dans la poitrine. Le coup glissa au lieu de pénétrer, et quoique couvert de sang, Raymond Lulle eut le courage et la force d’arracher l’arme des mains de son meurtrier ; mais loin de le frapper à son tour, comme il eût pu le faire, il intercéda en sa faveur, lorsque quelques personnes voisines, attirées par le bruit, s’apprêtaient à lui donner la mort. La fin de cette anecdote est curieuse, en ce qu’elle donne une idée du courage et de l’opiniâtreté avec lesquels les mahométans, comme les chrétiens, restaient attachés à leur foi. Malgré les prières de Raymond Lulle, qui ne voulait pas que l’on punît l’Arabe, le meurtrier fut mis en prison, où il s’étrangla de dépit de n’avoir pu ôter la vie à un homme qui travaillait à la ruine de la religion de Mahomet.

    La fondation d’écoles dans les monastères pour l’étude des langues orientales, et où l’on pût former des hommes destinés à aller prêcher l’Évangile dans tous les pays infidèles, fut un des projets que Raymond Lulle poursuivit avec le plus d’ardeur pendant sa vie apostolique. Ce fut dans l’espoir de faire adopter ses vues au pape qu’il se rendit à Rome en 1286 ; mais, comme il arrivait dans la capitale du monde chrétien, il fut obligé de renoncer momentanément à son projet. Le pape Honorius IV, homme pieux et lettré, sur lequel il avait fondé toutes ses espérances, venait de mourir, et tout faisait présager que l’interrègne serait long. Loin de se décourager et de perdre son temps à Rome en attendant la nomination d’un nouveau pontife, Raymond Lulle, sur une invitation qui lui est faite par le chancelier de l’Université de Paris, retourne dans cette ville, et y professe dans un collège son grand art, ars magna, première forme qu’il donna à la méthode nouvelle qu’il venait d’inventer pour coordonner, affermir et faciliter les diverses opérations de l’intelligence, et fournir à tous les hommes le moyen de penser et de discourir sur tous les sujets donnés.

    Le succès de ses leçons à Paris eut du retentissement dans toute l’Europe, et bientôt Raymond se rendit à Montpellier, où il savait que le roi d’Aragon et de Maïorque devait se trouver. Encouragé par la présence de son souverain, et impatient de faire connaître sa nouvelle méthode dans une ville qui était déjà l’un des foyers intellectuels les plus actifs de la France, Raymond professa publiquement Son art inventif qui n’est rien autre chose que le grand art sous une autre forme.

    De Montpellier, il alla à Gênes, où, tout en répandant ses nouvelles doctrines, il acheva une traduction de son art inventif en langue arabe, afin de se tenir prêt à répandre sa méthode au milieu des infidèles, après l’avoir établie en Europe, car déjà il méditait la pensée d’aller eu Afrique. Cependant il ne voulut pas quitter l’Italie avant de tenter de nouvelles démarches afin d’obtenir l’établissement d’écoles pour les langues orientales. Il se dirigea vers Rome, où le pape Nicolas IV régnait alors ; mais l’ardeur du zèle de Raymond Lulle ne lui laissait pas toujours dans l’esprit le calme et la lucidité nécessaires pour qu’il saisît le moment opportun de présenter ses requêtes. Lorsqu’il vint entretenir le pape et le sacré collège de ces écoles, c’était précisément en l’année 1291, au moment où l’on venait de recevoir la nouvelle de l’évacuation de la Palestine par les chrétiens, après la perte de la ville de Saint-Jean-d’Acre. En cette terrible circonstance le pape et le sacré collège, préoccupés de former en Europe une nouvelle croisade contre les Sarrasins, prêtèrent une oreille peu attentive aux projets littéraires du savant, qui n’obtint aucune réponse et auquel on tourna même le dos comme à un fou.

    Certain que personne, pas même les premiers dignitaires de l’église, n’était disposé à entrer dans ses vues et à l’aider dans l’exécution de ses projets, Raymond Lulle retourna à Gênes avec l’intention de s’embarquer pour l’Afrique, et bien décidé à tenter seul ce qu’il avait espéré vainement d’accomplir avec l’aide des autres. Plein de zèle, il fait prix avec le patron d’un navire, embarque ses livres et tout ce qui pouvait lui être nécessaire pendant son voyage ; mais quand il fut sur le point de monter dans le vaisseau, tout à coup l’image des dangers qu’il allait courir frappa tellement son esprit, qu’il ne trouva plus la force de faire un pas, et qu’il fut forcé de renoncer à son projet. On lui rendit ses livres et ses effets, avec lesquels il rentra dans Gènes au milieu d’une haie de curieux malins qui riaient de sa faiblesse. Quant à lui, soit que ce fût l’effet des plaisanteries que lui attira sa pusillanimité, soit qu’il sentît vivement sa honte, il rougit en lui-même de sa lâcheté, l’impression que produisit sur lui cet étrange évènement le rendit dangereusement malade. Le soir de la Pentecôte 1291, on le transporta au couvent des pères prêcheurs, où il reçut les soins que son état réclamait. Dans les accès de son délire, il croyait revêtir tour à tour l’habit de saint Dominique et celui de saint François. Enfin le mal empira tellement, qu’après avoir fait toutes ses dévotions et reçu le saint-sacrement, il dicta ses dernières volontés.

    Le reste de la vie de Raymond Lulle apprendra sans doute ce que l’on doit penser de cet acte de faiblesse passagère ; mais je crois devoir faire observer qu’il n’est pas rare que les ames très fortes et susceptibles de concevoir de grandes et puissantes entreprises éprouvent au moment de les exécuter, de l’indécision et même une sorte d’abattement. C’est comme une espèce de tribut qu’elles paient avance à la faiblesse humaine, pour être quittes envers elle une bonne fois et ne plus broncher par la suite à la vue du danger.

    Raymond Lulle guérit, et à peine eut-il recouvré l’usage de ses forces qu’il monta sur le premier vaisseau dont la direction s’accordait avec ses desseins et débarqua à Tunis avec tous les livres qu’il avait composés dans l’intention de combattre et de ruiner les doctrines de l’islamisme. Son premier soin dans cette ville fut de chercher les hommes les plus savans dans la loi de Mahomet pour discuter avec eux les convaincre de la vérité de la religion chrétienne, et former par ce moyen un noyau de disciples qui pussent l’aider à répandre les vérités qu’il apportait. Les auteurs du temps affirment qu’il réussit d’abord merveilleusement dans cette entreprise. Ce qui est hors de doute, c’est qu’indépendamment de la liberté qu’on lui accorda de faire ses prédications, il trouva encore assez de loisir et de tranquillité pour composer à Tunis sa Table générale des Sciences. Mais ce calme ne dura pas très long-temps, et sa mission fut tout à coup interrompue par les accusations que l’on porta au roi de Tunis contre lui. Sitôt que ce souverain sut que Raymond Lulle n’avait entrepris rien moins que de détourner le peuple du culte de Mahomet, il fit jeter le prédicateur en prison, puis le condamna à mort. En cette circonstance, Raymond Lulle ne dut son salut qu’à l’estime extraordinaire qu’un prêtre arabe faisait de lui à cause de son grand savoir et de la générosité de son caractère. Par ses intercessions et à force de prières, ce prêtre obtint du roi de Tunis une commutation de peine en faveur du condamné. Raymond Lulle reçut l’ordre de quitter Tunis immédiatement, avec défense d’y reparaître jamais sous peine de la mort. Il sortit de la ville, environné d’une populace qui faillit rendre la clémence du souverain inutile, car les femmes et les enfans furent sur le point de le lapider en le chassant de Tunis.

    On était alors en 1292, et Raymond Lulle, dans sa cinquante-septième année, avait atteint un âge où le corps et l’esprit de la plupart des hommes deviennent ordinairement paresseux et stériles. Cependant, grace à l’énergie de son ame, et, il faut bien le supposer, à la force de son tempérament, ce ne fut qu’à dater de cette époque qu’il entra réellement dans la double carrière de missionnaire et de savant qu’il parcourut toujours avec tant de courage, et souvent avec supériorité.


    Gênes paraît avoir été pour lui le point central de ses opérations et de ses voyages. En quittant Tunis, il revint dans cette ville, après quelques mois de repos employés à perfectionner sa méthode il partit pour Naples et y enseigna publiquement sa nouvelle introduction aux sciences, autre forme de son grand art.

    Cette époque (1293) fut marquée par un évènement très important dans la vie scientifique de Raymond Lulle. A Naples, où il n’était venu que dans l’intention de répandre ses doctrines, il retrouva un homme fort célèbre, avec lequel il avait eu déjà des relations à Montpellier et à Paris, Arnaud de Villeneuve, le plus savant chimiste de ce temps. Il s’en fallait bien que Raymond Lulle fût précisément étranger à l’art de la transmutation des métaux : en lisant les auteurs arabes dans sa solitude de Randa, il avait nécessairement acquis des connaissances théoriques sur cette matière ; mais il lui manquait la pratique, il n’était pas encore artiste, lorsqu’en se trouvant avec Arnaud de Villeneuve à Naples, il prit goût à cette science, se lia d’amitié avec le savant chimiste, reçut de lui des conseils, et même, à ce que l’on dit, le secret de la transmutation des métaux et l’art de faire de l’or. Quelles que soient l’importance et la réalité de ces prodigieuses confidences, le résultat des entretiens scientifiques d’Arnaud de Villeneuve avec Raymond Lulle à Naples fut que le missionnaire devint aussi habile chimiste que son maître.

    On n’a sans doute pas oublié la distinction que j’ai établie en commençant entre les alchimistes et les chimistes. Raymond Lulle était de ces derniers, et sans m’engager ici dans une histoire de la science hermétique, je dois cependant, pour faire connaître le rang que notre missionnaire y occupe, indiquer les noms et les travaux des hommes les plus distingués qui l’ont précédé dans les études chimiques depuis le VIIIe siècle.

    Cette science, déjà connue dans l’antiquité, fut transmise aux Européens par les Arabes. Le plus ancien chimiste de cette nation, parmi les véritables savans, est Geber, qui vivait vers l’an 730 de notre ère. II reste de lui un assez grand nombre d’ouvrages, dont les plus importans sont : 1° Somme de la perfection du grand œuvre, Summa perfectionis magisterii ; 2° Livres de la recherche du grand œuvre, Libri investigationis magisterii ; 3° enfin le Testament de Geber, philosophe et rôi de l’Inde, Testamentum Gebri philosophi et Indioe regis. Le premier ouvrage traite de l’essence, des espèces diverses, de la sublimation et calcination des minéraux, des préparations qu’on peut leur faire subir et de l’emploi de ces corps dans les opérations chimiques. Le second donne une suite de recettes pour obtenir les sels de toutes les substances minérales qui en contiennent ou en produisent. Le troisième traite encore des sels, mais plus particulièrement de la calcination des métaux [2].

    Rhazès, médecin, chirurgien et anatomiste, Arabe de nation, mort en 922 de notre ère, tient encore une place éminente parmi les chimistes de son pays et de son temps. Il passe pour être le premier qui ait fait mention de l’eau-de-vie, arak. Son livre intitulé : Préparation du Sel ammoniac, est cité par les savans comme une œuvre très remarquable, et dans le cours de ses traités sur la médecine, on peut acquérir la conviction que ce célèbre praticien avait fait de fréquentes applications de ses connaissances chimiques à la pharmacologie. La nature de ses études l’avait également conduit à s’occuper de la transmutation des métaux.

    Vient ensuite, mais près de deux siècles plus tard, Albert-le-Grand, issu d’une très noble famille, et né à Lawingen, dans le duché de Neubourg, en Souabe, l’an 1193. Dès l’âge de vingt-deux ans, il était entré dans l’ordre des dominicains ; sa piété et sa vertu le firent nommer évêque de Ratisbonne en 1260. Cet homme, dont les traditions populaires ont fait jusqu’à nos jours une espèce de thaumaturge et de sorcier, fut remarquable au contraire par la profondeur de sa science et le calme de sa raison. Conformément à la disposition de tous les esprits élevés de son temps, il s’appliqua aux études encyclopédiques, et ne négligea pas la transmutation des métaux. Cependant son principal ouvrage : Des Minéraux et des Substances minérales (De Mlineralibus et rebus metallicis) forme un traité dans lequel le savant expose et discute les opinions des chimistes de l’antiquité et de l’école arabe avec une précision de critique et un calme scientifique qui ne justifient guère les légendes absurdes recueillies par ses biographes. Loin de se donner comme ayant des ressources surnaturelles et pour un inventeur de secrets, Albert-le-Grand guidé par l’observation et esclave des expériences qu’il avait eu souvent l’occasion de faire dans son pays si riche en mines, fut au contraire un savant plein de discrétion et de prudence, un philosophe vraiment sage. Sa piété, d’ailleurs, comme celle qui anima Roger Bacon et Raymond Lulle, lui faisait voir dans l’étude des sciences physiques un moyen d’affermir les bases sur lesquelles devait reposer la théologie, et une occasion d’augmenter et de perfectionner les armes intellectuelles destinées à combattre et à détruire les erreurs de Mahomet.

    C’est donc sans étonnement que l’on doit voir le nom de saint Thomas d’Aquin adjoint à celui du chimiste Albert-le-Grand, dont il devint l’élève favori, lorsqu’il lui fut confié à Cologne par Jean-le-Teutonique, quatrième général de l’ordre des dominicains. Sous ce maître, Thomas apprit non-seulement la théologie, mais parcourut le cercle des sciences, et se garda bien d’omettre la chimie.

    Roger Bacon, le moine anglais, contemporain d’Albert, de Thomas et de Raymond Lulle, suivit la même direction qu’eux, et au nombre de ses écrits, tous destinés à consolider la théologie et à combattre les doctrines mahométanes, se trouve un traité de chimie, Speculum alchemiœ [3].

    Alain, natif de l’Isle, dans les Pays-Bas, moine de Clairvaux et évêque d’Auxerre en 1151, surnommé le docteur universel, à cause de la variété de ses connaissances, cultiva également la chimie et s’occupa de la transmutation des métaux dans des intentions pieuses. Un seul homme en ce temps semble s’être écarté du principe exclusivement religieux qui servit de règle à tous les autres savans. Arnaud de Villeneuve, né en Provence, mérita plus d’une fois les censures de l’église, et risqua même d’être frappé de ses foudres, en répétant que « les œuvres de charité et de médecine sont plus agréables à Dieu que le sacrifice de l’autel. » Sceptique, pour ne rien dire de plus, on dirait que dans son temps, où la foi religieuse était si ardente, Arnaud de Villeneuve n’eut que la religion de la science ; mais il l’honora par la multiplicité et l’éclat de ses travaux en chimie [4]. On lui attribue, sinon l’invention de l’art de distiller, indiqué par Dioscoride, du moins des expériences nouvelles pour faire connaître l’importance de la distillation et les résultats utiles qu’on en peut obtenir. On a cru qu’il avait trouvé l’eau-de-vie ; cependant il n’en parle que comme d’une chose déjà connue, puisqu’en effet Rhazès en avait fait mention trois siècles avant ; c’est avec plus de raison qu’il passe pour avoir découvert l’essence de térébenthine, qu’il désigne sous le nom d’oleurn mirabile. Quoi qu’il en soit, ces diverses opérations, qui le font regarder aujourd’hui comme l’un des fondateurs de la chimie, ne furent pas ce qui lui donna tant de célébrité de son temps. Arnaud de Villeneuve avait ainsi que tous ses contemporains artistes, le secret de faire de l’or ; on en tirait la conséquence qu’il pouvait guérir tous les maux, prolonger la jeunesse et même la vie. C est là l’objet de ses livres, et ce qui les rendait si précieux. Malheureusement le style obscur et énigmatique, employé volontairement par les chimistes du XIIIe siècle, n’est plus intelligible pour personne, en sorte que leurs immenses travaux, dans lesquels il est difficile de croire qu’il ne se trouve rien de précieux, sont devenus inutiles à la science.

    Arnaud de Villeneuve était occupé de ses combinaisons scientifiques à Naples au mois de juin 1293, lorsque Raymond tulle arriva dans cette ville pour professer ses doctrines philosophiques et y expliquer son grand art et son arbre des sciences. Les relations que les deux savans avaient eues déjà en France, se renouvelèrent aussitôt et ne tardèrent même pas à se changer en une amitié fondée particulièrement, sans doute, sur leur goût commun pour la science, car, entre deux hommes dont les sentimens religieux étaient si contraires, on ne voit pas quel autre lien aurait pu les unir. Mais la science, prise en elle-même, était devenue, au XIIIe siècle, une chose sainte, par cela seul qu’on l’estimait indispensable pour perfectionner et affermir la théologie ; aussi voit-on que, pendant toute l’époque de la renaissance, les païens de l’antiquité, les Arabes musulmans et les incrédules, tels qu’Arnaud de Villeneuve, devenaient des autorités infaillibles, du moment que l’on croyait être certain de tirer d’eux quelques connaissances positives.

    Le peu de détails que l’on ait sur les relations scientifiques qui s’établirent entre ces deux hommes, se trouvent épars dans les écrits de Raymond Lulle. Il dit, par exemple, dans celui de ses livres intitulé : mon Codicille : « Je crus témérairement qu’il me serait possible de pénétrer cette science (la chimie.), sans le secours de personne, jusqu’au jour où Arnaud de Villeneuve, mon maître, me la fit connaître en me prodiguant tous les trésors de son esprit. » Dans le livre des Expériences, on trouve encore ce passage : « Je n’ai pu fixer ces huiles, jusqu’à ce que mon ami Villeneuve m’eût enseigné à faire cette expérience. » Mais le document de ce genre le plus curieux est la treizième expérience du livre intitulé : Experimenta. On lit en tête du chapitre : Expérience treizième d’Arnaud de Villeneuve qu’il me fit connaître à Naples, et le chapitre contient toutes les opérations chimiques au moyen desquelles on obtient d’abord la pierre philosophale, puis de l’or [5].

    Cependant, tout en se livrant à de nouvelles études scientifiques auxquelles il n’attachait qu’une importance secondaire, bien que ce soient ses meilleurs titres contre l’oubli, il ne laissait pas de poursuivre toujours avec la même ardeur ses projets favoris, la publication de sa méthode philosophique et l’établissement des écoles pour les langues de l’Orient. Pendant son séjour à Naples, et tout en apprenant la transmutation des métaux, il répandit, autant qu’il lui fut possible, son Grand Art, qu’il retoucha et refit de mille manières, jusqu’à ce qu’il l’eût réduit à un abrégé plus facile à saisir, sous le titre d’Art bref. En outre, il sollicita continuellement les princes et les ecclésiastiques de Naples pour qu’ils fondassent des écoles.

    Cependant il tardait à Raymond Lulle de s’adresser à des hommes qu’il croyait trouver plus favorables à ses idées, et ce fut dans cet espoir qu’il se rendit de Naples à Rome, en décembre 1294, pour décider le pape Célestin V, puis son successeur, Boniface VIII, à créer des missionnaires. Le zèle de Raymond Lulle pour la propagation du christianisme est sans doute une qualité singulièrement remarquable en lui ; mais peut-être est-on en droit de lui reprocher d’avoir manqué de prudence et surtout de tact dans les démarches qu’il aventurait pour servir la cause de la religion. Inattentif à tous les évènemens, ne prenant de conseil ni d’appui de personne, et n’admettant dans son esprit d’autre idée que celle qui y était clouée, il allait à l’étourdie comme s’il n’eût jamais dû rencontrer d’obstacles. Déjà il avait échoué, en 1291, sous le pontificat de Nicolas IV, lorsqu’il vint lui parler de l’établissement des écoles. Il ne fut pas plus heureux cette fois, en 1294, auprès de Célestin V, que sa piété peu éclairée rendit si inhabile aux affaires, qu’il fut forcé d’abdiquer après cinq mois de règne. Ce qui démontre encore mieux que Raymond Lulle n’avait aucune connaissance des hommes et des choses, c’est qu’il renouvela sa requête auprès du successeur de Célestin V, Boniface VIII, le Prince des nouveaux Pharisiens, comme le désigne Dante, pontife qui mettait trop d’importance à établir sa puissance temporelle en Italie pour s’occuper sérieusement d’un traité de rhétorique inventé pour réfuter l’Alcoran.

    On imagine avec quel dédain Raymond Lulle fut reçu. Étant donc certain qu’il n’obtiendrait rien à Rome, il se rendit à Milan, ville alors plus tranquille pour un philosophe, et se livra tout entier à la chimie, comme il nous l’apprend dans son livre : De Mercuriis. Ces repos scientifiques n’étaient, pour Raymond Lulle, qu’un moyen de rassembler ses forces, afin de se livrer avec une nouvelle ardeur à son infatigable activité de corps et d’esprit. De Milan, il alla bientôt à Montpellier, où il professa ses doctrines philosophiques. Jusqu’à cette époque, il n’avait eu d’autres liens avec les sociétés religieuses que la vivacité de sa foi et l’ardeur de son zèle pour la propagation de la religion catholique. Pendant ce séjour à Montpellier (1297), il reçut, à l’âge de soixante-deux ans, du général des franciscains, Raymond Gauffredy, des lettres d’association comme bienfaiteur de l’ordre, intimant à tous les supérieurs soumis à sa juridiction de permettre au docteur illuminé d’enseigner dans leurs maisons selon sa méthode. Cette faveur donna une grande autorité à ses doctrines et contribua puissamment à les répandre.

    Mais il faut rendre cette justice à Raymond Lulle, qu’il ne s’endormait jamais sur sa gloire, et qu’à peine voyait-il ses espérances se réaliser sur un point, qu’il reportait aussitôt toute son activité sur un autre. Les refus qu’il avait essuyés à la cour de Rome se représentèrent à son esprit, et lui firent reprendre avec d’autant plus de vigueur son projet d’établir des écoles. Ce n’était plus au pape qu’il voulait s’adresser cette fois, et sans balancer un seul instant à l’idée des voyages qu’il projetait, de Gênes où il était retourné, il alla successivement en France, en Sicile, à Maïorque, et enfin jusqu’à l’île de Chypre, pour exhorter les souverains de ces pays à établir dans les monastères de leurs états des écoles pour les langues orientales. Partout encore il n’éprouva qu’indifférence et refus.

    Il était à Chypre vers 1300, désabusé de toutes les espérances qu’il avait fondées sur les autres, et ne comptant plus absolument que sur lui-même. Pour que son voyage ne devînt pas entièrement stérile, il passa en Arménie, parcourut cette contrée, redescendit vers la Palestine professant partout ses doctrines, exhortant les chrétiens à combattre les Turcs, prêchant le christianisme aux mahométans et s’efforçant de ramener à l’unité catholique les jacobites, les nestoriens et tous les hérétiques qu’il rencontrait sur son passage.

    Apres cette longue et pénible course, il revint à Gênes, point central d’où il semblait préparer les entreprises nouvelles qu’il méditait, Puis à Montpellier. Il composa, dans ces deux dernières villes, un grand nombre d’ouvrages sur diverses matières, et entre autres Brevis practica artis generalis, modification nouvelle de sa méthode de penser et de raisonner. Dans les années suivantes jusqu’à 1304, il faut le suivre encore à Paris, où il dispute victorieusement avec Jean Scot, dit le docteur subtil, puis à Lyon et à Montpellier, lieux où, tout en professant publiquement ses doctrines, il refondit de nouveau presque en entier son art général.

    Cependant le saint siége allait être transporté de Rome à Avignon Un pape français, Bertrand de Goth, Clément V, élevé à cette dignité par l’influence de Philippe-le-Bel, gouvernait l’église et se trouvait à Lyon lorsque notre aventureux philosophe s’y rendit. Raymond Lulle, dont les espérances se ranimaient toujours à la nomination d’un nouveau pape, s’empressa d’aller saluer Clément V, à qui il soumit de nouveau, mais inutilement encore cette fois, son projet d’écoles pour les langues orientales. Le malheur voulut qu’il entretînt le pontife de cette affaire au moment où le successeur de saint Pierre, qui venait d’acheter sa dignité du roi de France par toute sorte de promesses, n’avait dans l’esprit qu’une seule préoccupation, celle de les éluder. Ce nouvel échec ne ralentit pas plus le zèle de Raymond que ceux qu’il avait déjà essuyés en tant d’occasions. A l’instant même il s’engage dans une entreprise plus vaste, plus dangereuse, que toutes celles qu’il eût encore tentées. Après avoir pris civilement congé de Clément V, il quitte Lyon, va à Maïorque, met ordre à ses affaires et à celles de sa famille, et passe en Afrique dans l’intention de donner un témoignage éclatant de son zèle, en essayant seul, et selon ses forces, la conversion des musulmans. En effet, il se rendit à Bougie, où l’on assure qu’après avoir souffert tous les genres d’opprobres de la part du peuple, il parvint cependant, à force de courage et de patience, à convertir dans cette ville soixante-dix philosophes attachés aux doctrines d’Averroës. Après ce succès, ajoutent les auteurs de sa vie, il se dirigea vers Alger, où il convertit encore plusieurs infidèles à la foi catholique. Mais ces succès ne tardèrent pas à le rendre suspect, et les imans le firent jeter en prison. Dans son cachot même, il donna des preuves de son opiniâtreté courageuse ; il chercha à parler et à instruire ceux à la garde de qui il était confié, et son éloquence inspira encore assez d’ombrage pour qu’on lui mît un bâillon afin de lui ôter l’usage de la parole, et qu’on le privât de nourriture pendant plusieurs jours pour diminuer l’activité de son esprit et de son courage. Toutefois, ces traitemens cruels ne produisait pas sur Raymond Lulle l’effet qu’en attendaient les musulmans, on le promena ignominieusement par toute la ville en l’accablant de coups, et on le bannit sous peine de la vie.

    Raymond Lulle était, comme on sait, sous le poids d’une première condamnation de cette espèce à Tunis, ce qui ne l’empêcha pas d’y rentrer. A son premier voyage dans cette ville, il avait cinquante-trois ans ; cette fois, il en avait soixante-onze. On peut donc supposer que l’altération de ses traits l’aida à se soustraire à la vengeance des habitans. En tout cas, il ne fit que passer par cette ville pour aller s’établir à Bougie. Là, il prêcha publiquement l’Évangile, et employa, toutes les ressources que lui offraient sa méthode et son éloquence pour combattre les croyances des mahométans. On rapporte que, parmi les docteurs musulmans avec lesquels il eut des conférences sur la religion, il se trouva un philosophe arabe nommé Homère, qui, se sentant confondu par la force des raisonnemens de Raymond Lulle, prit la résolution de faire jeter ce dangereux catéchiseur dans un cachot. On ajoute que Raymond Lulle y serait infailliblement mort sans l’assistance de marchands génois qui intercédèrent en sa faveur, et le firent placer dans une prison moins affreuse et moins malsaine, où il demeura encore plus de six mois.

    Soumis dans ce lieu à un régime et à une solitude moins austères, il reçut la visite des savans du pays, attirés par son inépuisable faconde que favorisait la facilité avec laquelle il s’exprimait en arabe. Tous les docteurs de la loi de Mahomet, disposés envers lui comme il l’était à leur égard, c’est-à-dire à lui prouver la vérité de leur religion et à la lui faire confesser, ne négligèrent aucun des moyens qui pouvaient leur faire obtenir cette importante victoire sur le vieillard chrétien. Raisonnemens, prières, menaces, espérances flatteuses, tout fut mis en usage pour convaincre, intimider ou séduire Raymond Lulle ; mais le docteur illuminé resta ferme et inébranlable dans sa foi.

    II paraîtrait que les docteurs musulmans n’étaient pas plus ennemis de la controverse et de la dialectique que les théologiens d’Europe, car, les raisons en faveur des deux croyances s’étant multipliées au point que l’ordre scholastique ne pouvait plus régner dans les discussions, les disciples de Mahomet et le docteur chrétien convinrent entre eux que chaque partie développerait méthodiquement ses argumens par écrit. Alors l’infatigable Raymond Lulle, à qui un volume de théologie ne coûtait pas plus qu’un voyage d’Europe en Afrique, mit à composer un livre. Son ouvrage était presque entièrement terminé, lorsque le souverain du pays, craignant les effets d’une discussion de ce genre, engagée avec un homme d’un esprit si délié et si tenace, lui fit ouvrir les portes de sa prison et le chassa de Bougie comme un perturbateur du repos public.

    Ce ne fut pas sans de vifs regrets qu’il quitta ce pays au moment où il se flattait de commencer cette guerre intellectuelle qu’il désirait depuis si long-temps faire aux Sarrasins. Forcé d’abandonner son entreprise, il s’embarqua avec tous ses livres sur un vaisseau génois. On dirait que, pour lui faire mériter le titre de saint martyr qui lui est encore accordé en Espagne et surtout à Maïorque, sa patrie, Dieu se soit plu à multiplier sur sa route les épreuves les plus terribles. Le vaisseau qu’il montait n’était plus qu’à dix ou douze milles du port de Pise, lorsqu’il fut assailli par une tempête et fit naufrage. Presque tout l’équipage périt à l’exception de quelques matelots et de Raymond, qui se sauva à l’aide d’une table sur laquelle il trouva encore moyen de placer ses livres.

    A Pise, il fut accueilli et soigné par les religieux du couvent de Saint Dominique. Mais à peine avait-il pris le temps de faire sécher son habit, qu’il se mit à parcourir la ville, enseignant le peuple et exhortant les personnes considérables de la république à unir leurs efforts et leurs dons pour tenter par tous les moyens imaginables de convertir les infidèles et de reconquérir la Terre-Sainte. Il s’adressa en particulier aux familles nobles du pays pour les engager à instituer une milice chrétienne, à créer des chevaliers qui se dévouassent à délivrer les saints lieux de la domination du Turc. La prédication de cette croisade produisit un assez grand effet. Les Pisans rédigèrent une espèce de pétition à ce sujet, adressée au pape, et chargèrent Raymond Lulle de la lui présenter. En se dirigeant vers Avignon, il passa par Gênes avec l’intention de s’y embarquer pour la France. Dans cette dernière ville, ses exhortations ne produisirent pas moins d’effet qu’à Pise, et en réveillant l’horreur des Génois pour les musulmans, il la fit partager aux dames de la ville, qui s’engagèrent à vendre leurs bijoux et à en offrir le prix pour contribuer à une nouvelle croisade dans la Terre-Sainte. Le zèle et la fermeté que Raymond Lulle persistait à mettre dans l’exécution de ses idées sont certainement de belles et nobles qualités chez lui. Cependant, on ne peut s’empêcher de le reconnaître, les déterminations et les moyens qu’il choisissait pour faire réussir ses projets manquaient presque toujours de réflexion et d’opportunité. Il est évident que cet homme, étranger à toute congrégation religieuse ou civile, qui ne vivait que sur les idées de son propre fonds, et ne s’occupait en dernière analyse que de combinaisons scientifiques, n’était nullement instruit des grands évènemens politiques de son temps. Tout fait croire qu’il ignorait que, depuis la fâcheuse croisade qui se termina par la mort de saint Louis, en 1270, l’Europe était bien moins préoccupée de reconquérir le saint-sépulcre que de se garantir de l’invasion si menaçante des Tartares, dont Raymond Lulle ne dit pas même un mot dans le cours de ses ouvrages. Duplan Carpin et Roger Bacon, avec ce courage calme et prévoyant qui distingue les hommes vraiment forts, voyaient un peu plus loin et beaucoup plus juste que le docteur illuminé de Maïorque.

    Tout émerveillé de l’enthousiasme qu’il avait excité dans deux petites villes d’Italie, il arrive triomphant à Avignon et s’empresse d’offrir au pape les témoignages du zèle religieux qu’il avait recueillis à Pise et à Gênes ; mais Clément V et le sacré collège, qui envisageaient ces affaires d’un point de vue bien autrement élevé, ne purent s’empêcher de rire à la réception des offres que Raymond était chargé de faire, et on l’éconduisit comme un fou, sans daigner lui répondre. Les auteurs espagnols, qui tiennent à ce que Raymond Lulle soit considéré avant tout comme un saint martyr, s’élèvent tous contre l’irrévérence avec laquelle Clément V et ses cardinaux le reçurent en cette circonstance. Ces écrivains ignoraient vraisemblablement, ainsi que Raymond Lulle, qu’en ce moment (1305 ou 1306) le système d’attaque contre les Sarrasins était complètement changé, et que, depuis les négociations entamées par saint Louis avec les princes tartares, ceux-ci, qui avaient débuté par des menaces contre les nations de l’Europe, s’étaient peu à peu accoutumés à l’idée de se joindre à elles pour faire la guerre aux musulmans de la Palestine. Si Clément V se disposait en effet à prêcher une grande croisade qui devait mettre la terre sainte au pouvoir des Francs, c’est que le pape avait vu à Poitiers des envoyés mongols qui lui avaient appris qu’une paix générale venait d’être conclue entre tous les princes de la Tartarie, ce qui permettait au roi de Perse de mettre à la disposition de Philippe-le-Bel, pour une expédition en Syrie, plus de cent mille cavaliers tartares, à la tête desquels le prince marcherait en personne [6]. Cette circonstance explique le dédain avec lequel on accueillit les offres de Raymond Lulle. Le pieux et simple savant ne supporta pas cette injure avec autant de courage que les avanies du Turc et les dangers du naufrage. Blessé, il se dirigea vers Paris, où, après avoir combattu avec le plus grand succès ceux d’entre les philosophes qui défendaient les doctrines d’Averroës, il eut la satisfaction de voir l’Université de cette ville approuver son Art, celui de ses ouvrages qui résumait les études de toute sa vie, et qu’il regardait comme le plus propre à faire triompher la vérité [7]. Ce succès, grace auquel il vit sa doctrine se répandre par toute l’Europe, lui fit oublier sa triste aventure à la cour papale. N’étant sujet d’ailleurs ni au découragement ni à la rancune lorsqu’en 1311 Clément V tint le concile de Vienne en Dauphiné, où l’on prononça l’abolition de l’ordre des templiers, Raymond Lulle s’y rendit et y demanda trois choses :

    1° Ce qu’il avait proposé tant de fois déjà : l’établissement dans toute la chrétienté de monastères où des hommes pieux et savans pussent apprendre les langues orientales et se préparer à toute espèce de souffrances et de dangers pour la cause de Jésus-Christ ;

    2° De réduire tous les ordres religieux militaires existans à un seul, afin d’éviter les querelles de préséance qui s’élevaient journellement entre ces ordres, et, par cette mesure, de les rendre plus utiles à la cause de Dieu ;

    3° Enfin, de supprimer dans les écoles, par un ordre du pontife, les œuvres d’Averroës, en en défendant la lecture à tous les chrétiens [8].

    La demande que fit Raymond au sujet des ordres religieux militaires ne paraît avoir aucun rapport avec l’acte de sévérité que l’on exerça contre les templiers à ce concile, et l’on ne donna pas au docteur illuminé la satisfaction qu’il espérait à l’occasion des œuvres d’Averroës ; mais de ses trois requêtes il y en eut une d’accueillie. Clément V, quoique éloigné de Rome, y fonda cependant, vers cette époque, des chaires pour les langues grecque, hébraïque, arabe et syriaque ; il paraît même que Philippe-le-Bel, entraîné par cet exemple, fit quelques tentatives pour former des écoles semblables à Paris. Le roi de Maïorque en établit à Palma, en sorte que l’un des projets favoris de Raymond Lulle fut au moins réalisé en partie de son vivant. Il atteignait alors à sa soixante-dix-septième année.

    Il me reste encore à raconter plus d’une aventure de la vie presque fabuleuse de Raymond ; mais, avant d’en achever le récit, je m’arrêterai au point où nous nous trouvons de son histoire, pour jeter un coup d’œil sur les travaux intellectuels et sur les écrits que cet homme extraordinaire a laissés.

    Quoique depuis sa retraite dans la cellule de Randa, pendant ses voyages, dans les villes où il s’arrêtait, à bord des vaisseaux, en plein air, et jusqu’en prison, il travaillât toujours à la composition de ses livres, le nombre en paraît merveilleux, lorsque l’on réfléchit à l’infatigable activité de corps qu’a employée ce pieux savant à croiser les mers et parcourir le monde dans tous les sens pendant cinquante ans de sa vie. Pour donner rapidement l’idée la plus juste de l’ordre, de l’esprit et du but de ses travaux.

  • Joli texte, bien qu'un peu frais , mais qui touche le ...coeur des choses ... !
    Joyeuses fêtes !

  • @Hommelibre

    Le fleuve sur Christophe Colomb est l'oeuvre du troll Raymond alias Rambam/Rouletabille, et plusieurs autres, c'est aussi un usurpateur de pseudos comme Mouchkito (ils se passent le mot pour la relève) et le pollueur aux recettes durant des mois. Ce fleuve disais-je est posté dans 4 blogs, dont un qu'il a signé Patoucha.

    Je voulais vous en faire part.

    Bonne nuit

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