10 septembre 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 38)

Episode précédent: voir ici.


Chapitre 12


Car comment vivre après les événements d’hier? Quoi qu’on me dise, j’ai franchi une limite. La vie m’a volé mon innocence. Pour sauver une femme je me suis couvert du sang d’un autre. Je revois le mouvement de bras de Lone quand il me frappait. Il y avait  un refus de se défendre. Pour se battre il devait lâcher Romane et disposer de ses deux mains. Il n’a pas mis toute sa force. Il m'apparaît clairement qu'il ne le voulait pas. Tuer Romane était son dernier projet de vivant. Après il devait disparaître. Il n’avait plus d’avenir. Il aurait été traqué, plus jamais libre. En lâchant Romane il n’a pas eu de sursaut. Il savait sa cause perdue. Il m’a  utilisé. S’est servi de moi pour en finir. J’ai achevé un homme au bout de son chemin. La bataille était inégale.

C’est une terrible solitude qui m’habite ce matin.

tempête2-nuage-5.jpgElsa se lève. Elle ne dit rien. Son visage lumineux est voilé d’une ombre. Presque imperceptible. Elle accepte ma solitude. Elle ne cherche rien d’autre qu’être là. Son mouvement, cette fluidité dans les gestes, la transparence de son regard, tout d’elle n’est que bienveillance. Elle revient avec une tasse de café qu’elle me tend. Je souris pour la remercier: ce sont mes larmes qui lui parlent. Je bois le café d’une seule gorgée, me lève, prends sa main. Nous allons plus loin: dépassé, le bois de chênes-verts. Le chemin vers le sud monte et c’est bientôt le sommet d’une colline avec des prairies de part et d’autre. En plein vent. Il faut se pencher pour ne pas tomber. Par moments c’est un bruit de tonnerre. Les nuages roulent des mécaniques, ils éclaboussent le ciel de lumières incisives et de courbes irrévérencieuses. Nous restons là, l’un contre l’autre, comme dans un autre monde. Elsa l’a senti. Elle m’y accompagne.

- Tu n’as pas peur? lui dis-je enfin.

- De quoi?

- De ce que tu as vu de moi hier soir.

- Pourquoi aurais-je peur?

- Quelque chose d’irréversible est accompli. Je ne serai plus jamais le même.

-  ...

- J’ai tué un homme délibérément. De mes mains.

- Tu as sauvé une femme.

- A un moment j’ai eu envie de le tuer. Ce n’était plus seulement pour sauver Romane. C’était pour le détruire.

- Que veux-tu dire?

- Il m’est apparu comme une bête folle et dangereuse. Alors j'ai trouvé la force morale de l’éliminer.

- Tu dis envie, je ne comprends pas ce que tu as ressenti. As-tu eu du plaisir?

- Pas du plaisir. Mais presque.

homme dans la nuit.jpg

- Je t’ai vu d'abord hésiter, puis tu étais très déterminé.

- Oui. Je n’osais pas lui faire de mal. J’appuyais sur le cartilage de sa gorge, je le sentais plier, s’enfoncer sous mon bras. Je ne voulais pas serrer, je savais que j’allais casser irrémédiablement quelque chose. Et cela, c’est insupportable à l’esprit. Insupportable! Mais quand j’ai vu Romane faiblir, quand j’ai lu sur son visage que la vie la quittait, la vraie rage m’a pris. Je ne pouvais plus écouter ma conscience et la laisser mourir sous mes yeux.

- Tu voyais son visage?

- Je voyais, Elsa, je voyais presque comme en plein jour. Le chant de Loup des Nuages m’a mis dans une transe: mes sens étaient amplifiés. Je voyais son visage par-dessus l’épaule de Lone. A ce moment j’ai eu envie de le tuer. Sans cette envie je n’aurais pas trouvé la force physique. Ni le courage. Car je savais, en même temps que je délivrais Romane, je savais que je cassais une des plus essentielles valeurs et un tabou ancestral: ne pas tuer. Je changeais de monde, je passais de l’autre côté d’une barrière que peu de gens franchissent - sauf en cas de guerre mais là c’est différent. Ici c’est un meurtre de sang froid.

- Paul, j’ai tout vu: tu n’es pas un assassin.

- Au yeux de la loi j’ai commis un crime. Je dois en répondre.

- Comment?

- Je veux en assumer la responsabilité.

- J’ai peur de te comprendre.

- Je pense que tu me comprends: je vais me rendre à la police.

- Non!

Elsa pousse un cri.

- Non! Non! Ce n’est pas juste!

- C’est juste. Cela fait partie de ce qui doit être accompli.

- Alors tu veux aller en prison?

- Je dois aller au bout si je veux être libre.

Des larmes coulent sur le visage d’Elsa. Vite effacées par le vent. Ses yeux demeurent dans le crachin.

Abstract.jpg- Elsa, je dois le faire. J’ai fui comme un lâche et je vous ai entraîné dans ma lâcheté. Romane me disait, le soir du feu, que la lâcheté est le péché originel. Je prends à mon compte cette interprétation. Tu sais, j’ai perdu mon innocence hier. Il y a de la casse en moi. Un grosse casse. Je ne veux pas en plus être lâche. Assumer c’est me retrouver et commencer à réparer.

Elle ne dit rien. Sa main prend la mienne et serre fort.

- Elsa, si je n’assume pas je ne pourrai pas être libre à tes côtés. Et toi pourrais-tu m’admirer?

- Je me moque bien de t’admirer!

- Non je ne crois pas que tu t’en moques. Garderais-tu le coeur aussi clair avec moi si je cache mon acte pour le reste de ma vie?

- Je ne sais pas.

- Pourrais-tu vivre avec ce secret pendant des années?

Elle réfléchit. Elle répond que non. Qu’elle ne serait plus libre. Je lui dis qu’il faut me mettre en route. Il y a une gendarmerie à Banon. Elle m’accompagnera. Nous retournons au gîte. Elsa réunit Romane, Aïcha et Manu. Ils sont effondrés de ma décision. Mais ils comprennent. Je confie la clé d’Oppedette à Elsa. Elle ira chercher quelques affaires dans l’après-midi pour me les apporter là où je serai, à Banon ou à Apt. Je n’ai pas le coeur à retourner maintenant dans ma petite maison. Je veux me rendre rapidement. Nous prenons la route. Elsa conduit ma voiture. Romane est avec nous. Elle s’est renfermée. Ses yeux sont rouges. Elle renoue avec la culpabilité. Si elle était restée au café cela ne serait pas arrivé. C’est de sa faute, pense-t-elle. Manu est avec Aïcha dans l’autre voiture, celle des filles. Aïcha a pris congé pour la matinée.

Nous ne parlons pas. Seuls parlent le moteur et le vent. Ils parlent de tristesse et de colère. Du difficile accomplissement de l’être. De la paix si éloignée de nos coeurs. Ils parlent de la beauté d'un ciel déchiré, de l’amour qui nous emporte sans nous dire où il va. Je pose ma tête sur l’épaule d’Elsa. Là je sens un pays où j’aimerais vivre.
tempête-nuage.jpg
La route semble à la fois longue et très courte. Il n’y a personne. Nous sommes seuls au monde. Le macadam file devant. Je voudrais faire demi-tour. M’enfuir à nouveau. Je voudrais échapper à ce destin que pourtant j’ai choisi. Mais je ne bouge pas. Je ne dis rien. Mon corps ne sait s’il doit se recroqueviller ou se redresser. Je reste entre deux comme un escargot entre nos doigts. Il y a un trou dans mon coeur où je vais sans rien voir. Il y a un cheval dans la prairie qui borde la route, qui nous regarde passer, tête haute. Il y a des peupliers presque à l’horizontale. Je ne reconnais pas ce monde. Les choses semblent découpées, sans lien entre elles. Ce n’est pas là où il y a quelques jours j’allais proposer la première soirée littéraire de Banon. Là où ces hommes et ces femmes de la nature allaient devenir des rêveurs de l’écriture. Que tout cela me semble loin. Nous arrivons, montons vers la place Martel où est la gendarmerie. Une place de parking devant. Elsa s'y arrête, coupe le moteur. Personne ne bouge.

- Je dois aller, Elsa.

- Oui.

Sa voix est un souffle.

- Paul, je veux te dire: je t’aime. Ta décision me déchire mais elle est juste. C’est important d’être juste.

Elle se tait. Trois mots, «Je t’aime». Cela suffit à remplir le peu du monde où je suis encore. Ils entrent en moi par toutes mes portes et mes fenêtres.

- Je t’aime Paul. Je t’attendrai.

Je reste avec ses mots, ses mots et leur humanité. Ces mots qui me réparent de la quitter.

- Je crois que je t’aime aussi Elsa. Tu es dans moi. Je te prends avec.

- Prends-moi, garde-moi en toi. Ne m’oublie pas.

- Je ne t’oublierai pas.

gendarmerie2-1279462531.jpgRomane intervient, les yeux coulants.

- Paul, je te demande pardon. C’est ma faute ce qui t’arrives. Pardon, pardonne-moi!

- Je n’ai rien à te pardonner Romane. Ce que j’ai fait je l’ai choisi. Je pouvais ne pas aller à ta recherche. Ne pas intervenir, ne pas décider de faire mourir Lone. Ce n’est pas ta faute. J’ai fait mon choix. Je ne regrette rien. Sauf d’être éloigné de toi, Elsa.

Nous nous donnons un long baiser, comme la mer embrasse la plage quand le soir vient. Puis nous descendons de voiture. La porte de la gendarmerie est ouverte. Un officier termine une écriture, se lève et demande ce qui nous amène.

- Je viens me rendre. J’ai tué Lone hier soir.


A suivre

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09:11 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : delphine, romane, elsa, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

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