08 septembre 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 37)

Episode précédent: voir ici.


nuit1--forest-night-image-31002.jpgNous avançons en silence. Passé la dernière maison j’entends encore ce cri. Plus proche. Je ne vois que peu les zones d’ombre mais les parties claires, comme les murs, le marquage de la route et le visage d’Elsa, sont très lumineuses. Sur la droite un chemin de terre sèche qui semble blanc. Au fond un rideau d’arbres, sombre, identifiable aux branches qui masquent des étoiles. Devant ce rideau, sur le chemin, quelque chose bouge. Je devine un visage, un torse. Des sons graves, un corps qui grogne, allongé au sol. Dessous, un autre corps. Un cri encore: je reconnais la voix de Romane. Je mets une main sur la bouche d’Elsa. Elle regarde vers les corps. Comprend qu’il faut un silence total.

Je vois, je vois clair maintenant. Le chant de Loup des Nuages a provoqué une hypervision. Je vois ce que je fais, où je vais, et à qui j’ai affaire. Un corps grand, massif, sur un corps plus petit, fin.

Romane et Lone!

Une rage me submerge. Une violence presque pure. Romane se débat. Elle est comme nue. J’approche je ne suis plus qu’à dix mètres. Je vois les mains de Lone serrer son larynx. Ne pas crier! Il faut faire vite, profiter de la surprise. Saisir son cou et faire lâcher prise. Le bruit du vent couvre les crissements des cailloux sous mes semelles. J’approche encore - je suis à un mètre. J’évalue en quelques secondes comment le saisir. Romane cligne des yeux. Elle râle. Je vois clairement le cou de Lone. Un caillou roule sous mon pied. Il se retourne. Je me laisse tomber sur lui avant qu’il puisse réagir. Il me donne un grand coup de son bras. Je suis sonné. J’assure ma prise. Il frappe, frappe. Il ne dispose que d’une main contre moi, c’est ma chance. De l’autre il continue à étrangler Romane dont les yeux se ferment. Il reste peu de temps. Je serre plus fort et assure ma clé. Il tape encore, nous roulons, ma tête heurte une pierre tout est trouble - ne pas lâcher - pas maintenant - tenir - je serre plus fort - je me retiens - peur d’écraser sa gorge. Mais il ne lâche pas Romane et les secondes passent, je la vois mollir, je serre encore la gorge de Lone, plus fort. Il résiste et se débat sans abandonner sa prise. Sa main est comme la mâchoire d’un Pitbull. Alors je comprends. Je dois le faire. Maintenant, Très vite. Je dois faire ce qui est à faire. «Ce qui doit être accompli». La phrase de Loup des Nuages me traverse. C’est à moi de l’accomplir. Maintenant. «S’il n’est pas trop tard», disait Pierroun. Si je ne le fais pas Romane va mourir sous mes yeux. «Maintenant Paul! Fais-le, n’attend plus - elle étouffe! Paul, fais-le!» Je serre encore, le plus fort possible, une vigueur inouïe m’habite. Quelqu’un doit perdre: Romane ou Lone. Je serre encore une fois, encore plus fort, cette fois je le sens: je veux tuer. Je veux tuer Lone. Je n’ai plus d’hésitation. Plus le temps de penser. Il le faut. J’ai le choix de voir mourir Romane sans rien faire ou de tuer Lone. Cela va très vite dans ma tête. Un sentiment de puissance me saisit, je le domine, il commence à lâcher sa prise, lâcher la gorge de Romane, je serre encore et mon ventre goûte une vengeance contre la folie violente de cet homme qui à cet instant n’est plus un homme. C’est une bête malfaisante. Le détruire avant qu’il ne tue encore. Un dernier serrement de ma clé, Lone lâche. Son corps mollit. Ses bras retombent. Sa respiration devient imperceptible. S’arrête. Il glisse au sol. Ne bouge plus. Je ne sais plus ce qui se passe dans ma tête. Je le lâche enfin.

- Pars, Romane, pars!
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Elsa nous rejoint. Romane, tremblante, choquée, se relève. Elle tousse, peine à trouver son souffle, titube, se reprend. Je demande à Elsa d’appeler Manu.

- Dis-lui de venir nous rejoindre. Vite, je t’en prie. Partons d’ici.

- Que veux-tu faire?

- Emmener Romane aux urgences. Elle a besoin d’aide. Et de vêtements.

Elsa la soutient et me regarde dans la lueur des étoiles.

- Tu saignes!

Je remarque l’écoulement de sang chaud sur mon oeil et ma joue. Je m’en moque. L’état de Romane est plus préoccupant. Elle tremble, sanglote, rote, dit qu’elle a froid, mal à la gorge, puis elle vomit. Quelques minutes plus tard nous sommes en voiture. Manu nous conduit vers l’hôpital d’Apt. Nous nous arrêtons à Chaloux pour remplacer la couverture qui couvre Romane par des habits de ville. Elle insiste pour prendre une douche. Moi aussi. Elle reste sous l’eau presque une demie heure. A peine sortie, encore nue, elle suit le chemin qui descend vers la vallée, court en poussant des cris stridents, des cris d’animal. Je la vois, je vois son visage et tout son corps comme en plein jour. Elle saute, s’arrête et profère des wagons d’injures et de vulgarités nécessaires. Aïcha veut aller vers elle, je la retiens: Romane réagit, il faut la laisser. Elle crie, se roule au sol, se relève, frappe de toutes ses forces un ennemi invisible. Le vent qui souffle maintenant en rafales furieuses semble la soulever et accompagner sa lutte.

Assise à côté de moi Elsa m’entoure de ses bras. Elle ne dit rien. Je prends peu à peu conscience des événements. J’ai tué un homme. Je me suis enfui. J’entraîne Elsa et les autres dans ma fuite. Ils deviennent mes complices. Je tremble. Ce que j’ai fait ce soir est hors de tout ce que j’imaginais. Je suis un littéraire, pas un boxeur. Mes mots sont mes poings.

J’en parle. Ils me soutiennent. Me disent que j’ai sauvé Romane. Elsa insiste. Elle était là. Elle a très bien vu la bagarre. Elle a vu Romane perdre pied et respiration. C’était elle ou Lone. J’ai fait ce qu’il fallait faire.

Je pense au corps de Lone, dans la garrigue. Ce corps qui ne bougera plus. Etendu dans les odeurs de thym et d’herbe et dans les crottes des lièvres et des renards. Demain, peut-être, on le trouvera. Il y aura une enquête. Je ne peux plus réfléchir. Je me sens monstrueux d’avoir pu tuer un homme. La grande force qui m’habitait diminue, mon corps s’affaisse. Elsa le sent et se serre comme pour dire qu’elle est avec moi.

Une voiture arrive au gîte, conduite par Sarah. Loup des Nuages en descend et vient s’asseoir près de nous. Suit un long silence pendant lequel Romane, couchée au sol plus bas, semble s’offrir à la Terre - ou au ciel.

loup-wolf-forest-night-howl.jpgDans une bourrasque Loup des Nuages dit quelques mots à Sarah.

- Ce qui s’est passé est difficile, traduit-elle à mon intention. Terrible. Mais vous avez fait ce qu’il fallait, Paul. Il n’y a pas autre chose à dire.

Comment sait-il ce qui s’est passé?

- Comment sait-il ce qui s’est passé, Sarah?

Elle traduit ma question à Loup des Nuages. Il ne répond pas.

Romane revient près de nous. Elle passe des habits. Sarah nous invite à nous asseoir en rond. Loup des Nuages sort d’une sacoche en cuir une petite coupe avec un couvercle percé. Il y pose du charbon de bois qu’il allume, y laisse tomber de la résine et des feuilles séchées puis referme le couvercle. Il passe cet encens autour du cercle et sur chacun de nous.

Il parle dans sa langue. Des phrases monotones découpées dans le silence, comme des tranches d’argile. Sa voix monte, dure, véhémente, se radoucit, chante, implore. Au milieu du cercle il lève les bras et regarde successivement dans les quatre directions. Il recommence à chanter, rythme le chant de ses mains, un chant très doux comme de la soie portée par le vent, nous fait lever, prend Romane au milieu du cercle et lui parle. Sarah traduit.

- Respire. A fond, inspire, expire tout, chasse, inspire. Accélère. Comme une locomotive qui prend de la vitesse.

Loup des Nuages pose ses mains sur le dos et la poitrine de Romane, puis sur sa tête. Il lui parle toujours.

- Respire encore. Si tu sens l’ivresse de l’oxygène ralentis ta respiration. Donne au vent et à la Terre tout ce mal. Donne-lui ce mal, délivre-toi.

Un spasme, et Romane quitte subitement le cercle et va vomir plus loin. Aïcha lui apporte de l’eau pour rincer sa bouche. Puis elles reviennent. Loup des Nuages lui demande de reprendre sa place et m’invite au milieu du cercle. Je suis les consignes, respire fort, profondément, assez vite. La tête me tourne, tout est de plus en plus lumineux, je vois presque comme dans le jour. Je me sens tomber. Le chamane met ses mains sur moi et me tient droit. Il hurle dans mes oreilles pour appeler quelque chose à sortir de moi. Une tension très forte monte, mon coeur bat rapidement. Dans une profonde respiration un cri sort, imprévisible, long, rempli de rage, de douleur, de terreur, de remords. Quand il cesse Loup des Nuages me lâche. Je tombe au sol. Ma poitrine est légère, libérée d’un fardeau.

Sarah nous invite à chanter ensemble, un chant simple et répétitif. Une mélodie prenante, douce comme une rivière calme. Loup des nuages passe à nouveau l’encens. Sous le couvercle percé le charbon de bois brûle comme un feu.

A la fin de la cérémonie nous nous allongeons sur l’herbe sèche et le sommeil vient en quelques secondes.
nuages-orage-fascinants-photos-orage_125051.jpg
Je fais des rêves incompréhensibles, violents, dans lesquels j’ai l’impression de tomber dans un trou sans fin avant d’être rattrapé par une main invisible. Dans un autre rêve je suis devant une assemblée de juges qui me demandent avec insistance quel est le sens de ma vie. Leurs voix sont très aiguës, puis graves, rapides, ralenties, on dirait un appareil au bord de la panne. Ils grimacent, menacent, rient, jouent, provoquent, courent en long et en large comme dans un spectacle de commedia dell’arte.

Au réveil le jour est levé. De lourds nuages chevauchent le ciel. Les stagiaires, très en verve, se préparent pour le débriefing du jeu des animaux. Elsa boit un café à côté de moi.

Je sais ce que je dois faire. Cela s’impose comme une évidence.


A suivre.

(Tous les épisodes ici)

11:37 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : delphine, romane, elsa, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Je l'ai beaucoup aimé coincé dans l'âme de votre histoire. Je me réjouis de continuer

Écrit par : Ed | 08 septembre 2010

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