Que sont nos parents devenus...

Une chanson, un clip, et quelques réflexions sur l’évolution des moeurs. La chanteuse: Chimène Badi. Ce n’est pas Barbara. C’est simple, c’est chaud et familier. La chanson: Je viens du sud.

mariage2.jpgLe clip et la chanson parlent du passé, d’un autre pays, un pays au soleil, là-bas, au sud de l’Europe. Le décor: la campagne, loin de la modernité, là où les traditions sont ancrées et vivaces. Où les formes sociales font profondément partie de la construction des individus et des groupes.

C’est le clip qui m’a interpellé. L’histoire est celle que toute l’Europe a probablement connue à un moment de son histoire: un mariage, à la fois en tant que sceau d’une relation de couple et acte d’engagement social.

Le petit film montre des images heureuses. Et forcément, un mariage est heureux. C’est la concrétisation d’un sentiment et d’une volonté librement exprimée de deux personnes de mettre leurs vies en commun. De cet engagement viendront peut-être des enfants, des biens, une ferme, ou au contraire des difficultés, de la souffrance. Cela fait partie de la grande histoire humaine. Ici on est au moment clé: celui où deux être ont fini d’être formés et sont assez grands pour former à leur tour. Former une famille, former des enfants.

Il y a ces expressions de la mariée, belle, forcément belle. Il y a le marié, fier et heureux. Et il y a les parents, ici le père. Le père qui accompagne sa fille, sa fille qui tient son bras. Il y a la fierté de ce père qui a ouvert le chemin de la vie, d’une vie solide, autonome. Si le mariage est un début pour la jeune femme, pour lui il est un accomplissement personnel. Il a rempli sa mission, sa fierté est un bonheur. C’est probablement avec émotion mais peut-être aussi contentement qu’il cède le bras, et que le gendre devient l’homme, le futur père. Très belle image de la transmission.
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Et cela me fait réfléchir à ce que sont devenues ces traditions qui marquaient la vie, marquaient la construction des humains. Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Nous avons voulu plus de liberté, quitter la terre et sa peine, trouver de quoi vivre ailleurs, sortir du regard des autres et définir notre propre chemin. Nos propres et multiples chemins.  Les traditions, marques et transmission, ont éclaté en millions de fragments.

Certes le mariage existe encore, mais représente-t-il encore cet incarnation sociale autant qu’individuelle? Et pour les parents, est-il encore ce moment de fierté d’avoir mené ses enfants sur le chemin de la vie?

Je connais beaucoup de couples non mariés. Pour qui les formes sociales ont perdu leur sens et leur importance. Moi-même je ne me suis pas remarié. Et je n’ai certes pas donné à mes parents cette fierté et le sentiment d’avoir accompli leur mission. Je n’en voyais pas l’importance.

Aujourd’hui je réalise ce qu’il a dû en coûter aux parents qui ont vu leur monde se défaire. Pris entre le sentiment de perte des rites et des ancrages, et ce grand mouvement de liberté si absolu qu’ils ne pouvaient qu’aller avec et suivre leurs enfants. Tout changement est gain et perte. Nous savons aujourd’hui ce que nous avons laissé derrière nous. Avec raison parfois: la contrainte sociale n’est pas toujours signe de bonheur, beaucoup s’en faut. Nous savons ce que nous tentons de vivre: une liberté et une recréation permanente des formes sociales. Nous ne savons pas encore où cela mènera ni si c’est viable à long terme. Mais c’est la vie que nous décidons, que j’ai moi aussi décidé.

Pour nos parents, je pense à leur abnégation, au deuil de tout ce qui faisait leur vie et leurs convictions. Tout n’est pas abandonné. Mais dans le domaine du couple, de l’éducation, du travail, de l’éthique, ils ne reconnaissent plus tout-à-fait le monde. Je le constate quand je parle avec ma mère. Elle comprend l’évolution, le besoin de mener sa propre vie et pas celle du village ou des autres.

Mais en même temps il y a un fléchissement dans sa voix. Un deuil difficile à faire. Le sentiment parfois de n’avoir pas totalement accompli sa mission.

Que sont nos parents devenus...


Catégories : société 8 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Je me suis marié, il y a bien des années dans une attitude assez légère quant aux rites. A aucun moment je n'avais pensé à cet accomplissement pouvant être ressenti par mes parents. J'ai pris conscience de cette consécration sociale en tant qu'observateur en assistant aux mariages de mes frères et sœurs.

    Et puis à la fin de cet été, un de mes fils s'est marié, il va devenir père à son tour. En un instant, j'ai pris conscience du besoin de mon fils de ressentir cette transmission venant de ma part. Comme un fil de bénédiction qui se transmet de parents à enfant depuis des centaines d'années. Je me suis rendu compte que je n'avais jamais incarné cette dimension de la paternité. J'ai rattrapé un peu de ma séparation, des années de connivences plus amicales que paternelles. Je crois que je suis devenu réellement père seulement depuis ce jour.

    Si je devais résumer en une formule de ce qui s'est perdu depuis la génération de mes parents; c'est la perte du contact à la terre et les réalités simples qui vont avec.

  • Merci à vous Hommelibre et à vous Aoki de (re)mettre en valeurs des rites et traditions qui construisent.
    Du coup j'me sens moins ringarde dans les petits rituels et autres célébrations que j'impose à ceux qui m'entourent ;o)

    Bonne nuit

    (o_~)

  • Oui Loredana. J'ai posté un comm qui n'a pas passé, pour aoki. Je voulais le remercier pour ce témoignage.

    "Je crois que je suis devenu réellement père seulement depuis ce jour." Waow.

    Bonne nuit Loredana. (PS: je suis à la 4e couche de correction du manuscrit. Mais je pense cette fois arriver au bout.)

  • Rendons à César ce qui appartient à César: il s'agit d'un titre de Michel Sardou, qui date du début des années 1980. Son interprétation était beaucoup plus forte que celle de Chimène Badi, qui se croit toujours obligée de la jouer "chanteuse".

  • Bonjour Hommelibre,

    Les interventions d'Aoki sont effectivement toujours très intéressantes.

    Je vous remercie de me tenir au courant de l'avancement des "travaux" ;o)

    Concernant l'huile de chanvre, je l'ai trouvée à la pharmacie Bédat comme vous l'aviez indiqué. Son effet anti-inflammatoire ne marche pas sur moi, sniff, pas plus que les craquements et massages de mon chiro ... J'suis toujours aussi raide ;o)

    Bonne fin de journée

  • Zorg, d'accord avec vous. Mais Sardou n'a pas le joli clip qui m'a inspiré ce billet.

  • Certes, Hommelibre. Mais l'interprétation de Michel Sardou évoquait à elle seule ces images tandis que Chimène Badoit a besoin du renfort du clip pour provoquer en nous un semblant d'émotion. Tout est question de talent (et c'est un homme de gauche qui vous vante ainsi Michel Sardou).

  • Ah, la puissance évocatrice de Sardou, oui, oui. Il a mérité son succès. Et puis, il faut transcender la politique en chanson. Comme en littérature. Sinon, il manque à chaque fois des gens de qualité.

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