11 juin 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 12)

Episode précédent: voir ici.


La montée à Oppedette me laisse coulant. Je passe par le chemin de pierre qui arrive au belvédaire. La route serait plus facile . Je reste avec le parfum et les bras de Romane. Elle m’a touché. Pourtant mon premier sentiment est que je ne pourrais entrer en relation avec elle. Ses méandres ne sont pas les miens. Je passerais du temps, un temps agréable, un temps sensuel si cela se présentait. Mais je craindrais de ne pas répondre à son besoin. A cette sensibilité si particulière, audacieuse et cristalline. Je pourrais la blesser sans le savoir. Elle ne le dirait pas. J’ai le sentiment qu’il faut la suivre et la deviner. Si je ne sens pas tout à l’avance, si je ne la devine pas sans qu’elle ait besoin de parler, elle me le reprochera.

belvédaire.jpgJe ne veux pas entrer dans ce jeux: deviner l’autre. Je sais le faire. Je l’ai déjà fait. Certaines femmes adorent cela. Mais c’est un terrain glissant et intrusif. Il ne faut pas se tromper. Une erreur et c’est le décalage. Et la fausse proximité que produit ce jeu de devinette rend l’écart beaucoup plus grand quand il survient. Et il survient toujours. Pourquoi ne surviendrait-il pas?

J’arrive au village. Il fait si chaud, les cigales en sont hésitantes, les murs  comme des radiateurs. Je m’arrête au café. Le Café des Gorges. Evidement. Jo le serveur est assis sous la tonnelle et lit La Provence, le quotidien du sud-est.

- Salut Paul!

- Quelle chaleur ici. J’étais mieux dans l’eau.

Pas un bruit. Pas même une mouche. Encore moins de voiture. La charrette de Monsieur Santini est assise sur son cul de l’autre côté de la petite place. Personne sur la terrasse.

- C’est calme ce midi.

- Les gens ont trop chaud. Les randonneurs sont dans les coins d’ombre. Tu bois quelque chose?

- Un panaché.

- C’est comme si c’était fait.

Jo va à l’intérieur. Je prends son journal. Dans les journaux régionaux il y a quelques informations nationales et internationales, des pubs, et des infos locales, village par village, commune par commune. Chateau-Arnoux perd une de ses brigades de gendarmerie. Chiara, la petite opérée du coeur, sera de retour à Volx dans trois jours. Un coureur veut réaliser le plus grand nombre d’ascensions du Mont-Ventoux en une journée. Carpentras... Carpentras: «Des inscriptions antisémites et pro-turques ont été découvertes il y a deux jours dans le centre ville et certains quartiers périphériques. Elles ne sont pas revendiquées mais la police y voit un lien possible avec les événements en Méditerranée. Les premiers témoignages recueillis rappellent l’affaire de la profanation du cimetière juif. Les habitants craignent d’être à nouveau le théâtre d’une campagne comme celle des années quatre-vingt dix.»

Je referme le journal en pensant à Romane. Vivre, avec comme passé des siècles de rejet et de persécutions, quelle histoire. Je prends place à la terrasse. Jo apporte le panaché.

- Tu as lu ce qui s’est passé à Carpentras?

- Non!?

- Il y a eu des inscriptions antisémites.

- Bon sang, cela ne va pas recommencer.

- Cela recommence déjà, Jo, cela recommence.

- Non, c’est seulement des graffitis, du défoulement.

- Je l’espère.

- Que veux-tu dire?

- Que je sens autre chose monter.

- Allons, tu es trop négatif.

- Ce n’est pas mon habitude. Mais je peux me tromper.
oppedette-1_063.jpg
J'espère me tromper. Je dis ce que je sens. Mieux vaut parler que de faire l’autruche. Se cacher les choses leur donne de la force. Romane cherche un idéal. Que serait devenu l’Europe si le communisme avait gagné partout? Serions-nous dans une ère de paix partout? Serions-nous aussi libre qu’aujourd’hui? Et si Hitler avait gagné? Je vois d'immenses marées brunes dans les villes, des militaires partout, la terreur. Sa question me revient. Oui, il y avait du bon dans le communisme. Il y avait un rêve que le Christ n’aurait pas renié. Il en a posé les jalons. Il y a eu un peuple  tentant de changer la longue histoire de la domination des Hommes pas les Hommes. Mais le rêve est aussi un cauchemar.Il y a eu la terreur, la domination d'autres peuples, la confiscation de la liberté. Même s’il y avait de bonnes choses on ne peut plus recommencer comme il y a un siècle. C'était trop de souffrances. Et comme juive elle n’aurait pas eu de place. Le rejet des juifs n’est pas une spécialité de la droite extrême, il est autant répandu dans la gauche extrême. J’appelle Manu.

Manu est à Apt. Il a besoin d’un bloc-note, le sien est plein. Il prend toujours beaucoup de notes. Je lui demande ce qu’il pense des femmes qu’il faut deviner. Il me fait préciser ma question. Je lui raconte le moment passé avec Romane, et le sentiment qui m’est resté.

- Je connais ton intuition, Paul. Mais demande-le lui. Si tu ne demandes pas tu ne peux pas être certain. Après tu te fais ton cinéma. Ce que tu commences déjà à faire.

- Mais enfin, Manu, je ne peux pas lui demander si elle a besoin qu’on la devine. J’imagine la scène: «Pourquoi veux-tu savoir cela?» «Pour quand nous serons ensemble». Impossible!

- Vas-y au culot. Dis-lui qu’elle t’intéresse, que tu as craqué pour elle, que tu as besoin de la connaître. Demande-lui quel est son point de rupture dans une relation.

- Au culot, moi, non. Ce n’est pas ma nature. Que veux-tu dire quoi par point de rupture?

- Ce qui fait qu’elle pourrait s’en aller. On en a tous un, plus ou moins vite atteint. Commence par lui demander où elle le place. Tous les couples devraient de poser cette question pour connaître les priorités de son partenaire et sa marge de manoeuvre avec lui.

- Ok, je vais voir. Je te tiens au courant.

- C’est ce que je disais: tu n’est déjà plus branché sur ton projet de livre.

- M’ouais. A plus tard.

Le point de rupture. Bonne idée. Mais c’est une question de couple. Je n’en suis pas encore là. Je ne sais pas si j’en ai envie. Et le baiser de Romane n’est pas suffisant pour me lier à elle. Le téléphone sonne à l’intérieur du café. J’entend Jo échanger quelques mots. Je suis trop loin je ne comprends pas la discussion. Il revient.

- Cétait pour toi.

- C’était qui?

- Devine... Elsa.

Mon coeur tressaille. Mes idées s’agitent. Jo me tend un bout de papier.

- Tiens: son numéro de portable.

 

Tous les épisodes ici.

 

 

J-2 à Tripoli. Si tout va bien...

11:23 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : elsa, delphine, romane, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Va falloir attendre pour savoir si Paul va se faire un autre cinéma avec Elsa ...

Quel suspens ! ;o)

(o_~)

Écrit par : Loredana | 10 juin 2010

Et c'est pas fini Loredana!

Écrit par : hommelibre | 10 juin 2010

J'vous crois sans problème que c'est pas fini ;o) L'éventail réel ou fantasmé des rencontres et relations entre hommes et femmes est sans fin.

Il y a donc de quoi écrire, et lire, pour un moment ;o))

(☼_☼)

Écrit par : Loredana | 11 juin 2010

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