05 juin 2010

Delphine, Romane & Elsa (partie 11)

Episode précédent: voir ici.


herbe1.jpgRomane est visiblement déstabilisée par ma question. Elle comprend bien qu’ici veut dire ici sur le plateau d’Albion, mais aussi ici à la place de Delphine, ici avec moi. Ses yeux tournent rapidement dans plusieurs directions, elle semble vouloir parler, mordille sa lèvre, me regarde en souriant, arrache un brin d’herbe, et dit enfin:

- Saviez-vous que René Char était communiste? Beaucoup d’écrivains de l’époque l’étaient. Savez-vous pourquoi?

Je l’observe. Elle ne me regarde pas. Elle épluche son brin d’herbe à coups d’ongles et de dents et souffle les morceaux vers un caillou qu’elle a choisi pour cible.

- Beaucoup d’efforts, peu de résultats.

- Quoi?

- Le caillou. Beaucoup d’efforts, peu de résultats. Vous ne l’avez touché qu’une fois.

Elle sourit.

- Vous n’avez pas répondu au sujet des écrivains communistes.

- Vous n’avez pas plus répondu, lui dis-je.

- A quel sujet?

- Que faites-vous ici?

- Vous d’abord!

- Soit. Je ne sais pas pourquoi ils étaient communistes. Pour être à l’avant-garde. Le communisme promettait un nouveau monde et un Homme nouveau. Cela ne s’est pas passé comme prévu. Difficile de faire du nouveau avec des dirigeants pétris de vieux comportements. On a vu que la dictature et les crimes en masse peuvent aussi bien être rouges que bruns.

- Vous pensez que rien n’était bon dans le communisme?

- Je ne dis pas cela. Je pense qu’il comporte des erreurs théoriques fondamentales et que l’humain reste l’humain. On ne le change pas en quelques années.

- Quelles erreurs fondamentales?

- Par exemple: croire et décréter que nous sommes tous égaux. Cela supposerait que nous sommes tous les mêmes. Ce n’est pas le cas.

- Moi je trouve que c’est un bel idéal. J’admire ceux qui se sont engagés pour amener plus de justice dans le monde.
Nu1.jpg
Etrange Romane qui lit René Char et qui parle du communisme dans un coin perdu de Provence avec un homme nu. Je me retiens de rire.

- Romane, si vous voulez plus de justice et d’égalité, pourquoi restez-vous habillée?

Elle hésite, dit que ce n’est pas pareil. Que cela me donnerait des idées. Je lui dis que si elle me prête des idées je les garderai. Elle rit. Elle comprend vite. Elle reprend.

- Mon grand-père était communiste. Il vivait à New-York. Il tenait un journal de contre-information. Ses opinions politiques l’ont mené en prison. Après il a émigré en Israël.

- Pourquoi en Israël?

- Il était juif. Moi aussi je suis juive.

Silence. J’ai déjà constaté ce silence en même circonstance.

- Pourquoi ne dites-vous rien? Vous n’aimez pas les juifs?

- Mais non, pas du tout.

Ma réponse masque mal une sorte de culpabilité. J’explique que tout ce qui touche Israël est chargé. Elle approuve.

- Je le sais.

Je lui rappelle notre perception des juifs à travers l’Histoire. Comment l’interdit sur les prêts à intérêts dans le catholicisme a favorisé la création des banques par des syriaques et des juifs, et comment ensuite on leur a reproché de maîtriser l’argent.

- Je sais.

Je lui demande ce qu’elle pense de l’affaire du bateau turc.

- Je n’ai rien à dire. De toutes façons je suis juive donc suspecte. Parlons d’autre chose.

Pour bien rompre cette discussion elle se déshabille aussi. Ce n’est pas le moment d’aborder les choses difficiles. Elle est à fleur de peau. Je lui en parlerai une autre fois. Quand elle se retrouve nue elle tient sa  robe comme un trophée et dit avec défi:

- Egalité!

Et sans attendre elle reprend le livre de René Char, trouve sa page et me lance:

- Ecoute cette phrase: «Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.» Moi je viens pour troubler. Je veux troubler l’ordre. Troubler les obéissances admises et les loyautés obligées. Je suis juive mais rebelle à mes pères et à ma religion. Je suis hébreuse, pas juive.

nu2.jpgElle se lève et danse, en chantant un chant si prenant qu’il force à écouter son âme. Elle me tend la main. Je me lève et viens vers elle, je l’accompagne dans sa danse qui tourne autour de moi, s’éloigne, se rapproche. Elle s’éloigne encore, revient très près, se colle à moi et mets ses bras autour de mes épaules. Elle parle à voix basse à mon oreille.

- Je suis née en Israël, j’ai passé mes premières années dans un kibboutz. Mon grand-père m’a appris le partage. Je l’adorais. J’ai juré de n’aimer qu’un homme qui saurait partager comme lui. Après je suis venue en France. Je suis devenue française. Je ne sais pas si je suis heureuse ou pas. Serre-moi dans tes bras.

Mes mains passent derrière son dos. J’y découvre un mélange de dureté et d’abandon. Je la remercie de m’offrir ce moment de tendresse. Elle pose son regard dans le mien et ses lèvres sur les miennes. Elle sent que mon corps n’est pas indifférent à cette étreinte, elle se retire en riant, s’habille rapidement, me fait encore un baiser et s’en va comme une antilope en m’envoyant un grand salut accompagné de son rire si clair et tragique à la fois.

Je la regarde disparaître. Je n’ai pas vraiment compris ce qui s’est passé. Puis je me rhabille, et remonte lentement vers le village.

Douze coups sonnent au clocher.

 


(Pour retrouver tous les épisodes: http://hommelibre.blog.tdg.ch/elsa/. Images: 1: ano. 2: j-m. isaac. 3: ladychatterlay.)



PS: J-6 pour l’otage suisse en Libye.

17:32 Publié dans Elsa | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : elsa, delphine, romane, femmes, provence, banon, alpes, vaucluse | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

RECETTE : TADJINE ZITOUNE " POULET AU OLIVE"

Ingrédients (6 personnes):

1 poulet coupé en morceaux ou des cuisses ou pilons. 2 oignons hachés 1 gousse d'ail (facultatif) 3 belles carottes 500 g d'olives vertes dénoyautées. Huile et un peu de beurre Sel Poivre blanc de préférence à défaut
du poivre noir 1 bâtonnet de cannelle 1 c à c de cannelle en poudre 1 bouquet de persil frais haché 1 cube de bouillon de volaille (facultatif) 1 citron (le jus) 1 jaune d'oeuf.

Préparation:

Dans un fait-tout ou un tajine, faites chauffer l'huile et le beurre (vous pouvez n'utiliser que de l'huile), faites revenir dans cette huile, les oignons hachés, rajoutez les morceaux de poulet avec les carottes, l'ail écrasé et les épices ainsi que la moitié du bouquet de persil.

Couvrez d'eau, émiettez le cube de bouillon de volaille et laissez cuire à feu doux.
Entre-temps, faites blanchir vos olives dans une eau bouillante 7 minutes, 2 fois en changeant l'eau.

A mi-cuisson du poulet, introduisez les olives, poursuivez la cuisson.
Une fois le poulet cuit, dans un bol, prélevez un peu de sauce ( 2 c à s ) laissez refroidir, rajoutez le jaune d'oeuf, 2 c à s de persil frais haché et arrosez de jus de citron, fouttez à l'aide d'une fourchette, puis introduisez ce mélange que l'on nomme la AKDA dans la sauce afin de la lier et de la rendre plus onctueuse, remuez à l'aide d'une cuillère en bois laissez frémir 1minute, puis éteignez le feu de suite.

Saupoudrez de persil haché et servez chaud

Écrit par : Roule ta bille | 05 juin 2010

Magnifique hommelibre, mais ne laissez pas cette belle histoire être gâchée par le Troll aux recettes Porphyre/Roule ta bille etc etc etc chez qui le mot "Juif" donne des spasmes!

Je reprends la lecture de ce roman à son début.

NB: Si mes souvenirs sont bons, que vous seriez meilleur comme écrivain ou parolier qu'en chanteur,non?! Là c'est réussi! J'attends la suite...:)

Écrit par : Patoucha | 07 juin 2010

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