31 mai 2010

Les ailes de la métaphore

- Tu prends le débutant sous ton aile?
- Oui, je pense qu’il ira loin.
- S’il peut digérer son changement de situation.
- Il a un mental d’acier, je ne doute pas de lui.
- Tu lui es très attaché. Ne devrais-tu pas prendre du recul?
- Il est comme un fils pour moi.


atome.pngLe langage est truffé de comparaisons et métaphores. Dans ce petit dialogue fictif, il y en a une à chaque phrase:

- prendre sous son aile: un humain n’a pas d’aile. La métaphore indique ici la protection, comme un oiseau avec ses petits.

- il ira loin: cette expression est si familière que l’on oublie facilement qu’il s’agit d’abord d’une information spatiale ou géographique: on va loin en distance. Mais par analogie (ressemblance ou comparaison) elle s’applique aussi à une carrière ou à un projet.

- digérer un changement: digérer s’applique à la physiologie digestive, on l’emploie ici pour sire qu’il faut du temps pour faire siennes certaines informations, comme il faut du temps pour faire siens les aliments.

- mental d’acier: allez donc chercher de l’acier dans le cerveau, et qui plus est dans cette abstraction qu’est le mental. Ici cela signifie qu’il a une détermination ou un volonté aussi fortes que l’acier est dur.

- être attaché: aucune corde, aucune chaîne ne nous attachent. Le verbe attacher désigne d’abord une réalité matérielle, avant d’être transposé dans le domaine de l’affect.

- prendre du recul: encore une métaphore spatiale pour exprimer une attitude d’esprit.

- comme un fils: cela signifie que la personne en prendra soin comme s’il était son propre fils.
systeme_solaire.jpg
L’analogie consiste à comparer deux choses qui sont différentes mais qui ont des points communs, le comparant permettant d’avoir une idée ou de comprendre le comparé. L’exemple de l’atome et du système solaire est intéressant à ce titre. On a souvent comparé un atome avec son noyau et ses électrons au soleil avec ses planètes. Pourtant ce sont deux objets hautement différents. Mais ce qui les rapproche est d’avoir un élément central (noyau ou soleil) et des éléments périphériques en mouvement autour de l’élément central. L’atome étant extrêmement petit, cette comparaison a permis d’en vulgariser l’idée dans le public avant que l’on puisse en donner des représentations graphiques réelles.

Dans les analogies, la comparaison exprime explicitement le lien en utilisant des termes spécifiques: comme, tel, même, pareil, semblable, ainsi que, mieux que, plus que, etc. Dans la métaphore, au contraire, le rapport d'analogie reste sous-entendu.

La science utilise les analogies, comme pour cet exemple de l’atome. Elle utilise la ressemblance des structures de relation entre les objets, pas leur nature. L’alchimie du moyen-âge le faisait aussi, parfois sans rigueur car utilisant autant la ressemblance de nature (exemple ci-après: rouge) que de structure de relation. Ainsi les plantes à fleurs rouges étaient supposé traiter les pathologies du sang par analogie avec la couleur. Mais cela ne se vérifie pas forcément scientifiquement.

alchimie_ima.jpgLa littérature, en particulier la poésie, utilise bien sûr abondamment les métaphores et comparaisons. Prenons ces deux vers de Rimbaud dans «Le dormeur du val»:

«…; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.»


- son lit vert est la végétation où il est allongé. Il ne s’agit pas d’un lit avec pieds et matelas.

- où la lumière pleut: la lumière n’est pas de l’eau. Le sens premier de pluie est: Précipitation d'eau atmosphérique sous forme de gouttes liquides. Par analogie, on parle de pluie quand des objets pas trop gros et en grand nombre tombent du ciel: pluie de billets, pluie de confettis. Pluie de lumière suggère la pesanteur de l’atmosphère et induit un paradoxe entre la lumière qui est habituellement sèche et cette humidité: la lumière symbolisant souvent la libération ou un aspect positif des choses, la pluie indique que cette lumière est entachée d’eau, assombrie, amenant un élément préparatoire à la chute dans ce poème magnifique.

Ainsi notre conversation habituelle est remplie de comparaisons et métaphores. Il m’arrive parfois de faire un jeu avec certains amis: signaler chaque analogie (comparaison ou métaphore) quand elle apparaît dans la conversation, puis d’en chercher une autre s’il en existe. Un autre jeu est aussi de prendre la métaphore au premier degré:

Il ira loin. - Jusqu’où sur la carte?

Puisque j’ai cité Arthur Rimbaud, voici le poème en entier:

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.



A lire:  le dossier sur l’analogie dans le magazine Sciences Humaines du mois de mai.

Pour finir voici une chanson où le titre lui-même est une analogie, et qui en contient plusieurs dans le texte:







PS: Tripoli, c’est comme une prison pour l’otage suisse Max Göldi. Non, pas comme: c’est une prison.

13:29 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, littérature, alchimie, science, analogie, métaphore, rimbaud, ouragan | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Les commentaires sont fermés.