Delphine, Romane & Elsa (partie 21)


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Chapitre 5


Nous nous levons. Les yeux d’Elsa ruissellent de rires et de tendresse.

- Chère Elsa, que diriez-vous d’un bon café?

- Oui! dit-elle en se levant. Venez Monsieur Paul, je vous invite. Que prenez-vous: sucre, crème, croissant?

gîte-chaloux2.jpgLes participants au stage passent et repassent avec serviette et trousse de toilette. Les premiers apportent sous la tonnelle le café avec des yogourts, le pain et des bols.

- Installez-vous, cher Paul, tout est prêt pour vous! Alors: sucre? Crème?

- Sucre.

Les image de la soirée d’hier reviennent. J’aimerais entrer dans la légèreté d’Elsa. Mais les souvenirs de Lone et du technicien mort m’en empêchent. Et le saccage du marché, l’agression sur la Montagne, cela tient la sérénité à l’écart du coeur. Elsa le sent. Elle nous sert du café, ajoute du sucre et s’installe face au soleil. Les habitants du gîte viennent peu à peu.  Manu, Aïcha et Romane nous rejoignent. Nous faisons connaissance avec les stagiaires. Manu leur a parlé de nous. Enfin, de moi, et un peu des filles. Ce matin il tente d’être gai et annonce avec fierté:

- Le trio Esmeralda!

La conversation s’anime. Que font-elles comme musique, un peu de tous les styles mais surtout du rebelle, depuis quand, depuis trois ans elles ont décidé de créer leur musique et de la chanter sur des scènes, où vont-elles chanter, partout: les petits festivals, la rue, des soirées privées, des maisons de la culture. Et dans l’autre sens: qu’est-ce que ce stage, un travail sur son fonctionnement personnel, qu’est-ce qu’ils font, ils étudient les quatre éléments et les animaux totems, à quoi cela sert, à mieux se connaître et être plus libres. Manu ne se contente pas de quelques idées. Il veut en avoir plus.

- Les animaux totems, cela fait partie de la philosophie des amérindiens?

- Pas seulement. D’autres cultures y font appel. Chez les amérindiens l’animal est donné pour la vie. Dans notre cadre il est temporaire. Il sert pour une semaine, un mois, une année. Parfois plus.

- Et à quoi sert-il?

- Les animaux sont des représentations de notre imaginaire. Ils véhiculent des peurs, des désirs, des manières d’être. L’animal représente des qualités ou des forces qu’il nous serait utile d’acquérir ou de vivre. Par exemple dans une situation difficile on peut se demander ce que ferait notre animal à notre place.

- Et quel genre d’animaux?

- Toutes sortes de genres. Cette année il y a entre autres un lion et une lionne. Des animaux feu.

- Que veut dire feu?

- Des animaux marqués par l’énergie du feu sont dans l’action, l’audace, la puissance physique. A nous de voir comment incarner l’animal.
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Une participante intervient:

- Moi je suis une panthère. Cela me change, en général je suis de nature plutôt réservée. La panthère me fait oser, enter en confrontation et m’affirmer - ce que je n’aime habituellement pas. Par exemple normalement je ne serais pas intervenue comme je le fais. C’est grâce à la panthère.

Celui qui nous a parlé des les animaux se présente: il anime le stage. Il travaille sur la liberté et le déploiement de l’être. Par des moyens parfois classiques, parfois originaux. Il dit peu. J'aimerais en savoir plus.

- Par exemple ce matin, travail sur l’énergie de la terre. Nous allons aux gorges d’Oppedette. Il y a un endroit où l’on se sent dans le ventre de la terre. Nous y chanterons au rythme des djembés.

- J’aime beaucoup ce que vous faites, lui dis-je. Pourrais-je me joindre une fois à vous, si cela ne dérange pas?

- Venez ce matin. Vous aussi, dit-il aux filles. Puisque vous chantez. C’est de l’improvisation.

Nous nous regardons. Les yeux brillent de désir. Changer d’histoire fera du bien. Vivre un moment différent, rien qu’à nous.

- Ça le fait, s’écrie Romane.

Elle est d’un coup gonflée d’énergie. Elle se lève et entame une danse sur une série d’onomatopées jazzy. Spontanément les stagiaires soutiennent le rythme, en tapant sur la table, dans ses mains ou sur leurs jambes. Devant notre étonnement la jeune femme panthère explique: «C’est comme cela, c’est le stage. On s’amuse beaucoup. S’amuser est une autre façon d’être sérieux».

"S’amuser est une autre façon d’être sérieux". Cette phrase entre en résonance avec mes propres réflexions. Je n’ai jamais trop aimé le sérieux qui fait sérieux, celui avec le visage fermé, pouvant être menaçant, ou triste, enfin rien qui ne donne envie de vivre. L’expression faciale du sérieux ne donne pas envie de vivre. Ni le ton de la voix, ni le regard. Quand les enfants jouent, c’est très sérieux. Ils apprennent la vie, ils développent leur cerveau en jouant. Pour eux il n’y a pas de différence entre le jeu et le sérieux. Une fois adulte on sépare l’un de l’autre. On laisse l’amusement aux enfants pendant que les adultes s’approprient le sérieux. Et la lourdeur, et le pesant qui vont avec. Quand je pense au sérieux, au pire du sérieux, je vois des visages déformés, sans plus de joie, je vois le visage de Adolf Hitler. L’extrême du sérieux. Alors que pour les enfants le sérieux est à la fois grave et léger. Comme Elsa. Tout ce qu’elle dit est léger et en même temps très précis. Jamais un mot pour un autre, jamais un pas mal assuré. C’est sérieux, habité. Et si léger. Devine-t-elle mes pensées? Elle me sourit. Son sourire me pousse à partager mes pensées avec le petit groupe.

Une stagiaire dit que c’est exactement ce qu’elle ressent depuis longtemps sans pouvoir mettre de mots.

- Je suis toujours partagée entre le sérieux et l’amusement. Quand je m’amuse je suis coupable d’être trop légère et insouciante. Et quand je suis dans le sérieux je me sens lourde, immobilisée. Je vis cette contradiction depuis des années. Que puis-je en faire?

L’animateur prend son rôle et intervient:

- Que veux-tu en faire?

- Je ne sais pas, quelle est la bonne solution?

- Je ne sais pas plus que toi. La bonne solution est la tienne, pas la mienne. Quel est ton animal totem?

- Le loup.

- Que ferait le loup à ta place?

- Rien de mieux. Regarde, c’est pareil: les bébés loups s’amusent, les adultes se battent et ne s’amusent plus.

- Sont-ils sérieux pour autant?

Elle réfléchit. Bonne question. Non, ils ne sont pas sérieux. Ils sont attentifs, présents au clan, à l’écoute du gibier pour la chasse. Mais pas sérieux comme les humains savent l’être. Sauf quand ils sont blessés. Donc quand ils souffrent.

- Le sérieux serait donc le résultat d’une souffrance!

moto-bboy_1.jpg- Peut-être. A creuser. Bien, je propose de nous mettre en route.

Nous rangeons les restes du petit-déjeuner et descendons au parking. Quatre voitures roulent maintenant vers les gorges. Il faut d’abord prendre la direction d’Apt sur trois kilomètres, puis tourner à gauche et descendre. C’est la même route qui va ensuite vers Oppedette. Près d’un virage nous croisons un motard.




A suivre.


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