28 juin 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 15)

On m'a fait la remarque hors ligne que le rythme de parution de ce roman-blog est un peu lent et que le fil, le suivi de la lecture s'en ressent. Je vais essayer de tenir régulièrement deux parutions par semaine. J'ai été plus occupé mais avec l'été cela devrait aller. Et j'ai l'intention de le finir avant la fin août.

Episode précédent: voir ici.


- Manu?

- Allo? Paul? Je t’entends mal.

- Devine qui je viens de voir!

- Delphine. Tu avais rendez-vous avec elle, non?

- Delphine et Romane. Je te raconterai. Dis-moi: as-tu remarqué des préparatifs pour un concert ce soir?

- Oui. Place de la Mairie, il y a un podium.

- Je suis invité au concert. Les trois amies seront présentes. Tu viens?

sentier.jpg- C’est toi qui es invité.

- Je t’invite aussi. Tu les connaîtras.

- D’accord, si elles m’acceptent.

- Je passe te prendre à neuf heures ce soir.

En raccrochant je pense au numéro d’Elsa posé sur la table près de l’ordinateur. Je n’ose appeler. Quelque chose me retient. Une pudeur, une fragilité. Une rencontre change l’équilibre intérieur. Romane m’anime pour un temps limité. Delphine, je ne sais pas. Mais Elsa, c’est autre chose. Ce qui pourrait bouger n’est pas simplement lié au désir ou à une affinité. C’est autrement plus vaste. Quelque chose bougera. Pourrait bouger. Bougera ou pourrait bouger? Comment sait-on ce qui prendra de la place dans notre vie? Avec Elsa je le sais. Je le sais depuis une minute. Depuis que j’ai décidé d’aller à Apt ce soir. J’y vais pour elle. Je décide de l’appeler. Je ne sais que dire. Je lui dis que je ne sais que dire. Elle rit. Je ris. Elle cesse de rire et attend. Je continue à dire que je ne sais que dire.

- C’est une drôle de situation. J’ai envie de vous parler et je n’ai rien à dire. Qu’allez-vous penser de moi? Ne pensez rien, je suis, oui je suis ému, bête, nu dans ma tête.

- Depuis Romane vous aimez être nu, dit-elle.

- Comment? Elle vous a dit? Elle vous a dit quoi? Qu’elle a pris mes vêtements?

- Elle m’a tout dit...

Mes jambes tremblent. M’asseoir, vite, je vais tomber, je devrais raccrocher et partir très loin, me faire oublier, l’oublier. Je me sens coupable face à elle, coupable d’avoir pris Romane dans mes bras, je me sens complètement défait, idiot, comment faire face, pourquoi me mettre dans un tel état?

- Vous ne me devez rien, dit-elle encore. Et je l’entends rire à nouveau, comme hier matin dans les gorges. Je ris avec elle, mais pas pour longtemps: rire sans avoir rien à se dire est trop étrange pour moi.

- Elsa, je... Merci pour votre numéro, je suis... confus...
OppeCafé.jpg
Je raccroche. Je sors et vais chez Jo le serveur. La minuscule terrasse du Café des Gorges est en partie à l’ombre. La chaleur est encore plus accablante qu’hier. Le souffle brûlant de l’air venu du bas d’Oppedette vide ma tête. Jo est allé à Revest. Le café est fermé. Je reste sur la terrasse. Madame Lebaye passe, suivie par son gros chat noir et blanc. Elle me salue, je lui rends son salut. Elle me demande si mon roman avance. Je lui dis que non. Elle me prévient: la chaleur va encore monter dans les prochaines semaines. On n’a encore rien vu. Les gens vont devenir fous. Ma tête ne saura plus trouver les mots. je devrais écrire vite pendant qu’il est encore temps. Je lui dis: oui, vous avez raison, je vais écrire pendant qu’il est encore temps. Je lui mens car je ne vais rien écrire. Je vais aller à Banon chercher des livres de René Char au Bleuet chez Gattefossé. Je lui mens pour avoir la paix. Lui expliquer Elsa, René Char, non, non, elle n’a pas besoin de savoir. Madame Lebaye est ma logeuse. La propriétaire de la petite maison que je loue. Elle habite plus loin, un deux pièces après le tilleul. Elle reste là et me regarde. Elle me dit:

- Monsieur Jo est sorti.

- Oui.

- Vous n’avez rien à boire. Il est allé chercher un tonneau de bière.

Ici les rues sont si petites que les camions de livraison ne peuvent venir. Ici c’est le bout du monde. En haut la route monte vers le Belvédaire puis redescend vers Viens et Céreste. En bas on va vers Valsaintes et Chaloux. Il y a l’entrée des gorges, avec, avant, des prés et des boisés. On passe de replats en vallons creusés dans la montagne par le Calavon. Jo est allé se ravitailler à Forcalquier.

- Il est à Manosque, dit Madame Lebaye. Il avait à faire là-bas. C’est ce qu’il m’a dit.

- Oh, c’est quoi ce bruit? C’est la sieste!

La voix de Monsieur Santini sort de sa maison. On entend ses pas sur le plancher et la porte qui grince.

- Ah, c’est vous Monsieur Paul! Madame Lebaye, mes hommages.

Et sans attendre nos saluts il rentre, puis revient avec trois verres et une demi bouteille de vin rosé.

- Allez, c’est moi qui arrose!

- Oh, dit Madame Lebaye en riant, il n’y a plus grand chose à arroser.

- Ben faut voir, répond Santini. Au fait Monsieur Paul votre roman avance?

Et sans attendre ma réponse il me demande si je sais qui sont ces trois inconnues qu’il a aperçues hier. Je lui dis que j’ai fait connaissance. Madame Lebaye s’exclame que mon roman ne va pas avancer. Santini est intéressé. Il me pose mille questions: leur âge - je n’en sais rien, leurs prénoms, leur métier, laquelle m’intéresse, ou si les trois m’intéressent. Je réponds un peu dans le vague ce qui lui donne envie d’en savoir plus. Une heure et la demi bouteille plus tard nous en parlons encore, et Madame Lebaye, habituellement discrète, a tout écouté avec une attention de lynx.

Je prends enfin congé et pars pour Banon. Au Bleuet Gattefossé m’entretient des soirées littéraires. Il souhaite les faire connaître alentour: Sault, Simiane, les Revest, et en faire une manifestation intercantonale. Je lui promets de m’entretenir avec lui dès que possible, je dis que j’ai peu de temps, que je cherche du René Char, il me conduit au rayon poésie, et je choisis trois livres.

Lavande-Banon-Provence.jpgAu retour je m’arrête dans la plaine avant Simiane et m’assied à l’écart de la route pour lire. J’ouvre au hasard «Lettera amorosa», l’un des trois livres.

«Je ris merveilleusement avec toi,
Voilà la chance unique».


Le texte est illustré, une sorte de rond comme un soleil avec peut-être des feuilles vertes. Je repense au rire d’Elsa. Je la rappelle. Je lui présente mes excuses.

- Pourquoi?

- Pour avoir coupé la conversation de manière abrupte.

Elle rit à nouveau. Nous parlons un moment. Quand nous nous disons A ce soir c'est comme si nous nous connaissions depuis un mois.

A la page suivante, à droite, deux oiseaux bruns et rouges se tiennent par le bec. Sur la page de gauche deux autres textes. Le premier:

«Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions?»

Je passe le reste de l’après-midi sur cette idée. J’ai connu une femme il y a longtemps. Nous nous étions d’abord parlé, mais ensuite l’amour a commencé par des gestes, des gestes remplis d’intention. Les mots sont venus après.

Puis je suis rentre, je mange un but de pain et du fromage et je passe prendre Manu pour aller à Apt.

Il y a foule, il faut poser la voiture vers le supermarché et revenir en ville à pieds. Nous allons vers la place de la mairie. Il est neuf heures trente. Le concert commence à dix heures. Nous cherchons deux places sur une terrasse.

 

(A suivre. Tous les épisodes ici)

02:52 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

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