29 août 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 33)

Episode précédent: voir ici.


Je ne vois personne mais je connais les voix. C’est Madame Lebaye. Elle n’est pas du tout contente. Elle vitupère contre l’autre qui suggérait que Romane s’en aille. «Mais c’est pour sa sécurité.» «Ta ta ta c’est du foin trop sec, ça, vos paroles, même les ânes n’en voudraient pas.» «Et pourquoi pas? Les ânes ils mangent même les chardons. Pourquoi pas du foin sec?» «Mais moi, monsieur, je ne suis pas un âne. Même pas un ânon, ah non, et je ne mangerai pas de ce foin-là!» «Madame Labeye, on va pas se fâcher. Vous voulez quand-même pas que le Lone il s’en prenne à cette dame?» «Lebaye, pas l’abeille, non mais vous écorchez mon nom maintenant?» «Toutes mes excuses Madame Labeye.» «Lebaye, pas l’abeille. Le-ba-ye!»

La bagarre est entrée dans le village. La chaleur, le feu, la menace qui rôde, cela commence à faire tourner les têtes. J’ouvre la fenêtre et crie: «Laissez tomber, je ne peux pas dormir avec ce boucan!»

Les voix cessent. Je ferme la fenêtre et retourne au canapé. Impossible de me rendormir, les cris m’ont irrité. Je tourne, me relève, marche en crabe dans la pièce sans un regard à l’ordinateur, prépare un café, me recouche, tourne encore, me lève à nouveau. La cafetière chante, je lui coupe le sifflet et verse une grande tasse où je jette l’un après l’autre, lentement, comme des gouttes de pluie, des morceaux de sucre cassés petits. Ploup! Ploc! Le bruit des sucres dans le café est le métronome de la tension qui monte. Quoi qu’en dise Madame Lebaye le voisin a raison: la tempête monte trop vite, cela ne peut continuer. Si Lone n’est pas arrêté il va se passer quelque chose d’incontrôlable. Lone a largué tout sens social, s’il en a eu. Je repense à ce que disait Pierroun: quelqu’un doit protéger Romane. Il m’a confié cette mission.

cafe.jpgElsa vient se coller à mon dos.

- Tu prend du café sucré ou du sucre au café?

- Je t’ai réveillée?

- Je me suis réveillée parce que tu me manquais. Paul, je...

Elle prend ma tasse et boit une pleine gorgée.

- Mais c’est du sirop! Elle rit.

- Ho, laisse mon café. J’ai besoin de sucre.

- Il y a mieux que le sucre, dit-elle avec malice, en passant sa main sur mon ventre.

- Elsa, je ne peux pas, ou je ne veux pas, pas encore.

-Tu ne veux pas quoi?

- Qu’allais-tu me dire? Tu as commencé une phrase et tu n’as pas fini.

- Rien. Quand?

- Avant de boire dans ma tasse?

- Tu ne veux pas quoi? Toi, réponds-moi.

Je la regarde dans les yeux. Elle éclate de rire. «Tu as l’air si sérieux» dit-elle, et elle rit encore plus fort. «Je ne comprends rien. Que voulais-tu me dire? Je ne comprends rien. Un bateau chavire dans ma tête.» Elle rit encore. «Chavirons, viens!» Elle m’entraîne vers la chambre. «Non je ne peux pas, je ne veux pas.» «Tu ne veux pas quoi?»

- Dis-le moi enfin, allez, je brûle de savoir ce que tu vas me dire.

- Tu le sais, non?

- Je ne veux pas te deviner.

- Pourquoi ne pas deviner? Si c’est juste?

- Je n’aime pas cela. Ce n’est pas clair. Si je parle pour toi, tu parleras pour moi. Et après on ne sais plus qui est qui et qui pense quoi. On fait des devinettes avec les enfants, il faut comprendre ce qu’ils ne savent pas encore dire. Mais un adulte c’est différent. Paul, veux-tu faire un pacte avec moi?

- Lequel?

- Promettons-nous de ne jamais penser à la place de l’autre. N’imaginons pas ce qu’il pense tant qu’il ne l’a pas dit.

- Ne rien penser? Est-ce possible?

- Non. Mais si nous pensons que l’autre pense, nous pouvons vérifier.

- Comment vérifier?

- En lui demandant ce qu’il pense. Ou en disant: «J’ai l’impression que tu pense à ceci. Est-ce juste?» Tu vois?

- L’idée me plaît. Ne pas prendre la place de l’autre. Penser pour l’autre c’est prendre le pouvoir sur lui.

- C’est exactement cela.

- Je n’imaginais pas qu’une femme me propose un tel pacte.

- Pourquoi?

- Je ne sais pas. Je pense que c’est plus un truc d’homme. Les filles rêvent et leur coeur suit ce rêve. Les garçons veulent savoir où ils mettent les pieds.

- Les garçons rêvent aussi. J’en connais un. Il est tout près de moi.
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Je la serre contre moi. Moment de grâce après cette nuit de lutte. Elle me fait du bien.

- Alors, ton pacte?

- Voilà: nous prenons l’engagement de ne jamais penser à la place l’un de l’autre, et si cela nous arrive nous nous vérifions rapidement. Il n’y aura pas de malentendu entre nous. D’accord?

- D’accord.

Nous nous serrons comme pour valider le pacte avec nos corps. Elle aurait pu me demander n’importe quoi. J’aurais signé. Je lui parle à l’oreille. Je lui dis ces choses un peu folles que je ne peux retenir, comme pour lui donner des gages, lui montrer que je m’attache à elle. Pour lui donner une raison de rester, de ne pas s’en aller, car je souffrirais déjà. Elle me répond ces choses un peu folles, la voix hésitante d’un léger doute, doit-elle se livrer déjà ou se taire, mais elle sais que je sais, que je sais déjà, que ces choses un peu folles qu’elle me dit racontent ce que nous savons tous les deux, et je lui réponds d’autres choses un peu folles comme: moi aussi, toi aussi, alors elle me dit: moi aussi, et nous ne vérifions plus rien, nous sommes là, vibrants, comme l’un dans l’autre quand son coeur devient le mien, quand mon coeur est dans sa poitrine et qu’elle sait de l’intérieur ce que je ressens, et qu’elle est comme transparente, et qu’elle sent chaque battement de mon coeur, chaque tremblement comme si c’était elle, et c’est elle, et c’est moi, sans plus de frontière. Un pas de plus vient d’être franchi. Quelques mots comme: je suis si bien, j’aime être avec toi, moi aussi, moi aussi. C’est si peu. Ce peu nous remplit et prépare le chemin à d’autres mots, plus forts. Mais il est encore trop tôt. Et je m’arrache, et je reviens, et je m’arrache encore.

- Elsa, je veux chercher Lone. Je vais prendre la voiture et rouler.

- Chercher Lone? Paul c’est dangereux.

- Chercher ou attendre est dangereux. Nous sommes les amis de Romane: Lone s’en prendra à n’importe qui d’entre nous. S’il apprend que Gilles et Bouki la protègent ils seront aussi en danger. Je ne peux rester dans la peau d’une proie. Je veux le trouver, je veux le chasser pour reprendre le mouvement. Il devient la proie, cela me libère.

- D’accord. Je viens avec toi.

- Non Elsa. C’est trop dangereux pour toi.

- Je ne te laisserai pas seul. Je veux être avec toi. Cela ne se discute pas.

Elsa quitte sa tenue de nuit pour s’habiller. Elle est nue quelques instants. Je découvre à quel point elle est belle. Belle à mes yeux. Ses formes, son éclat me touchent comme me touche son coeur. Tout est sensible et vivant chez elle. Elle aperçoit mon regard et mon trouble. Elle sourit et finit de s’habiller. Je passe aussi mon jean. En quittant la maison elle murmure à mon oreille:

- Je me sens bien dans ton regard.

foret-incendie_Dsw4-domaine-public_01.jpg.jpgNous prenons la voiture. D’abord, retour sur le lieu du feu. Il y a peut-être des traces. Lone doit avoir une cache. Sur place quelques pompiers restent en surveillance. L’eau et les traces de camions ont tout brouillé. A ma question ils répondent que non, ils n’ont pas trouvé de trace de moto, mais que c’est impossible à voir maintenant. Nous continuons, remontons vers Le Revest-les-Brousses, puis Le Largue. Nous poussons jusqu’au Rocher d’Ongles. A chaque chemin de terre nous ralentissons dans l’espoir de trouver des traces de pneus. Mais rien. Je roule au ralenti, je scrute les champs, les pierrailles. J’arrête la voiture et nous écoutons.

- Si tu le trouves, que feras-tu? me demande Elsa.

- Je ne sais pas. Je verrai bien.

- Si tu ne fais rien c’est lui qui fera. En es-tu conscient?

- Oui. Je peux l’accidenter pour l’affaiblir, après j’appelle la police.

Elsa n’est pas convaincue. Mais elle me laisse faire en me demandant de ne prendre aucun risque excessif. Aucun bruit. Nous repartons, roulons encore, nous arrêtons à nouveau pour écouter, et repartons plus loin. C’est pendant une de ces haltes que je lui avoue un secret:

- Elsa, pour le pacte, je dois te dire quelque chose.

- Qu’y a-t-il Paul? Tu sembles sérieux.

- Il y a des années, j’ai fais un pacte. J’y croyais, celle pour qui le l’ai fait avait mangé mon coeur de sa tendresse et de tout ce qu’elle était. Je n’ai pas tenu le pacte. Je l’ai blessée durablement. Malgré le temps passé ensemble elle ne s’est jamais réparée.

- Et alors? Tu penses encore à elle?

- C’était il y a longtemps. La question n’est plus là. La question est: puis-je tenir un pacte? Suis-je fiable? L’expérience me montre que non. Alors je ne sais pas s’il faut nous engager dans un pacte. Nous engager dans quoi que ce soit.
paysage-provence.jpg
Elsa ne dit rien. Il n’y a que le silence, et le chant lointain d’une cigale égarée sur ce haut-plateau provençal. Et la chaleur qui ralentit les esprit. Elsa prend ma main.

- Je prends le risque Paul. J’en ai envie. Tu es honnête avec moi, je ne te ferai aucun reproche. Je n’aime pas les reproches. On peut s’engager, et si l’on ne réussit pas on recommence. N’est-ce pas cela la vie?

Elsa parle comme je pense. Ne pas penser à la place de l’autre, refuser les reproches, recommencer quand on échoue, cela fait partie de ma philosophie. Un enfant se lève et tombe et se relève mille fois avant de marcher. Et quand enfin il marche, quelle fierté dans son regard et dans son corps!

- Je te sens, Paul. Tu es quelqu’un de bon. Cela est important. Tes défauts, je verrai plus tard. Je prends le risque.

Ses paroles m’apaisent. Nous redémarrons. Après plus de deux heures passées sur les petites routes nous arrivons à Banon. Maurice est sur la place devant le café et fait signe de me garer. Il accompagne la voiture et me dit par la fenêtre:

- Monsieur Paul, venez avec nous, nous avons une réunion. Nous organisons une battue. Venez aussi Madame Paul!

Je gare la voiture. Elsa rayonne:

- Il m’a appelée Madame Paul! Tu te rends compte?

- Je me rends compte que tu es prête à te mettre des idées folles en tête. Mais rassure-toi, moi aussi.

Maurice nous entraîne.

- Venez, venez, il faut s’organiser. On va l’avoir, ce Lone.

Il nous entraîne dans la cour d’une petite maison où une vingtaine d’hommes sont assis en rond.


A suivre.

(Tous les épisodes ici)

22:48 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : delphine, romane, elsa, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Raghh ces idées folles ... elles vous font se mélanger les protagonistes ;o))

(3ème ligne avant la fin ... Enfin, si j'ai bien suivi ;o) )

Écrit par : Loredana | 30 août 2010

...?¿? ... Loredana, je suis confus!!! Sacré Maurice, fichues idées folles...

Voyez quand je vous disais qu'il faut quand-même un peu de recul. Merci pour me l'avoir fait remarquer, je corrige.

(≏‿〆)

Écrit par : hommelibre | 30 août 2010

La confusion vous donne un joli teint ;o))) (Vous ne savez toujours pas quoi répondre "au mieux" à Madd ?? J'attends avec curiosité votre réponse!)

(o_~)

Écrit par : Loredana | 30 août 2010

Merci...

¦^…^¦

Je n'ai pas zappé pour Madd, mais gros coup de fatigue hier, je bosse trop ces jours. Je vais y venir.

Écrit par : hommelibre | 30 août 2010

Le monde "réel" est très prenant pour tout un chacun ;o)

Votre réponse "toute en nuance" valait l'attente.

Bonne nuit !

(*_*)

Écrit par : Loredana | 30 août 2010

Merci Loredana. Pour l'attente, en effet. J'apprécie quand on dépasse la polémique pour parler plus vrai. Madd est correcte, même si je ne partage pas son regard.

Bonne nuit à vous.

⧵❝❞/ ...

Écrit par : hommelibre | 30 août 2010

Pffff.... mon smiley a perdu son nez pendant l'envoi...

Écrit par : hommelibre | 30 août 2010

Les commentaires sont fermés.