Delphine, Romane & Elsa (partie 23)

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racine-8834.jpgPersonne n’achète de livre aujourd’hui chez Joël. Les touristes comprennent le drame. La région entière, aplatie de chaleur, brûle du froid de la mort. La mort est pourtant une ombre connue dans cette campagne où tout se gagne dans la sueur, dans l’attente et le silence. La mort est le rendez-vous normal. On meurt comme on regarde la vie: les yeux fermés, protégé d’une lumière trop vive. Les enfants ne comprennent pas la mort. Les adultes se rappellent parfois que leur tour viendra. Les vieux eux, comptent les mois, où les jours. Et les arbres restent, et les générations passent, et la Terre tourne. Parfois la maladie emporte un enfant et l’ordre immuable est dérangé. Alors les parents, désespérés, se taisent. Presque coupables d’avoir si vite rendu cette vie à la terre. Les larmes retournent dans leur corps. On n’aime pas le gaspillage ici.

Une mort comme celle de la Montagne ne trouve pas sa place. Même pas dans la fatalité de la vie, cette fatalité tissée par des années de beaucoup de peine et de peu de succès. Ainsi va l’histoire humaine. On s’habitue à ces longues attentes entrecoupées de courtes victoires. On y trouve même un équilibre. Mais cette mort-là, non. Pas cette mort. La vie même en est menacée, le sens des choses et des gens. C’est comme un accident: on est sonné. Aucune logique. Gattefossé reçoit un appel téléphonique. Il parle à voix basse. Une courte conversation.

- On nous attend à Sault. Une marche s’organise en mémoire de la Montagne. On ne peut pas rester sans bouger. Sault, Apt, les menaces contre Romane, et puis les antécédents de Lone, il faut réagir. Venez. Maurice, on prend ta voiture. On ferme la boutique.

Dehors les magasins baissent le rideau. Les premières autos prennent la route du Revest. Lentement elles roulent dans le matin déjà brûlant. L’air tremble comme les chairs tremblent. Les fenêtres ouvertes laissent entrer l’haleine de feu. Le vent a forci, sans une  fente de fraîcheur. Il couvre le chant monotone des moteurs. La procession commence ici. Elle commence dans tous les villages de la région. De Forcalquier, Sisteron, Malaucène,  Saint-Saturnin, Montbrun, Séderon, on converge. C’est à cause de la Montagne. Un homme aimé. Il connaissait les herbes et avait sauvé l’enfant de Marianne à Lagarde-d’Apt, quand il avait attrapé une vilaine infection dans la gorge. Depuis lors on faisait appel à lui quand les docteurs baissaient les bras, ou quand on était trop loin des dispensaires. C’était aussi un berger. Il soignait les bêtes comme les hommes. Quand il ne soignait pas il menait son troupeau de chèvres, des provençales communes, de bonnes laitières, dans les garrigues du pied du Ventoux ou de Lure. Il lui arrivait, par temps de grosse chaleur, de monter jusqu’aux Omergues. Son frère le remplaçait quand il faisait le marché, les mardis à Banon et mercredis à Sault.

 

Les émotions tournent en nous sans trouver où se poser. Depuis le départ Manu semble pris dans une pensée.

- Je t’ai entendu parler de la religion, dit-il à Aïcha.

Sa voix est douce. Presque tendre.

- Je peux comprendre ta colère même si je ne la partage pas. Les humains ont du talent autant pour le Bien que pour le Mal. Les religions sont supposées enseigner le Bien.

- Et pour quel résultat?

- Ton père a vécu ce qu’ont vécu de nombreux peuples. Les religions, mais aussi les Etats et les idéologies ont  fait des carnages à toutes les époques.

- Cela n’excuse rien!

- Cela relativise. Jugerait-on la république sur les guerres coloniales? Non. Alors pourquoi jugerait-on les religions à leurs errances? Personne n'est meilleur. Personne n'est procureur. Individus ou peuples nous avons notre part dans la souffrance du monde, comme victimes et comme bourreaux.

- Les religions ne se contentent pas d’enseigner une croyance morale. Elles prétendent expliquer l’origine et le but de la vie. C’est énorme! Comment peut-on vouloir régenter ainsi toute la vie des gens?

- Je n’ai pas été élevé dans une croyance. J’y suis venu à l’âge adulte. Je me posais des questions, sur l’origine de l’univers et sur la finalité de la vie. La science ne m’apportait pas de réponse, ni la philosophie.

- Et tu fais tes prières, tu crois au pape, tu penses comme eux maintenant?

Manu sourit.
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- Non je ne pense pas comme eux. Je pense toujours par moi-même. Je réfléchis, je cherche des pistes. J’en suis venu à croire en une intelligence créatrice.

- Mais dis-moi, toi Manu, tu sembles avoir la tête bien remplie: pourquoi as-tu besoin de croire? Croire, croire, tu donnes un chèque en blanc. Je pensais que croire est réservé aux soumis, à ceux qui ont besoin d’un maître. Tu ne ressembles pas à un soumis. Tu n’aimerais pas voir Dieu en face sans croire en des textes que personne n’a vérifié?

- Voir Dieu en face! Ce n’est pas si simple. Dieu est pour moi une réflexion.

- Une simple réflexion? Pas une foi du coeur?

- Aïcha, j’ai étudié différentes religions et croyances parce que je cherche une réponse, pas un acte de foi. En Inde il y a une forme de yoga pour cela: le Jnana-Yoga. Chacun son chemin. Chaque type humain dispose de sa voie d’approche du divin: la bakthi, la dévotion ou la prière. L’intelligence, la réflexion poussée à l’ultime c’est jnana. Il y a aussi Hatha, l’union intérieure à partir du corps. Je suis affilié aux religions chrétiennes par mes origines, mais je suis un hors-caste pour les vrais chrétiens: je suis syncrétiste.

- Syncrétiste? Qu’est-ce que c’est?

- Un mélange, répond Elsa. Tu prends plusieurs religions ou croyances, tu gardes un peu de chacune, tu restes en relation avec le divin d’une façon assez personnelle. En général tu es rejeté par les «officiels».

- C’est vrai, dit Manu. Mais cela me donne une grande liberté de penser. J’établis des passerelles entre les différentes croyances. Par exemple la naissance du Christ a été fixée à la même date que la fête de la lumière dans l’ancienne religion de Mithra. C’est le solstice d’hiver, quand les jours commencent à rallonger. La même symbolique de la lumière et de sa victoire sur l’obscurité est utilisée pour Jésus dans l’évangile de Jean. Symboliquement il y a un lien évident entre la religion de Mithra et les religions chrétiennes.

- Alors tu ne vas pas à... la messe?

- Cela m’arrive. Pour voir. Ou pour ressentir quelque chose.

- Et tu ressens quelque chose?

Manu ne répond pas à cette question.

- Je ne fais pas allégeance à la hiérarchie, je n’adhère pas à des chefs. Mon père était anarchiste et je ne l’ai pas renié.

- Que fais-tu de la dimension collective, de la reconnaissance communautaire dans la religion, demande Elsa? C’est important non? Cela cimente des valeurs et des références vécues ensemble.

- Oui je sais cela. Mais je suis trop indépendant d’esprit pour prendre ma carte de la religion comme on prend la carte d’un parti.

Le silence s’installe. Dehors la beauté des paysages rend plus incompréhensible la mort de la Montagne. L’air chaud assèche nos yeux et nos lèvres. La peau est cassante mais pas les coeurs. Il y a quelque chose entre Manu et Aïcha. Pourtant aucun des deux ne fait un geste ou ne montre un signe. Leurs caractères sont proches: une fierté qui empêche de céder aux sentiments. Manu a connu peu de femmes. Ce n’est pas faute d’opportunités. Il est bel homme, intelligent, indépendant affectivement et les occasions n’ont pas manqué. Il ne les voyait pas. Il croyait que les femmes s’intéressaient à ses idées alors qu’elles cherchaient une miette de son prestige. Manu est très différent de moi. Je fonds au premier sentiment, au point où je me déteste quand une femme me sourit et que je me mets à croire que je l’intéresse. Je pense que je vais être idiot alors je me referme, je trouve des prétextes pour faire échouer les tentatives de rapprochement. Si j’aime le langage des corps et la tendresse je ne sais qu’en faire. Je m’y laisse aller parfois, parce que j’y trouve un peu de cette douceur dont j’ai besoin. Après je me Sault1_3.jpgretire. Ou je fais tout pour être rejeté. Jai besoin d’être sûr, besoin de tester l’autre et moi-même. Manu est beaucoup plus solide que moi. Je me demande si je trouverai une femme avec qui j’aurai envie de vieillir. Je ne sais pas ce qu’une femme attend de l’homme. Manu le sait. Aïcha sait que Manu le sait. Cela la rassure. Moi je ne rassure pas les femmes: je ne fais que les aimer en romantique, prêt à me jeter à corps perdu, à aller au bout de l’extase, ou de la souffrance. Un romantique est centré sur ses propres sentiments. Par narcissisme autant que par souci ne pas envahir le territoire de l’autre. C’est sa beauté et sa limite. Les romantiques ont changé la conscience humaine. Je ne sais pas si c’est un bien ou non. Avant le romantisme, les couples apprenaient à s’accepter. Depuis ils sont devenus trop exigeants. Ou c’est moi: je suis fragile. C’est insupportable pour une femme. J’admire ceux qui ne se posent pas de questions. Mais je ne les envie pas.

- Paul, es-tu croyant? me demande Aïcha.

- Je suis mystique. Mais je n’appartiens à personne.

- Cela se complique.

Les premières maisons de Sault rappellent ce que nous venons faire. J’arrête la voiture le long de la route. Gattefossé est derrière nous avec Loup des Nuages et les autres.

En silence nous rejoignons le centre de la petite ville.


A suivre.

 

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