02 octobre 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 44): FIN

Episode précédent: voir ici.


E1-plage-espiguette.jpgNous contournons le centre ville et prenons la direction de l’Espiguette. La plage, très longue, un décrochement de la côte, s’avance vers le sud. C’est là que le soleil se couche sur la mer en été.

Longtemps nos pieds explorent le sable. Un reste de houle jette ses embruns d’or dans la lumière penchée du soir. Des enfants balancent de droite et de gauche, virevoltent et courent après un insaisissable ballon. Quelques oiseaux s’appellent au loin. Ecouter, manger l’air. S’asseoir.

- Es-tu libre?

Sans réfléchir je réponds:

- Tu connais Richie Havens?

Elsa insiste.

- Je veux dire: vraiment libre?

- Richie avait bouleversé le public de Woodstock en chantant Freedom. On le trouve sur internet. Tu connais l’histoire de cette chanson?

- Paul! C’est moi qui te pose une question.

- Il a ouvert le festival. Trois heures de concert incroyables. Rappels sur rappels. A la fin il a improvisé sur Motherless Child: Cela a donné une chanson passionnée: Freedom. C’est devenu un hymne.

Elsa rit et reprend le fil avec une gravité légère:

- La femme de ton rêve: elle existe, n’est-ce pas?

- Oui.

- Es-tu libre d’elle?

Je redoutais cette interrogation. Quand est-on vraiment libre de nos histoires personnelles?

- Je vis avec ma valise. Des événement remplacent d’autres, des personnes s’en vont et d’autres viennent. Je suis le même avant et après, avec ma mémoire; je ne peux découper ma vie au point de séparer totalement mon passé du présent. Je ne possède pas cette faculté de cloisonnement, à vrai dire je trouve même cela un peu schizophrénique. Je travaille depuis des années à décloisonner. L’intérêt est d’être plus entier. L’inconvénient est que les choses ne meurent jamais vraiment. Ou alors plus lentement.

- Paul, j’ai seulement besoin de savoir si tu te sens assez libre pour t’engager sur un chemin avec moi. Je ne sais pas jusqu’où nous irons ensemble mais j’ai envie d’essayer. Le reste, ta philosophie, nous en parlerons, pour l’instant ma question est de savoir si tu te sens disponible? Par exemple, si cette femme revenait, resterais-tu avec moi?

- Elle ne reviendra pas. Elle n’a pas ce courage, ni cette liberté. De ce point de vue l’affaire est entendue. Sur ce que je ressens, ce sera plus long. Oui, essayons, comme toi je le désire. J’ai un travail d’arrachement à terminer, je ne sais si je réussirai mais j’y travaillerai. Pour le reste je suis libre. Peux-tu m’accepter avec cela?

- Promets-moi une chose: parlons-en, parlons beaucoup. Je préfère t’entendre. Je ne veux pas vivre dans un silence qui serait comme une menace. Te donneras-tu cette liberté d’en parler? Moi je ouverte à t’entendre.

Les serments, même sincères, sur la plage ou ailleurs, n’engagent pas plus que le son des paroles et l’émotion du moment. Le vrai travail vient après. C’est à cela que je dois me préparer.
E2-coucher-de-soleil.jpg
- Je veux cette liberté, Elsa.

Le soleil est descendu du ciel. Une paix s’est assise près de nous.



La nuit venue nous reprenons la route. A Oppedette nous parlons encore, mangeons quelques fruits, ressortons marcher sous les étoiles, roulons dans l’herbe chaude et partageons le feu de nos corps. Le lendemain matin Aïcha et Romane viennent boire le café. Il est neuf heures. Nous n’avons pas dormi. Les paroles sont courtes: - Ça va? - Ça va. - Je reprendrais bien du café. - Il fait déjà chaud.

A dix heures c’est le départ. Nous faisons vite. Prolonger les adieux? Autant rester! Et puis j’irai à Mâcon dans une semaine, nous avons le téléphone et internet. Nous ne sommes pas vraiment éloignés. Jamais je n’ai connu un départ aussi étrange. A vouloir ne pas dramatiser nous ne disons pas un mot. Romane et Aïcha me serrent fort. Elsa m’embrasse et son coeur vient en moi. Elles montent en voiture, démarrent, font des signes par les fenêtres et disparaissent dans un tournant  de la route qui descend vers le Calavon. Je reste là. Le bruit du moteur diminue et s’estompe. Encore quelques coups de klaxon dans le loin. J’aimerais qu’elles reviennent, qu’elles aient oublié quelque chose. Mais elles ne reviennent pas.


A midi je suis encore assis sur le bord de la route.




Epilogue


Aujourd’hui c’est vendredi. Elsa et ses amies sont parties depuis presque une semaine. Il y a la soirée littéraire à Banon, je partirai pour Mâcon dans la nuit. J’ai obtenu que le contrôle judiciaire soit effectué ici. Dimanche  Elsa m’a dit que Romane allait mal. Le contrecoup. Elle ne parlait pas et restait sur son lit. J’ai repris l’écriture de mon livre et changé de sujet. Les mots viennent comme un torrent. En quelques jours j’ai noirci une centaine de pages.

Lundi je suis allé visiter Lone à l’hôpital. J’ai obtenu une autorisation du Procureur. Il y avait un policier devant la chambre.

- S’il se réveille il ne doit pas s’enfuir!

Dans la chambre une webcam le surveille en permanence. Les fenêtres sont grillagées. Aucun instrument médical pouvant servir d’arme n’est visible. L’assistance respiratoire est branchée et un cathéter apporte une solution liquide - probablement pour le nourrir en intraveineuse. Selon l’infirmière de garde il est en coma de stade III. Le pronostic est incertain.

Je m’assieds sur le bord de son lit.

- Lone, je ne sais pas si vous pouvez m’entendre. Je suis venu vous parler. J’ai besoin de vous demander pardon. C’est peut-être insensé. Vous avez fait assez de mal et votre état n’est pas le fruit du hasard. Quelle que soit votre histoire personnelle vous n’êtes pas une victime. Mais j’ai besoin de poser mon acte devant vous et de vous demander pardon. Me l’accorderiez si vous le pouviez? Peu importe. Les choses sont comme elles sont. Je vous demande pardon de vous avoir si gravement blessé. Et d’avoir eu cette envie de vous tuer, comme si vous n’étiez plus rien. Je n’ai pas fait mieux que vous. J’ai méprisé votre vie. J’ai réfléchi à cette envie: c’était la seule manière de trouver la force de vous arrêter, de vous empêcher de tuer Romane. Alors je ne me sens pas coupable. Je ne demande pas votre pardon pour effacer un culpabilité. Non, j’assume mon acte devant la justice. J’aurai un procès. Peut-être pourrez-vous y assister si vous êtes réveillé. Je ne demande aucune absolution. Le pardon n’est pas un médicament ou une manière de gommer nos responsabilités. C’est une manière de rétablir les choses dans le bon sens. De remettre de l’ordre dans les relations. Voilà. C’est tout ce que j’ai à dire.

Je n’ai pas le sentiment qu’il m’ait entendu. Mais j’ai fait ce qui me semblait juste.

Mardi un avocat célèbre m’a rendu visite. L’impact médiatique de l’affaire l’intéresse. Il voulait obtenir mon acquittement et créer une jurisprudence de «légitime défense pour le bénéfice d’un tiers». Je lui ai dit que je plaiderais coupable. Il m’a traité de fou. Je lui ai dit d’aller se faire voir.

Mercredi j’ai passé l’après-midi avec Gattefossé. Il m’a aidé à repasser le fil des événements. La digestion passe par là. La vie doit continuer. Nous avons prévu une nouvelle soirée littéraire pour aujourd’hui. Quelques banonais voulaient organiser une fête suite à l’arrestation de Lone. Joël les en a dissuadé: avec deux morts, l’agression de Romane, le feu et un homme dans le coma il n’y a pas de quoi faire une fête. La vie doit reprendre normalement. Ils ont compris. La discrétion s’applique également envers moi: un regard souriant, un hochement de tête et c’est tout. Le soir Elsa m’a téléphoné. Elle est inquiète: Romane a disparu. Elle n’est pas rentrée depuis un jour.

Aujourd’hui le Café des voyageurs est pris d’assaut par des touristes venus visiter les lieux où se sont déroulé les événements. Les gens du villages ont adopté la même consigne: personne ne sait rien. On ne les aide pas. Ils demandent où est le héros qui a sauvé la femme. Je leur réponds avec malice qu’il est retourné chez lui. «C’est où chez lui?» demande-t-on. «Personne ne le sait». Gattefossé vante Banon et ses innombrables écrivains. Au Bleuet la libraire est débordée. Les affaires marchent bien. La mort souvent fait prospérer les vivants.

E3-saône-XI3CD00Z.jpgAlors que les participants à la soirée littéraire s’installent mon téléphone sonne. C’est Aïcha. Ce qu’elle m’apprend me bouleverse. Non! Ce ne peut être vrai! Défait je prends Gattefossé à part. Je lui dis. Joël, toujours si souriant, les yeux si pleins de lumière, semble s’effondrer devant moi. Je le prends dans mes bras et lui demande d’excuser mon absence ce soir. Je pars pour Mâcon. J’y arrive dans la nuit. Aïcha vient m’ouvrir. Elle me donne des détails. On a retrouvé son corps au bord de la Saône, dans l’eau. On a retrouvé une boîte de médicaments, vide, dans sa poche. Un mot écrit au stylo explique qu’elle n’a pas supporté. Trop de souffrances à cause d’elle. Deux morts, et le reste. Elle n’a pas supporté. On la savait fragile mais pas autant. Elsa est allé annoncer la nouvelle aux parents de Romane.

Pendant deux jours nous parlons beaucoup. Il y a comme une faim de mots pour donner sens à l’absence. Elsa m’emmène au bord de la rivière là où un promeneur l’a découverte. Elle a commencé une chanson pour Romane, qu’elle accompagne à la guitare.

Sur le bord de la Saône où poussent les roseaux
Allongée, froide et seule, tu regardais le ciel
Ni le bruit de la vie ni le chant des oiseaux
Ni la main d’un ami - tu t’es coupé les ailes

Lundi. Cérémonie religieuse à la synagogue. Je n’écoute pas les paroles, je ne suis pas assez convaincu par les cosmogonies religieuses. Le sens de la mort, la vie éternelle, je laisse cela à d’autres. J’écoute les chants. Leur beauté, la tristesse qu’ils expriment, si prenante que l’on touche une dimension universelle. La cérémonie est sobre. On sort. Elsa et Aïcha marchent près des parents sur le chemin du cimetière. Je reste en arrière: ils ne me connaissent pas. Mais ils viennent me chercher. Il savent pour Lone.

Je reste toute la semaine près d’Elsa.




Trois mois plus tard à Nevers

Septembre a été pluvieux. La température a enfin fraîchit. Mais la terre reste chaude et avec cette humidité tombée les matins sont brumeux. Elsa est arrivée hier soir. Notre relation se construit. Des bonheurs, des doutes, des ajustements. L’apprentissage, quoi. Nous avons choisi de durer.

Aujourd’hui j’ai une surprise pour elle. Nous nous levons tôt pour faire le marché. L’après-midi nous prenons la voiture. Direction Bourges, Vierzon et La Ferté-Beauharnais. Je l’emmène marcher près des étangs. La Sologne est si belle en automne.

A un endroit entouré d’arbres clairs, près de l’eau, dans un éclat de soleil, je m’arrête.

- Elsa, j’ai quelque chose pour toi.

Je sens qu’elle brille en dedans et ses yeux me disent: Vite! Vite!

De ma poche je sors un livre - c’est mon roman.
E4-sologne.jpg
- Je l’ai dédicacé à Romane, en souvenir d’elle, mais c’est à toi que je le dois. Il sera en librairie mercredi. L’éditeur l’a déjà fait circuler et un réalisateur souhaite l’adapter au cinéma.

- Paul!

Elsa semble si, si heureuse, elle pousse de petits cris et danse autour de moi. Puis s’arrête, ouvre le livre et commence à lire à voix haute:

- «En fin d’après-midi, la chaleur de cet été sec et brûlant m’accable. Même le carrelage de la cuisine est moite. M’allonger au sol ne m’apporte aucun soulagement. Je regarde par la fenêtre fermée: pas un souffle sur les feuilles au-dessus des maisons, de l’autre côté de la rue. La rue? Désertée. Qui serait assez fou pour se brûler la tête, le bec et les ailes? Pas même une alouette. Ce n’est d’ailleurs pas leur saison. Elle s’envoleraient, haut, haut, avec leur chant si particulier qui les pousse de plus en plus haut à la verticale, et les courants thermiques ascendants les porteraient encore plus loin, là où l’air n’est plus que brûlure, et elles ne sauraient revenir…»



Fin



PS: Un billet de débriefing suit. J'y fais part de mon vécu dans cette expérience, et j’accueille volontiers commentaires et critiques.


14:09 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : delphine, romane, elsa, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

"Je ferai part de mon vécu dans cette expérience, et j’accueillerai volontiers commentaires et critiques."

J'ai hâte.... je me disais bien qu'il n'y avait pas que de l'"imaginaire"....

Écrit par : Patoucha | 03 octobre 2010

Pat, le billet de débriefing est ouvert. Je dis mon vécu à écrire car il y a une grande part d'imaginaire dans l'histoire. J'utilise aussi bien sûr des éléments qui m'appartiennent, ou qui appartiennent à d'autre. L'histoire est imaginaire mais la trame des sentiments contient du réel.

Pour le lieu, ça je le connais bien. Et le personnage du libraire est réel, de même que sa librairie.

Écrit par : hommelibre | 03 octobre 2010

"J'utilise aussi bien sûr des éléments qui m'appartiennent, ou qui appartiennent à d'autre. L'histoire est imaginaire mais la trame des sentiments contient du réel."

C'est ce que j'ai ressenti..l'imaginaire va jusqu'à l'irréel mais là, à certains moments j'y ai bien cru. Disons... des accents de vérité. J'aime être transportée quand l'imaginaire rejoint le réel.

Votre humble critique,

Patoucha

Écrit par : Patoucha | 05 octobre 2010

Je pense que certaines choses du réel ont touché mon imaginaire et que je les retranscris à ma manière. L'histoire est aussi un prétexte à dire des choses vraies, ou qui l'ont été, ou à participer à une mémoire. Et certainement, je me sens en affinité avec mes personnages.

Merci pour votre comm.

Écrit par : hommelibre | 05 octobre 2010

Les commentaires sont fermés.