Delphine, Romane & Elsa (partie 17)

Episode précédent: voir ici.

chanteuses1.jpgElles entonnent un riff déchirant. Le rythme est puissant, soutenu par une basse débridée et une guitare qui s’infiltre dans le ventre avec le tranchant d’une bise rageuse. Répétitif, hypnotique. Dooom-dooom, ta-ka dooom-dooom / tekete dou dooom-dooom, ta-ka dooom-dooom. Et cela recommence: dooom-dooom, ta-ka dooom-dooom / tekete dou dooom-dooom, ta-ka dooom-dooom. Une roue ne tournerait pas autrement. Les trois sortent leurs voix comme des armes. La sono serre le ventre et lance les jambes à l’assaut du bitume. Les parole jaillissent en torrent. Des paroles qui parlent de trouver sa place, de l’amour rêvé, l’amour-extase, l’amour-douleur. Elles chantent et le public bouge sur le frappé de la batterie, avec leurs voix qui dessinent des paysages de l’Atlas, de Sologne ou de Jérusalem.

Manu sourit d'un sourire grand comme celui du chat d’Alice au Pays des Merveilles. Quant à moi je ne m’entends plus penser. Je les regarde l’une après l’autre. Romane, visage tendu, voix et corps projetés en avant comme une flèche. Ses yeux allument la scène. Son corps prend le rythme aux épaules, passe dans les bras jusqu’à la main tendue devant elle. Delphine prend la force dans son bassin. Elle semble pousser le sol dans le sol, appuie sur la terre jusqu’à y enfoncer ses pieds, enfin presque. Le mouvement du bassin remonte vers la nuque. Sa tête est immobile. Son visage est un mélange de plénitude et d’une sorte de colère dans le regard. Et Elsa. Ondulante, épanouie, voix légèrement dominante sans forcer. Les bras et les jambes entraînent tout le corps dans son ondulation asymétrique. Un génial sens théâtral. Je suis collé à ma chaise mais je dois biens me lever quand le public s’interpose, alors j’essaie de bouger avec le rythme, mais je renonce vite: je préfère regarder et écouter les paroles. De plus les cris se sont accentués vers le bas de la rue et comprendre demande une attention soutenue.

Le premier morceau dure dix bonnes minutes. Le trio Esmeralda a enflammé la foule collée contre la scène jusqu’à la rue. Derrière la scène l’animateur parle dans un micro.

- Vous pouvez applaudir le trio Esmeralda! Ces trois chanteuses aiment jouer à saute-frontière puisque celle qui écrit leurs textes, Romane, nous vient de Tel-Aviv.

Elle salue en s’inclinant.

- Aïcha est originaire du Maroc!

Stupéfait je vois Delphine avancer en lançant le youyou traditionnel des femmes arabes. Elle me fait un clin d’oeil complice.
Le_Grand_Meaulnes__ALAIN-FOURNIER.jpg
- Et Elsa nous vient du pays du Grand Meaulnes!

Elsa fait un tour sur elle-même et termine par une révérence. Son sourire illumine la scène. Qu’est-ce qu’elle me fait? Oh, ne pas penser. Oh, qu’elle chante encore, qu’elle danse. Et quoi, Delphine s’appelle Aïcha? Elle est de l’autre bord de la grande mer? J’aurais pensé à l’Espagne, ou le sud-ouest. Pourquoi n’a-t-elle rien dit? Pourquoi Deplhine?

L’orchestre prend le morceau suivant. Mélange de raï et de rap mélodique. Les couplets racontent le pays de chacune. Le refrain est comme un manifeste jeté à la face du ciel.

On en veut pas de ces frontières
On est humaines et on est fières
On est de partout sur la Terre
Et on est soeurs - oh oh mon frère!
On n’en veut pas de ces frontières
Non non non non c’est trop galère
On est de partout sur la terre
On est humaines - et on est fières!

Devant la scène on danse et on tape dans les mains. Derrière moi j’entends des éclats de voix, un bruit de chaises renversées, quelqu’un crie «Lone», je n’ai pas le temps de me retourner - un choc à l’arrière de ma tête, je tombe, sonné, je vois un grand gaillard faire le vide, des coups pleuvent, deux autres le suivent. Il monte sur la scène, prend un micro et crie à tue-tête:

- On s’en fout, on est de nulle part, et on veut pas de cette musique de macaques!

L’orchestre a cessé de jouer et les trois filles se rangent prudemment sur le bord de la scène.

- On veut pas de cette musique, putain! Vous m’entendez?

Il crie dans le micro. De l’autre côté de la scène un technicien coupe le son. Sa voix est presque aussi forte sans les amplis.

- Putain tu remets le son?! Il n’y a que des macaques ici? Des bougnoules et des judas, des traîtres qui ont tué le prophète! Vous paierez pour ce crime.

bagarre.jpgIl tourne en rond sur la scène et vocifère contre les organisateurs. Je me relève et appelle Manu.

- Il faut partir d’ici, je crains le pire.

Manu approuve. Nous longeons le bord de la scène. Il fait descendre Romane et Delphine - enfin, Aïcha. Elsa a déjà sauté. Je prends sa main et tous les cinq nous fendons la foule en direction des petites rues. Nous courrons comme des fous dans le dédale du centre-ville avec une seule idée: mettre la plus grande distance d’avec cette violence. Nous déboulons sur le quai de la Liberté qui longe le Calavon. De là nous rejoignons la place Lauze de Perret où la voiture est garée. Nous pouvons enfin souffler.

- C’est quoi cette histoire de fou? demande Romane.

- De fou, tu n’es pas loin de la réalité. J’ai entendu dire que c’était Lone.

- Qui est Lone?

Lone...


A suivre.

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