25 août 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 32)

Episode précédent: voir ici.


Chapitre 9


Nous sommes partis après le passage des avions d’eau. Le feu était sous contrôle, ils ont achevé le travail. Un des pompiers a dit que c’était une chance. Avec la sécheresse et la canicule un feu comme celui-là pouvait embraser le plateau. Le mistral était tombé grâce à un front remontant la vallée du Rhône. D’où le passage nuageux de fin d’après-midi. Air trop sec pour la pluie mais changement de régime des vents.

OppeBanc.jpgGilles tourne à droite et prend la route de Chaloux. Je gare ma voiture à l’entrée d’Oppedette. Elsa me précède. Elle connaît le chemin. Au bout de la petite rue la terrasse du Café des Gorges est mise comme pour une fête: nappe blanche sur la table, pot de café fumant, tartines et confiture, et surtout Madame Lebaye, Santini, Jo le serveur et quelques voisins qui applaudissent dès qu’ils nous aperçoivent.

- Bravo! Bravo! Vive les héros! Bravo!

Jo met de la musique. Je serre les mains et Elsa embrasse. Les félicitations et les vivats durent. Quel accueil! Je ne sais que faire de telles louanges qui me semblent excessives pour le peu que nous avons fait. Je dis que c'était normal. Madame Lebaye affirme que c'était formidable. Elle tire une chaise.

- Et bien mon garçon, vous devez être épuisé. Allez allez, assoyez-vous. Jo, sers le café. Je vous prépare les tartines.

Madame Lebaye s’agite, elle est partout, s’occupe de tout.  Il manque une chose.

- Madame Lebaye, merci. Merci infiniment. Mais il manque une chose: de l’eau fraîche. S’il vous plaît. Et puis on dit: asseyez-vous, pas assoyez.

- Comme vous le voulez, Monsieur Paul, c’est vous le dessinateur d’histoires. Vous causez la bonne langue.

Elsa est trop fatiguée pour rester. Elle remercie la petite assemblée, «au revoir, au revoir, merci, excusez-moi» et va se réfugier chez moi.

- Monsieur Paul, vous direz à la dame de mettre ses habits dans un panier dehors. Je m’en occupe. Je les rendrai comme neufs cet après-midi. Avec la chaleur ils seront secs en une heure.

Santini se pose près de moi.

- Jo, tu m’amènes une tasse? Alors, Monsieur Paul, c’était comment ce feu?

- Chaud, très chaud! J’ai l’impression de cuire encore dedans. Je crois que mes organes sont liquéfiés. Quelle chaleur! C’est de la folie.

- Il paraît que les pompiers sont venus rapidement.

- Ça, heureusement. Ils sont très efficaces.

- Hé, ils s’entraînent. Ils nous coûtent cher. Mais quand on voit le résultat ils le méritent.

Le chat de madame Lebaye hume l’odeur de brûlé de mes habits, saute sur mes genoux et sent mon visage avant de le lécher. Elle se penche vers moi et dit comme à voix basse - mais assez haute car ce n’est déjà plus un secret:

- Il parait qu’on a trouvé qui a mis le feu?

- On le pense, oui.

- C’est celui qui a fait une folie à Sault, vrai?

- Possible. Il y avait son nom sur la route.

- C’est le Guy, de Vachères, qui m’a téléphoné.

- Guy? Celui du bas? demande Santini.

- Oui. Il y était. Il paraît que les pompiers ont trouvé le nom.

- Le nom du salaud?

- Oui. Vous l’avez vu Monsieur Paul, le nom?

- Oui Madame Lebaye. Peint sur la route, un peu caché par les cendres.

- Guy avait raison.

Une voisine s’inquiète:

- On n’est plus tranquille depuis ce qui s’est passé. Qu’est-ce qu’il veut?

- On ne sait pas.

Un homme resté silencieux prend la parole.

- Il paraîtrait qu’il en a après une fille, d’après ce qu’on dit. Le bruit a couru à Sault, et après à Apt, il chercherait une femme qui est dans la région. Vous êtes au courant Monsieur Paul?

- Non.

- Mais si, une juive il paraît. Une chanteuse. Il y a eu des témoins à Apt, toute la ville ne parle que de lui. Ça serait pas des fois une des trois femmes qu’on a vues il y a deux ou trois jours? Vous avez une idée, Monsieur Paul?

Une tension monte dans la voix de cet homme. Je préfère ne pas le regarder. La fatigue est une bonne excuse pour éviter ses yeux. Il attend une réponse. Madame Lebaye s’est arrêtée de parler. Comme j’ai la bouche occupée par le café et un bout de tartine je ne réponds pas. Il continue.

- Parce que si cette femme attire le malheur sur la région, le malheur pourrait la trouver. Moi si j’étais elle, je m’en irais.

Voilà donc ce qu'il veut dire. Il faudrait qu’elle parte, et dire cela c’est comme la chasser. C’est à elle qu’il fait payer les actions de Lone.

- Peut-être que votre amie, celle qui est chez vous, là, elle sait quelque chose? Parce que on peut pas rester comme des lapins à attendre qu’il nous brûle ou qu’il nous tire.

- Oh, ho, doucement, d’abord qu’est-ce que vous en savez?

Madame Lebaye ne craint pas de le contrer. Cela m’économise une confrontation qui me mettrait mal à l’aise dans ce si petit village.

- N’empêche, si elle reste, il va se passer quoi?

- Moi, dit Santini, j’ai mon fusil de chasse près de la porte. Et cette nuit j’ai fermé à clé.

- Mais s’il met le feu au village votre fusil ne servira à rien. Il faudrait dire à la juive que c’est mieux qu’elle s’en aille. C’est pour sa sécurité.

Cette fois il va trop loin. Les propos de Romane sur la lâcheté me reviennent. Vais-je le laisser continuer juste pour préserver ma tranquillité?

- Ça serait bien que vous lui disiez. On était tranquille avant qu’elle vienne. Lone il restait sur Carpentras. Nous on avait la paix.

La colère monte en moi. Je crache ma gorgée de pain mâché et je le regarde tout droit. Je crois que je vais mordre.
colère4-T-rex.jpg
- Qu’est-ce que vous voulez dire? Qu’elle est de trop? Qu’elle apporte le malheur? Non monsieur, elle n’apporte pas le malheur. Le malheur ce n’est pas elle. C’est un fou qui rôde, c’est ça le malheur, mais pas cette fille qui n’a rien fait pour mériter votre mépris!  C’est malheureux de vous entendre. Cela vous fait quoi qu’elle soit juive? Vous parleriez autrement si elle allait à la messe ici à Oppedette? L’ennemi ce n’est pas elle. Vous m’avez coupé l’appétit monsieur!

- Et voilà, vous avez fâché Monsieur Paul! Il a passé la nuit à lutter contre le feu et vous lui parlez d’une manière que, que... que j’aurais préféré ne pas entendre.

- C’est vrai, dit Santini. Cette dame, si elle se trouve bien par ici, qu’elle reste. Moi je suis prêt à faire la peau à ce Lone.

- Madame Lebaye, je vous prie de m’excuser, je suis fatigué, je crois que je ferais bien d’aller dormir.

- Mais bien sûr Monsieur Paul. Allez-y, et reposez-vous. Encore bravo pour tout! Et mettez aussi vos habits dans le panier.

Je les salue et vais vers ma rue. C’est mieux que je ne reste pas. La fatigue me ferait incontrôlable. En entrant j’entends le bruit de l’eau. Elsa est sous la douche. L’odeur du feu colle a la peau. J’enlève mes habits et les mets dans le panier avec les siens. Je passe un haut de coton léger qui descend aux cuisses et je pose le panier devant la porte. Mon téléphone sonne. C’est Manu.

- Je te réveille?

- Tout va bien. Elsa prend une douche et moi je viens de me faire servir le café par quelques voisins. Comment va Romane?

- C’est pour elle que je t’appelle. Elle m’inquiète. Elle s’est réveillée en arrivant et maintenant elle reste à l’écart. Elle ne parle à personne, même pas à Aïcha. Elle t’a dit quelque chose dans la voiture?

- Elle se sent coupable. Elle dit que c’est de sa faute. Mais je crois que cela touche autre chose de plus profond.

- A quoi penses-tu?

- A ce qu’elle a pu lire ou entendre sur les fours dans les camps de la mort.

- Tu veux dire qu’elle aurait associé l’incendie et les fours?

- Peut-être. Mais ce n’est qu’une hypothèse. J’ai eu l’impression qu’elle prenait conscience que ce n’est pas qu’une image ou une mémoire. Cela s’est réellement passé, les camps, les soldats, le gaz, les fours. Il faudrait qu’elle dorme et que quelqu’un ait l’oeil sur elle.

- D’accord. Je vais m’organiser avec Aïcha. C’est aussi d’elle que je voulais te parler.

Elsa est sortie de la douche et m’entraîne vers le lit. Nous nous allongeons et elle se serre quelques instants avant de sombrer tout droit dans le sommeil.

- Qu’y a-t-il avec Aïcha?

- Quand je suis arrivé elle avait préparé le petit déjeuner. Elle m’a accueilli d’une manière, comment dire? C’est comme si je rentrais chez moi, dans ma maison, et qu’elle y avait sa place. Comme si elle m’y attendait.

- Oh Manu...

- Elle a tout fait pour adoucir ma fatigue. Elle a massé mes épaules. Et ce n’est pas tout: elle s’est assise à côté de moi pendant que je prenais le jus d’orange, elle avait mis des fleurs sur la table. Tu vois, elle ne parle pas beaucoup, Aïcha, elle agit. Cela me va bien.

mains.jpg- Et alors? Elle s’est assise près de toi, et puis?

- J’ai pris sa main. Pour la remercier, je crois. Et je lui ai parlé de mon livre, de ma vie, mon appartement. En réalité j’avais une envie un peu folle, je crois que c’est la fatigue. Tu me connais Paul, tu sais que je ne m’emballe pas si vite.

- C’est même objet de controverse entre nous. Le romantisme nous sépare Manu, dis-je en riant. Continue, je suis impatient.

- Et bien pendant tout ce temps j’avais envie de lui proposer de vivre ensemble.

- Là tu me coiffes au poteau! Même moi je ne suis pas si rapide.

- Je ne sais pas pourquoi. D'où cela vient en moi? Aucune idée. Je suis rationnel, tu me connais, mais là c'ètait fort, comme, quoi? Comme une évidence.

- Tu parles comme moi Manu! Et qu’as-tu fait de ton envie?

- Rien. Je tenais encore sa main. Elle n’a rien fait pour se dégager. Maintenant elle est vers Romane. Et je suis, comment dire, je me sens déconcentré. Gêné même. Cela ne me ressemble pas. J’ai l’impression d’être un petit garçon. Je ne maîtrise pas.

- Manu, pas de femme en écrivant.

Un silence, suivi d’un éclat de rire généreux. Depuis des années nous respectons une règle: ne pas succomber à la séduction ou à une histoire amoureuse quand nous sommes sur un projet d’écriture important. A moins d’être déjà en couple, bien sûr. Nous savons qu’il n’y a pas la place pour élaborer en même temps un livre et une relation amoureuse. Et aujourd’hui nous transgressons cette règle avec une sorte de volupté irrésistible.

- C’est toi qui me dis cela? Je vais en parler à Elsa.

- Elle dort. Comme elle est belle quand elle dort. Son visage est paisible. Bon Manu, si tu veux bien nous en reparlerons plus tard. Excuse-moi mais je tombe. Je te rappelle.

- Ça va Paul. Je vais aussi dormir un peu. Je voulais seulement te dire cela. A plus tard.

Je raccroche, me dégage doucement d’Elsa et vais prendre une douche. Puis je m’installe sur le canapé du salon où le sommeil me saisit.


Des éclats de voix me réveillent. Il est midi. Encore cassé et l’esprit peu vif, je vais à la fenêtre.

 

A suivre.


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00:23 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : delphine, romane, elsa, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Z'avez mis le turbo dites donc ;o) C'est vrai qu'il ne reste qu'une petite semaine avant septembre ;o))

(O_~)

Écrit par : Loredana | 24 août 2010

Oui Loredana, le turbo! (≏‿≏)

Mais je me donne jusqu'à mi septembre. Une semaine c'est trop court. La suite et la fin est déjà construite dans ma tête mais il me faut à chaque fois un peu de temps pour l'écrire. Et il peut encore y avoir des changements d'ici la fin.

Je fais quand-même un minimum de retouches (j'en ferai d'autres quand j'aurai fini, car la relecture du début laisse apparaître des lourdeurs et autres parasitages). Et j'ai beaucoup à faire en ce moment, donc des choses qui occupent psychiquement: réorganiser mon bureau, trier, jeter.

En plus je fais mes autres billets, car j'aime varier, plus le travail et tutti frutti. Juste pour dire qu'une semaine c'est vraiment trop court.

Bonne soirée Loredana!

Écrit par : hommelibre | 24 août 2010

Bien j'aurai de la lecture à mon retour ;o)

Bonne soirée à vous too!

Écrit par : Loredana | 24 août 2010

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