Delphine, Romane & Elsa (partie 13)

Episode précédent: voir ici.

Chapitre 4


En rentrant chez moi je trouve un papier plié attaché à la poignée avec une ficelle blanche. Je le prend sans le déchirer et l’ouvre. C’est le dessin d’un oiseau. Il est montré un peu de côté, avec dessous des étendues et des collines. Peu de couleurs. Juste l’essentiel. Le trait est léger, doux et piquant. Pas de signature. Je devine de qui est ce trait.

tempete-en-mer-turner.jpgJe mange quelques fruits et ouvre l’ordinateur. Aujourd’hui je dois écrire. Mais ce qui vient est imprévu. Cela commence par une image d’eau, et une voile. Il y a une tempête, une terrible tempête. Les maisons du rivage, de l’autre côté de la route, reçoivent les embruns. Sur l’eau quelques bateaux tentent de regagner le port mais on ne voit pas plus loin que la main. Le vent, la pluie, les vagues immenses, le bruit des cordages, la lumière si faible, rien n’est possible dans cette mer où la mort danse et tourbillonne.

Où aller quand la mer se refuse, quand elle vous jette les uns contre les autres comme les  plumes d’un oreiller déchiré qu’on secoue? Je suis dans l’image et j’entends des appels venant des bateaux, des cris de détresse, des cris de perdition. J’entends les craquements des bateaux qui s’éperonnent, s’entrechoquent, les bois qui se fendent, les mâts qui s’effondrent, et les cris mélangés au vent rageur, au vent qui mord, au vent de mort, au vent où personne ne trouve grâce. Il n’y a plus de grâce, pas de rédemption dans la tempête qui arrache tout. Des morceaux de voile filent à toute vitesse le long des maisons. Un corps ensanglanté est projeté tête la première contre les pierres du mur qui borde le quai. Il s’écrase dans une tache rouge qu’un paquet de mer efface aussitôt et l’emporte au large.

Après deux jours de tempête on a trouvé l’apocalypse. Des dizaines de cadavres, mutilés, transpercés, l’horreur figée dans le regard. Sur toute la côte les bateaux ont coulé, des maisons ont été inondées, des toits envolés, tuant encore au loin par la tôle coupante et les poutres arrachées, mutilant par le verre tranchant. De mémoire humaine, même dans les annales de cette côte, on n’a jamais vu cela. Personne n’a pu expliquer la violence des vents et la durée du cataclysme. Je repense à cette tempête dont j’ai lu le récit, donc j’ai vu un tableau peint par un survivant. Un tableau où la seule lumière dans la succession de noirs, de gris et de feu roulant, est l’argent de l’écume où se noie le regard qui s’attarde. Que vient faire cette image dans ma journée?

Je l’écris sur une nouvelle page. Rien à voir avec mon projet de livre. Peut-être un signe. Je suis parfois sujet à des visions ou des images, qui annoncent un événement. Je ne sais pas d’avance de quoi il s’agit. L’image peut représenter n’importe quelle situation. C’est son contenu qui importe. Et son contenu ne prend du sens que quand un événement vient concrétiser ma vision. Je travaille à dépister plus vite l’événement. J’ai constaté que l’image est précédée de signes avant-coureurs, des choses que l’on me raconte ou que je lis et dont le déroulement prend sa source parfois dans des détails presque insignifiants. Je veux utiliser ce talent pour éviter des drames ou favoriser des événements heureux. En pensant cela je doute de la légitimité d’une intervention. Est-il permis de vouloir infléchir le cours des événements?

On frappe à ma porte.

- C’est ouvert.
porte-Lumiere.jpg
La poignée tourne doucement et la porte s’ouvre. Dans le contre-jour je reconnais la silhouette et les cheveux de Delphine. Elle reste immobile, ne dit rien.

- Entrez et fermez la porte. Le frais va s'échapper.

Elle ne bouge pas. Un pied dedans, un pied dehors. A cause de cela je sais que jamais je ne pourrai entrer en relation avec elle. Un pied dedans, un pied dehors: il n’y a pas de relation possible. On est ou dedans ou dehors. J’ai connu une femme qui gardait une photo de son ami précédent dans sa table de nuit. Deux ans après elle me l’a avoué. Quels dégâts cela avait fait en moi! La sentir si près, si loin, si présente, si absente. Recommencer cela, jamais. Mais je pense aussi que je réagis trop vite. On ne se connaît pas, il n'y a pas encore d'apprivoisement. Oui mais quand même, elle reste entre deux.

- Vous vous décidez?

- Je ne sais pas. Je crois que je n’aurais pas dû venir.

Ici elle me donne à choisir. L’inviter à entrer en acceptant son incertitude et ses pieds à deux endroits, dedans et dehors. Aller la chercher, la prendre par la main, lui tracer le chemin. Je pense qu'elle sait d’instinct comment faire danser l’homme autour d’elle. Je peux aussi la laisser décider, ne pas l’inciter à autre chose qu’à ce qu’elle décidera de faire à l’instant même. Une bouffée de chaleur entre par la porte. Je ne dis plus rien. Elle sait ce que je pense. Elle m’a entendu. Elle sait que je souhaite garder le frais. Elle laisse la porte ouverte et reste immobile. C’est un choix. Elle a décidé de ne pas tenir compte de mon souhait.

Commence alors un dialogue avec moi-même. Et si c’était simplement de la timidité? Une sorte d’inhibition qu’elle ne maîtrise pas? Peu importe. Elle peut fermer la porte, je l’ai demandé. Oui tu l’as demandé, et en le demandant tu la contrains à entrer ou à sortir. Et si elle avait envie d’être là où elle est? Mais j’ai le droit de vouloir garder la porte fermée et de préserver ma fraîcheur. Oui, tu as le droit. Et elle a le droit de rester où elle est. Tu lui as dit que la porte est ouverte. Et je lui ai aussi dit d’entrer et de fermer. Et si elle reste là tu vas la forcer à entrer? La mettre dehors? Non. Ni l’un ni l’autre. J’ai déjà capitulé. Je la laisse décider. Je suis chez moi et je ne décide pas. Je n’ai pas envie de me battre, je lui laisse le pouvoir. Elle est plus forte que moi. Si j’étais le maître je l’aurais déjà faite entrer ou sortir. Ma passivité me dit que je ne suis pas le maître.

Tout en continuant à écrire au clavier je lui pose une question:

- Croyez-vous que nous aurons une tempête?

Pas de réponse.

- Croyez-vous que la trame d’un drame se tisse sur le plateau?

Pas de réponse.

- Croyez-vous que l’on peut intervenir sur le monde pour en changer les événements?

- Mesure la profondeur de l’eau avant de t’y plonger.

- Que voulez-vous dire?

- C’est un proverbe arabe. Il veut dire: n’agis pas à la légère. Surtout si tu veux infléchir le cours du monde.

Je me tourne vers elle. Elle est assise en tailleur, toujours au même endroit. A moitié dans le soleil. Je lui laisse le pouvoir et vais m’asseoir près d’elle.

 

(Image 1: Tempête en mer, Turner. 2: ano)

 

(Trouver tous les épisodes: ici)

Catégories : Elsa 7 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Ah la porte ouverte. Tout un symbole dans les relations qui semble simple au premier abord..

    Si une porte est ouverte cela sous entend que tout le monde peut y entrer sans attente ni accord préalable.

    Mais cela veut-il dire que l’on y sera reçu à bras ouverts ? J’y vois pour celui qui laisse sa porte ouverte à tous, une certaine facilité qui lui permet de ne pas s’impliquer. Pas besoin d’ouvrir et d’accueillir son visiteur. Pas d’action ni interaction juste une présence.

    Pas très engageant pour établir un contact, hein ? ;o)


    Au plaisir de vous lire ☺

  • Oui Olga, il y a même contradiction entre le fait qu'il suffise de tourner la poignée pour ouvrir la porte, donc facilité apparente d'entrer en contact, et le fait que Paul ne se déplace pas pour ouvrir. Il laisse l'entière responsabilité à Delphine de faire tout le boulot et ne lui facilite rien. Elle n'est pas reçue à bras ouvert.

    Il se donne même des raisons de l'écarter d'emblée de sa vie - comme si elle lui avait demandé ou promis quelque chose!

    Et il met bien du temps à aller enfin vers elle. Le jeu de pouvoir qu'il lui attribue est des deux côtés. Et le plus fort est que finalement elle s'est assise là où il ne veut pas, et qu'il doit bien se rendre à elle et à sa position s'il ne veut pas la déplacer et donc entrer dans un rapport de force d'où la violence, même seulement verbale ou intentionnelle, ne serait pas absente.

    Visiblement Delphine lui pose problème.

    Mais, Olga, chuuuttt... c'est la suite... Cela sera l'un des aspects du dialogue entre eux.

  • Pour la question de la porte ouverte ou fermée, c'est de la compétence de M. Musset: voir à son adresse, il est dans l'annuaire. Par contre, s'il s'agit seulement de la tentation d'entrer ou de sortir en se retournant ou pas, ça c'est le rayon d'Orphée & Eurydice. Voir la suite:

    "Orpheus is torn between the will to save Eurydice and the temptation to look back at her, between love and desire; he gives in desire, and the love object dies forever, but to lead her into the light would be renounce desire. A door must be closed or open. But most doors are half-open or half-closed".
    A. Compagnon, M. Lilla, C. Cosman, "Literature, Theory and Common Sense", Princeton University Press, 2004.

  • Le dialogue risque de tourner court si "le jeu de pouvoir" entre en scène dès le début d'un contact ;o)

    Mais comme c'est une idée fixe du narrateur je suis impatiente de lire qui va l'emporter ;o)

  • Ah, Olga, on peut être parfois surpris du déroulement des choses. Le narrateur est certes habité de cette idée de manière insistante. Mais il rend visible ce qui est souvent sous-jacent dans les relations humaines.

  • Rabbit, heureusement Delphine n'est pas en si grand danger qu'Eurydice. Et on ne sait pas encore ce qu'elle attend, ou ce qu'elle apporte. Je crois qu'elle peut nous réserver quelques surprises... :o)

  • Rien de mieux que d'être surpris alors que l'on ne s'y attend pas ;o)

Les commentaires sont fermés.