L’émigré

Le silence couvre les fenêtres. On l’attend depuis longtemps. Il fait partie des  mots qu’on ne dit plus. Pour ne plus y penser, pour ne plus l’attendre. Tout est plus dur. Il faut tenir, il faut vivre.

émigré1-homme-plage-valise-jack-v.jpgOh ce n’est pas que l’on ne puisse vivre sans lui. On apprend. On apprend à vivre de tout. Parfois on désapprend aussi. Mais il faut vivre quand-même. Ce n’est pas qu’elle ne peut pas, la mère. C’est qu’il manque.

Au début les enfants parlent entre eux. Ils parlent sans savoir alors ils inventent. Où est-il? On ne dit pas cela aux enfants. Il est parti travailler ailleurs. Ici il n’y a plus d’argent. Il est parti vers le nord, vers l’ouest, il a passé la montagne, traversé la mer. Les enfants ne savent pas. Ils imaginent. Ils rêvent.

Pendant longtemps on survit, un peu d’école, beaucoup de foot dans la cour, un peu de larmes de la mère. Beaucoup d’étoiles passent. Peu de signes. Pas de bouteille sur la plage, pas de message: «Je reviens, je suis là!»

Et le temps long, si long. La mère seule, si seule. Si loyale. Mais si seule. Et les enfants, frères, soeurs, à faire les idiots ou la vaisselle, à éplucher les pommes de terres. Les frères, les soeurs, silencieux autour de la table devant la soupe qui fume. Il manque une jambe à la famille, un pas aux côtés des enfants. Il manque à s’aimer, il manque cette voix, ce regard. Il manque sa tendresse et sa force. Il manque une jambe à la famille. Il manque un bras pour danser. Un rire pour partager. Un coeur à écouter.

On écoute le vent, le vent sans oiseaux qui ne ramène aucun bateau.

Un jour, un jour enfin, une lettre! Deux mots, «J’arrive».

Alors des larmes, la mère, visage inondé, mais pas les mêmes larmes. Le sourire qui revient. Alors nettoyer les fenêtres et balayer les coeurs. Vite, faire la maison belle, vite les enfants, laver les mains et le visage, mettre les beaux habits, vite, il arrive!

On sort. Il est là, au bout du chemin, son chapeau sur la tête. Il a posé sa valise et ouvert les bras. Il n’a rien de plus, les mêmes habits dans sa même valise. Le travail manquait partout. Il n’a rien.

Mais il est revenu, avec ses yeux, avec son coeur.

 

Repris du blog collectif d'hier.

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