Delphine, Romane & Elsa (partie 18)

Episode précédent: voir ici.

AptPlan.jpgNous nous posons au sol sur le parking près de la voiture. Serrés car nous tremblons encore de la course dans la ville, ou de la violence, et il y a besoin de nous réconforter. Elsa est près de moi. Elle n’a pas lâché ma main. Je n’ai pas lâché la sienne.

Romane est en attente d’une réponse. Comment lui dire? Elle porte déjà une histoire trop ancienne, trop lourde pour elle. Une histoire qu’elle n’a pas demandé, l’histoire de la haine, de l’exclusion et de la mort. Et qui fait d’elle une cible automatique. Dans cette France qui part à vau-l’eau, où les crispations politiques, ethniques et économiques figent les citoyens dans leurs clans, une violence sourde ou exprimée prend peu à peu la place de la normalité. On ne s’y parle presque plus, on s’invective, on se stigmatise. Dans cette France être israélien est une honte, un malheur, une culpabilité. Et être arabe, une oppression. Quand à être français, aux yeux de certains et certaines, c’est porter la responsabilité d’un colonialisme jamais digéré. Un racisme dont pourtant la France ne saurait être rendue seule responsable et pratiqué à différentes époques par tous les peuples méditerranéens.

Le pays est sur un volcan. Il n’est pas écrit que le feu éclatera. Il y a peut-être plus à perdre qu’à gagner à un feu incontrôlé. Le pouvoir, l’opposition, les syndicats, tout le système vit au même rythme: chacun reste collé à son pré carré. Mais le coût de l‘administration d’Etat est tel qu’il faudra prendre l’argent quelque part. A moins d’une situation qui montre avec évidence la nécessité d’un changement. Personne n’a jamais pu réformer un pays qui se fige sur ses corporations. Personne n’y est jamais content mais personne ne veut vraiment que les choses changent. Le changement n’est qu’un slogan politique. Un slogan emprunté à la lessive. Ce qui est  nouveau est supposé être mieux, jusqu’à ce qu’on l’essaie et que l’on constate que rien ne change vraiment. Les couleurs politiques sont différentes, les hommes et les femmes sont les mêmes. Et ne rien changer vraiment semble être la finalité dernière malgré les promesses de nouveau monde. Alors faire bouger ce pays le déstabilise très profondément. Dans cette déstabilisation tous les risques surgissent, tous les fantômes se réveillent. Dans ce désordre Lone n’est pas structuré pour représenter un danger à grande échelle mais il en est un symptôme.

- Alors, reprend Romane, qui est Lone?

- J’aimerais savoir ce qui se passe en ce moment. Venez.

Un groupe de gens surgit en courant de la rue Saint-Pierre. Je m’approche de l’homme de tête.

- Où sont-ils?

- Il cassent les voitures à la rue de la Juiverie.

Il faut contourner. Je conduis notre petit groupe avec prudence vers la place Jean-Jaurès. De là nous prenons la rue Sainte-Delphine. A mi-chemin, nous nous collons à une porte en bois, dans un retrait qui nous cache. De loin nous pouvons voir l’extrémité de la rue de la Juiverie: Lone et ses comparses roulent sur leurs motos armés de pics en fers trouvés sur des travaux. Ils cassent l’une après l’autre les vitres des voitures. Ils crient des injures aux rares personnes qui se trouvent encore à leur proximité. Sans nous faire voir nous prenons la rue des Marchands pour retourner vers la place de la Mairie. La scène est entourée de deux ambulances et de plusieurs policiers. Sur une civière je reconnais l’un des techniciens, celui qui a coupé le son. Son visage est méconnaissable: lèvres ouvertes, dents manquantes, oeil exorbité, cuir chevelu ouvert de l’avant vers l’arrière. Il bave du sang. Il semble reconnaître les chanteuses et tente de parler.

- Ils... ils... voulaient savoir... les filles, où elles habitent... rien... j’ai rien dit... je vous jure... rien dit...

Il vomit un flot de sang, le ravale et cesse de respirer. J’appelle le sauveteur.

- Vite! Venez vite! Il va mourir!
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Le sauveteur arrive, prends son pouls, commence un massage cardiaque, un autre sauveteur apporte le défibrillateur, l’applique, envoie la charge, une fois, deux fois, plusieurs fois. Ils se relaient pour tenter de sauver l’homme. Au bout de quinze minutes, l’un d’eux nous dit que c’est fini. Il tire la couverture sur ce visage qui n’exprime plus rien qu’une absence, une absence infinie. Je vois des larmes sur le visage d’Elsa. Romane s’est durcie. Elle ne dit rien. Delphine - enfin, Aïcha - fait le tour et s’adresse à l’animateur.

- Et vous, ça va? Vous n’avez rien?

- Non. Ça va.

Romane les rejoint.

- Comment se fait-il que vous n’ayez rien?

- Je ne sais pas. J’ai eu de la chance, plus que ce pauvre type.

- Leur avez-vous parlé?

- Heu, non... non, bien sûr.

- Vous semblez mal à l’aise, insiste Romane.

- Mais non, d’ailleurs je ne leur ai rien dit.

- Ah vous voyez, ils vous ont demandé la même chose!

- Oui mais je vous assure, je n’ai rien dit.

Manu, plus large de carrure que moi, s’avance vers lui et le prend à la gorge des deux mains. Manu n’est pas un violent, pas plus que moi. Mais il sait faire peur.

- Vous allez nous dire à la fin ce qui s’est passé? Avez-vous donné l’adresse des filles à Lone? Répondez!

cassée2.jpgVisiblement lâche et terrorisé, l’animateur tombe sans connaissance - à moins qu’il ne simule. Nous n’avons pas le temps de le vérifier: le bruit des motos résonne dans les petites rues.

- Vite, partons!

Nous montons le boulevard Foch et prenons par la rue Scudéry. Le bruit nous poursuit. Nous sautons dans un conteneur en bas d’un immeuble en travaux et retenons tout mouvement. Les motos vont et viennent dans la rue. On entend qu’ils nous cherchent. Elsa m’entoure de ses bras, et Romane de l’autre côté tremble comme de froid. Mais ce n’est pas de froid. J’entends ce qu’elle entends, j’entends Lone et les autres parler de la juive, de la salope, de celle à qui il faut apprendre à vivre. Cela dure longtemps. Je serre Romane contre moi pour la rassurer. Enfin les sirène de police résonnent entre les murs et les motos s’éloignent rapidement.

Nous sortons de notre cache. La police arrive, s’arrête, et après un court dialogue nous amène à nos voitures. Nous irons témoigner demain. Nous décidons de partager notre équipe entre les deux voitures, un homme dans chacune. Rendez-vous à Banon. Nous gardons une bonne distance mais sans jamais perdre de vue les phares de l’autre. La police nous accompagne un bout. Nous remontons vers Rustrel.

Manu est dans la voiture de Delphine - enfin, Aïcha, Romane est avec eux. Elsa est avec moi. Elle pose sa tête sur mon épaule. Je mets une musique douce de Jean-Jacques Goldman, et nous roulons sans parler. Tout en restant très attentifs à tout ce qui se passe autour de nous. Mais le voyage, une demi-heure, se passe bien.

Nous arrivons à Banon.

 

A suivre.

 

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