Le grand retournement (3): rêver encore, ou l’héritage de Victor Hugo

Donc de nombreux thèmes de société qui représentaient un idéal il y a 30 à 50 ans sont aujourd’hui renversés, retournés (voir billets précédents). On assiste à un repli, justifié parfois par des perspectives d’avenir plus limitées qu’il y a 50 ans. On peut penser par exemple au pétrole et à ses multiples usages.

Victor_hugo.jpgMais la projection de soi vers un avenir sombre, réducteur d’ambitions, freineur de rêves, n’est guère enthousiasmante. On peut rêver vivre comme au Moyen-Âge. Mais au premier hiver rigoureux on regrettera le chauffage central - si l’on survit. On peut refuser l’abattage d’arbres pour fabriquer des livres, mais comment la culture, la philosophie, le divertissement, le savoir se perpétueront-ils sans cela? Bien sûr cet exemple est volontairement excessif et personne ne propose de ne plus imprimer de livres. Pas encore.

Quels rêves pourraient prendre le relais de ceux qui sont aujourd’hui démontés par le négativisme ambiant? La constitution d’une société sans domination - ce qui est peut-être une gageure dans la loi d’une espèce. Pourquoi? Pour en finir avec cette source majeure de peur, de guerre et de souffrance. Permettre la continuité de la société technologique à pollution réduite, associer  économie durable et liberté de commerce, amener plus de respect dans les relations de travail, entre autres.

Sur un plan philosophique, les anciennes quêtes sont toujours d’actualité: vérité, justice, paix, amour. Et cela n’a rien de ringard.
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Je reprends ici des textes de discours de Victor Hugo en 1849 et 1872. Ils n’ont pas pris une ride, et l’Europe était déjà l'un des rêves que fit ce socialiste libéral, comme il se définissait lui-même pour marquer son refus du totalitarisme communiste.


«Nous aurons ces grands Etats-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux monde comme les Etats-Unis d'Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l'esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l'éducation sans l'abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l'échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l'enfer, l'amour sans la haine. L'effroyable ligature de la civilisation sera défaite ; l'isthme affreux qui sépare ces deux mers : Humanité et Félicité, sera coupé. Il y aura sur le monde un flot de lumière. Et qu'est-ce que c'est que toute cette lumière ? C'est la liberté. Et qu'est-ce que c'est que toute cette liberté ? C'est la paix.

Victor Hugo - "L'avenir de l'Europe"
Lettre aux membres du Congrès de la Paix, à Lugano, 20 septembre 1872.»


geothermie.jpg«Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées.

Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France !

Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être !

Et Français, Anglais, Belges, Allemands, Russes, Slaves, Européens, Américains, qu'avons-nous à faire pour arriver le plus tôt possible à ce grand jour ? Nous aimer.»



Il faut rêver, rêver encore, rêver avec Victor Hugo, avec Nelson Mandela, Martin Luther King, Gandhi, Edgar Morin, et d’autres penseurs qui projettent l’humanité dans une vision positive susceptible de générer l’adhésion.

Et aussi faire des rêves simples: être quelqu'un de bien, aimer la vie, être bon dans son domaine, respecter la Terre, apprendre à pardonner, éliminer la faim, bref tant de choses qui semblent si évidentes et qui parfois sont si oubliées.

 

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Commentaires

  • «Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. ..."

    Oui visionnaire sans doute, mais il avait omis d'imaginer que ces champs de bataille là puissent être dévastateurs, à leur manière.

    Et pour le rêve, je plussoie! Mais vous avez oublié dans votre liste le Petit Prince ;-)

  • "Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être !"

    Comme si les instruments de torture ne se trouvaient actuellement que dans les musées. Un doux rêveur le père Hugo!

    Plus sérieux:

    http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=21739

    Eh oui, même Hugo a pu profiter des massacres commis sur plus d'un continent et des pillages qui ont suivi.

  • Sinon, pour Hugo, on peut relire les magnifiques pages qui terminent "Quatrevingt-Treize", les mots qu'il met dans la bouche de Gauvain avant qu'il ne soit exécuté, et qui sont prophétiques. Cela annonce la science-fiction, déjà! Sans doute, il va de soi que Hugo ne voulait regarder de l'humanité que le courant qui allait vers le bien. Il n'est sans doute pas un courant auquel on ne peut pas échapper, pour ainsi dire, mais je ne suis pas sûr qu'on puisse affirmer qu'il n'existe pas, ou que ce qu'on appelle l'humanité au sens moral n'est pas réellement représenté par lui. Hugo est un des premiers à avoir proposé une vision qui concilie l'idéal et l'histoire, mais naturellement, il s'agit de se projeter dans l'avenir, et quant à la date, pour ainsi dire, nul ici bas ne la connaît avec précision. Cependant, il peut venir un temps où les tendances mauvaises deviennent non pas inexistantes, mais inopérantes, sans effet.

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