De l’impossibilité de n’être rien

Dans mon billet précédent j’écrivais sur les fossiles, l’apparition de la complexité dans le vivant, et la mémoire que peut-être nous pourrions avoir du temps d’avant même les dinosaures. Ah, cette mémoire!

nouveau2.jpgJe me suis alors demandé si nous pourrions naître neufs, sans mémoire. Pourquoi? Pour tester l’idée du nouvel homme, de l’homme converti, du nouveau monde, du surhomme, même si cette dernière notion est forcément alignée sur un axe vertical qui est en lui-même l’une des matrices de la mémoire. L’axe vertical est cette virtualité que nous pouvons être autre, mieux, au-dessus de ce que nous sommes, et qui suppose forcément une définition et donc une mémoire précise de ce que justement nous sommes. Pour se définir, par exemple pour dire ue nous sommes humains, il faut se comparer au semblable, donc il faut un semblable. Et sans mémoire - génétique - il n'y aurait pas de semblable

Mais en quoi n’être rien et sans mémoire nous aiderait-il à être neuf?

Parce que, à l'évidence, la mémoire est répétition. Répétition et fixation du passé. La mémoire c'est l'ancien répété et répété. Or nous ne pouvons être neufs, débarrassés de ce qui nous déplaît, sans effacement ou transformation radicale du passé. On trouve souvent cette tentative d'effacement du passé dans le déni amoureux après séparation, ou dans l'amnésie du criminel, et aussi dans la manière qu'ont les dictatures et les systèmes autoritaires de réécrire le passé à leur convenance.

Il se trouve que la cohérence et l’évolution ne se font que grâce à la mémoire. Sans elle nous ne reproduirions pas les mêmes caractéristiques à chaque génération. Même le langage ne pourrait pas être reproduit. Notre forme changerait à chaque génération.

Biologiquement, nous ne pouvons pas être rien, naître rien. Nous reprenons dès la conception des informations et des caractéristiques sans lesquelles nous ne pourrions même pas être conçus. La configuration du cerveau elle-même facilite l’apprentissage du langage, les neurones miroirs nous aident à développer une conscience réflexive, et dans l’ensemble tout concours à former un être identique à ses géniteurs, ce qui offre la garantie qu’il peut fonctionner. Tout cela est programmé, et cette programmation est une immense mémoire.

La mémoire est donc une partie de la survie des espèces. Elle se constitue depuis l’origine des temps.
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Il y a aussi la mémoire familiale et transgénérationnelle. Nous portons dès la naissance, et même avant, le mode réactionnel des générations précédentes, fait à partir de croyances, d’éducation, de culture, le tout s’imprimant en nous par les réactions neuro-biologiques de la mère au stade foetal, puis par les gestes, les attitudes, la voix, les mimiques et le comportement global après la naissance. Le ton employé par un parent, associé à sa mimique et à sa gestuelle ou attitude corporelle, nous enseigne déjà ce qu’est la joie ou la tristesse et comment elles se vivent dans notre famille, bien avant que nous puissions conceptualiser ces émotions. Et heureusement. Si nous n’étions pas capables de capter par mimétisme et de décoder par instinct et observation, puis de reproduire, les émotions de base de l’humain, nous ne pourrions pas communiquer.

La mémoire est donc vitale pour définir notre identité et pour entrer en communication avec le monde.

J’ajoute que dans le monde organisé nous venons au monde en tant que fils ou fille de. Nous sommes de fait issus de quelqu’un et de quelque part. L’origine et l’appartenance nous conditionnent. Cela, nous pouvons partiellement le changer, ou en faire abstraction car la pensée, les valeurs sont mondialistes. Mais la marge de changement reste étroite.

Mais nous ne sommes pas pour autant des feuilles blanches à la naissance, ou redevenues blanches à l’âge adulte. Nous sommes insérés - que nous le voulions ou non - dans une organisation qui nous donne un numéro d’AVS en Suisse par exemple. Nous sommes dès la naissance nommés, identifiés, numérotés, inscrits dans un Etat Civil qui nous suivra toute la vie.

Toute volonté ou désir de n’être rien, d’être totalement neuf, est donc impossible. La seule sauvagerie qui permettrait d’échapper à la mémoire administrative et linguistique serait de naître comme un enfant-loup. Et même là nous intégrons d’autres codes. Repartir de rien est une illusion. La révolution qui ferait un Homme nouveau, un surhomme ou un nouveau monde est un mythe. Rien de réaliste dans ce projet.

nouveau4-fecondation.jpgOui, mais voilà, l’humain vit de mythes. Le mythe du nouveau est particulièrement fort à notre époque. Changer de voiture, de marque de lessive, d’appartement, de femme ou de mari, et avoir le sentiment d’un renouveau, est fréquent. Sauf que tout recommence: la voiture s’use, la nouvelle lessive a des défauts, l’appartement est bruyant, la femme ou le mari nouveau nous ramènent aux mêmes mécanismes puisque ces mécanismes nous appartiennent par notre propre mémoire. Nous reproduirons tôt ou tard ce que nous avons fui ou tenté d’éradiquer. Les révolutions passées ont produit quelques avancées conceptuelles mais pas de changement radical de l'humain. Elles nous ont même appris à nous méfier des grands chambardements. Qu'il s'agisse de l'écologie, du féminisme, d'une nouvelle spiritualité ou autre, tout ce qui prétend changer l'humain comporte le risque de contrainte et de violence physique ou morale sur cet humain. Les dominants supportent mal de voir leur projet échouer.

Alors, n’être rien, être une page blanche où l’histoire se réécrit? Une illusion, un mythe. Un mythe renouvelé, par exemple dans l’idée de changer l’humain et de sauver la planète, ou de modifier les rapports humains. Il ne s’agit pas d’être défaitiste, mais de considérer ce qui est possible. La mémoire serait-elle une prison? Une fatalité? Non, je la vois comme une condition indispensable à la vie. Changer l’humain, le convertir, est souvent le fruit d’une pensée totalitaire ou sectaire. L’accepter dans ses fonctionnements et faire avec pas à pas, sans contrainte excessive, est une forme de sagesse. Et changer partiellement, sur des points spécifiques, est possible. Pourvu que nous mettions la barre à une hauteur réaliste.

N'être rien, ce serait réellement n'être rien. Ce ne serait pas être une page blanche, car la page est déjà le fruit d'une histoire, donc d'une mémoire. Assumer notre mémoire, là d'où nous venons, est une liberté. Et peut-être une condition pour faire évoluer notre espèce ou notre individu.

Catégories : Philosophie 5 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Joli billet! Il m'évoque deux chose. D'abord l'aphorisme de Bion touchant à l'attitude du psychanaliste: "Etre sans désir et sans mémoire". C'est à dire prêt à accueillir ce qui vient sans idée préconçue, sans volonté de changer l'autre. Ensuite, je pense au beau roman d'Ogawa, "La formule préférée du professeur", où elle décrit les liens d'un vieux mathématicien dont les souvenirs ne durent jamais que 80 minutes avec sa femme de ménage. A lire de toute urgence si l'on s'intéresse à la mémoire.

  • Pourquoi y'a-t-il quelques chose plutôt que rien?

  • Et bien je suis allé acheté le livre d'Ogawa. Je vais le lire avec les 4 autres en cours. Ça va prendre un peu de temps. Merci pour ce comm.

  • @ Bibou
    "Pourquoi y a-t-il quelques chose plutôt que rien?"
    C'est par cette phrase que débute le beau livre "Dieu et la science", rédigé par Jean Guitton en collaboration avec les frères Bogdanov et publié en 1991 aux Editions Grasset.

  • A propos Mario, j'ai acheté le dernier livre des frères Bogdanov. Il va faire partie de mes lectures d'été.

    "Pourquoi y a-t-il quelques chose plutôt que rien?"

    Pouvoir se poser cette question est déjà extra-ordinaire.

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