La fille en rouge

Il devait transporter jusqu’à son travail ce paquet lourd. Trop lourd pour aller à pied. Il avait neigé toute la nuit. Avec cette neige et des pneus d’été, il n’aurait pas dû prendre la voiture. Jaune. Mais encore, ce n’est rien. Les autres ont fait pareil: sortir sans équipement. Rouge. Alors, quand il est arrivé en ville, il a trouvé normal qu’il y ait un ralentissement. «La route est large, cela ne durera pas» se disait-il. Le colis à l’arrière, la route devant, il attend.

rouge3.jpgEt cela dure. Depuis presque 30 minutes. Il voit plus loin les feux du carrefour. Vert. Jaune. Rouge. Vert. Jaune. Et ça recommence. Et rien n’avance. Rouge. Parfois un automobiliste actionne son klaxon. Puis un autre. Et un autre. On dirait des chiens qui hurlent dans la nuit. Et cela cesse. Vert. D’abord il reste calme. C’est la neige. On va plus lentement. Mais on ne va pas du tout. Alors il s’énerve. Jaune. Il peste contre ces imbéciles qui sortent sans précautions. Cela ne fait pas avancer la file. Rouge. Il crie. Peste encore. Rage. Crache par la fenêtre.

Et puis il descend de sa voiture. Vert. Il s’avance jusqu’au carrefour. Tout le monde regarde devant.

- Je vais voir! leur dit-il.

Jaune. Il va voir. Il n’y a rien à voir. Il revient.

- Alors, vous avez vu? lui demandent-ils par la fenêtre.

- Non. Il n’y a rien à voir.

Il rentre dans sa voiture. Et maintenant il n’en peut plus d’attendre. Dans sa tête il voit - rouge. Il ferme les yeux. Imagine une carabine. Non. Ce n’est pas assez. Un fusil mitrailleur. Une Kalachnikov. Non, non, il faut du gros. Du lourd. Vert. Un bazooka. Oui, un lance-roquette. Il s’imagine derrière un rocher. Il charge son tube et allume. Fffffffff.... Boum! Jaune. Quatre voitures en moins. Il recharge le tube. Feu Boum! Il y prend goût. Rouge. Recharge - feu - boum. Recharge - feu - boum! Bientôt il n’y a plus de voiture. Vert. Il tire sur les immeubles, sur les feux, sur le camion de salage. Il fait place nette. Boum! Boum! Boum! Vlamdedam! Un immeuble s’effondre. Il tire en l’air. Bang! Un avion touché. Crash boum hue! Jaune.
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- Ouaiiiiiis!

Il crie et danse. Le passage est libre! Croit-il. Il rouvre les yeux. La file est pareille. Immobile. Sur le trottoir passe une fille en - rouge. Longs cheveux. Visage clair. Elle porte des paquets. Glisse sur la glace. Patatrasse! Les paquets tombent. Il sort. Va vers elle. Lui propose de l’aider. Prend ses paquets. Offre son bras. Vert. Monte chez elle. Elle propose un thé chaud. Il accepte. Boit le thé. Parle de la neige et des héroïnes de Tchékhov. Surtout Nina dans «La Mouette».

- J’aime beaucoup cette réplique: «Quand vous verrez Trigorine, ne lui dites rien… Je l’aime. Je l’aime plus que jamais… Sujet pour un petit conte… Je l’aime, je l’aime passionnément, je l’aime désespérément. Comme on était heureux jadis, Kostia !»

Elle montre ses photos de vacances au sommet du Kilimandjaro. Boit une vodka. Une heure passe. Il s’en va. Ils se promettent de se revoir bientôt. Ils iront au théâtre. Il retourne dans la rue. Jaune. Le passage est libre! Il entend un grand Boum!

A cent mètres les artificiers viennent de faire exploser sa voiture. Un colis suspect sur le siège arrière.

Rouge.

 

Repris du Blog collectif

Image 2: Déesse nordique.

Catégories : Humour 2 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Jolie petite nouvelle. Tout en ambiance signalisée qui suit un fil "rouge".
    Presque un thème pour un court métrage.
    Pas mal l'idée, mais pourrait être un tout petit peu retravaillée dans la césure du texte pour devenir encore plus explicite. A moins que cela ne soit le format blog qui donne cette impression.

  • Je comprends ce que vous voulez dire aoki. Elle mériterait d'être retravaillée, et peut-être allongée pour obtenir un rythme plus visiblement et auditivement découpé.

    Cela dit je ne voulais pas y mettre un rythme de chemin de fer, j'aime bien qu'il y ait des temps différents, qui marquent des moments subjectifs différents. C'est peut-être ce choix qu'il me faudrait remettre en question.

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