Care: le bonheur obligatoire, ou la progression de l’Etat-Mère

Si vous n’êtes pas encore familier avec le mot «care», c’est de l’anglais. C’est un mot qui a plusieurs sens. On peut citer comme traduction: le soin, la prise en charge, s’occuper, prendre soin de, se charger de, et contient aussi les aides thérapeutiques et plus loin la notion de souci.

care.gif1. La notion de «care»

C’est aussi le mot emblématique d’un courant issu du féminisme radical dans les années 80. Il s’agissait de demander à l’Etat de s’occuper mieux des femmes et des gens en général, de viser plus à leur bien-être qu’à la simple gestion du bien commun et des aspects administratifs de la société. A l’origine il s’agissait de demander à la justice d‘être moins abstraite, moins «masculine et froide», et de faire preuve de plus de sentiments envers les victimes - les femmes donc, par principe, selon l’évangile féministe.

La notion de care, «prendre soin de» ou «prendre en charge», a été et est de plus en plus opposée aux valeurs marchandes de consommation et à l’idée de mépris de l’humain, qui seraient associés à une société masculine.

On voit ici que le féminisme radical et différencialiste continue dans trois directions qui lui sont chères:

1. La société masculine est une société violente, une société du mépris, de la destruction, les hommes seuls étant porteurs de violence, mépris et destruction et pas les femmes.

2. Il faut faire passer la vie privée sous le contrôle de l’Etat: le couple, le soin, le bonheur, tout cela doit être administré et supervisé par l’Etat. 1984 approche!

3. Ce féminisme cultivait la victimisation uniquement féminine, maintenant tous les humains sont des victimes aliénées et l’Etat doit prendre en charge cette aliénation pour définir le bonheur et l’appliquer à tous. L’ennemi est l’aliéneur, l’homme blanc capitaliste. Le marxisme continue à creuser son trou.

Le Club Med faisait slogan sur «Le bonheur, si je veux». La théorie radicale-féministe care dit: «Ton bonheur malgré toi, je le veux».


2. La société matriarcale
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Passons sur cet anglicisme malheureux dont la sonorité même heurte l’oreille. L’exotisme fait mode et l’on sait le féminisme professionnel susceptible de manger à tous les rateliers et à tous les opportunismes, quand ce n’est pas à toutes les falsifications. Il y a d’autres mots en français, déjà utilisés et clairs dans leur sens: solidarité, fraternité, humanité, entraide, coopération, par exemple. Mais cela fait moins neuf que care. A part une couche de peinture fraîche, care n’apporte rien en terme de contenu. Le «prendre soin de» existe déjà sous le capitalisme. Par les politiques de santé communautaires, par les formations médicales orientées patient et équipe, par l’implication des patients et d’une manière générale des citoyens dans les décisions sur le mode de vie et l’organisation partielle des activités relatives au vivre ensemble, entre autres. Je ne vois pas ce que le care apporte de nouveau par rapport aux développements de la société depuis 30 ans, sinon d’en faire une trade mark à l’usage exclusif des socialo-féministes. On dirait presque une OPA inamicale.

Par contre on voit immédiatement le bond en avant que cette théorie va faire faire à l’assistanat. Rien de changé à gauche! Vous n’êtes pas responsables de votre malheur, c’est la méchante société masculine-capitaliste qui vous en veut, vous êtes irresponsables, l’Etat va l’être pour vous et va s’immiscer de plus en plus dans votre vie privée.

On peut aussi pressentir les dégâts de la société des sentiments: la dictature de l‘émotion, déjà très répandue, deviendra la norme. On n’évaluera plus selon des critères objectifs mais selon les sentiments. Toutes les interprétations sont possibles. Si c’est cela la société féminisée, alors vive la société masculine! Tiens, dans les idéogrammes chinois, le bonheur est de genre masculin, comme en français.

Avec la loi objective, au moins rien n’était imposé par l’Etat en matière de bien ou de mal. Avec le «prendre en charge» et les sentiments, tout choix pourra contrevenir aux goûts et aux représentations du bonheur des uns ou des autres. Cette subjectivisation de la société, porte ouverte à tous les délires au sens propre car sans repère fixe et durable, sera compensée par l’Etat et sa bienveillance. L’Etat maternant creuse son lit et la dictature "douce", celle qui rogne les ailes de l'indépendance et de la responsabilité individuelle, progresse.

Car le but de ce féminisme qui tape sur le masculin sans que personne n’ait le courage de s’y opposer est bien là: imposer peu à peu une société matriarcale et maternante, déresponsabilisante, surveillée par l’Etat-Mère.


care-martine-aubry_34.jpg3. La fin de l’espèce?

Le bonheur n’en est qu’un prétexte. Car franchement, mettre le bonheur au centre d’un projet politique comme le fait aujourd’hui le parti socialiste français, n’est-ce pas la pire des duperies que l’on puisse proposer en politique? Comme si le bonheur ne dépendait que de la société et non de ses propres actions et dispositions, comme si l’individualisme responsabilisant n’était qu’une mauvaise déclinaison du méchant capitalisme, sur lequel on peut cracher sans vergogne aujourd’hui et le traiter de trop associé au consumérisme puisque l’on a déjà tout. Et comme si, en creux de la notion de soin, émergeait la validation que nous sommes tous plus ou moins malades. Le déni de notre simple humanité, avec ses forces et faiblesses, commence là: nous sommes malades, la société est malade, il faut nous soigner.

Cette philosophie, c’est la fin de l’humanité qui approche. Toute espèce a dû se battre pour exister. La fin de la lutte pour la vie (valeur méchamment capitalisto-masculine, bien sûr...) est probablement la fin de l’espèce. Décidément, le féminin n’est probablement pas l’avenir de l’Homme.

Les partis ou les Etats qui veulent faire le bonheur des peuples, on les connaît. Ils n’ont laissé que des bains de sang, de la torture, des millions de cadavres derrière eux. Cela a toujours été des Etats totalitaires.

Le bonheur obligatoire (obligatoire n’est pas dit mais est implicite dans le projet care) sera l’objectif nouveau à consommer. Qui veut du bonheur? Qui n’a pas eu son rail de bonheur ce matin? Qui veut être soigné?
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Pas de bonheur signifiera prise en charge par l’Etat ou exclusion sociale. La compétition vers le bonheur va entraîner des pressions terribles, des dépressions, de nouvelles pathologies.

Le bonheur collectif, le bonheur dû à la prise en charge par l’Etat, le bonheur en soi durable et stable est un mythe, un nouveau paradis perdu ou à venir. Et le socialo-féminisme en est la nouvelle religion. A voir la tête de Martine Aubry ou de Ségolène Royal, je doute qu’elles apportent le bonheur aux français. Ah, ce n’est pas bien de juger sur la tête. Mais avec le bonheur au centre du programme socialiste, je suis maintenant en droit d’estimer qui a une tête susceptible de me rendre heureux!...

Laissons le bonheur aux poètes, aux philosophes, aux amoureux et aux individus. Et demandons à la politique de ne s’occuper que de ce qu’elle sait faire. Et je doute que la politique soit matrice de bonheur.

 

 

 

PS: Le bonheur, pour l'otage suisse de Kadhafi, sera de retrouver les siens. 21 mois de retenue contre son gré.

Catégories : société 11 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • merci pour cet excellent billet.

    " l’Etat va l’être pour vous et va s’immiscer de plus en plus dans votre vie privée."

    et ils en sonts déjà là en Suéde quand on voit les dégats de la loi anti-fessée
    ils sonts déjà dans une société matriarcale eux

  • Merci John pour ce billet utile et bien senti.

    Pour permettre d'en préciser les contours, je tiens toutefois à signaler que le féminisme ne saurait être réduit au courant lesbo-anti-mecs surtout représenté aux Amériques, et qu'ont rallié diverses baronnies féministes locales généralement lobotomisées et totalement antilaïques (oui : antilaïques. La laïcité n'est pas un sous-ensemble de la religion, elle vise d'abord a séparer morale et droit, sphère privée et sphère publique, doncques).

    Car il existe aussi un féminisme républicain, avec pour mère Simone de Beauvoir, comme fille Elisabeth Badinter, qui a mis en pièce le féministe victimiste dans son livre "Fausse route", et même comme petite fille Belinda Cannone dont le récent essai "La Tentation de Pénelope" est tout à fait roboratif.

  • Vous faites une lecture très orientée idéologiquement de la "société du care" articulé autour d'une thèse contestable : 1. la seule source de la "nouvelle valeur" serait uniquement le féminisme, 2. donc c'est de la connerie. Je vous laisse votre syllogisme pour ce qu'il est, du révisionnisme machiste.

    Venons en à votre incroyable réduction initiale. Toute réflexion passe necessaire par une réduction certes... Mais réduire la fraternité, ou en version "Ségolène Sans Royal" - le "care", à un concept féministe relève tout de même d'une vision partiale.

    Il faut déjà mettre la plupart des imams, des prêtres et des rabbins dans la catégorie des féministes invétérés, ce qui fait déjà sourire.

    Mais ce n'est pas tout, la fraternité, l'attention porté aux autres comme possibilité de dépasser la culture individualiste induite par l'état-providence ne me parait pas un sujet à balayer comme une pauv'merde de mal-baisée -- j'ai reçu votre texte comme cela, désolé.

    Que la réalité complexe des effets délétères de la providence d'état ait un lien avec le patriarcat idéalisé que fut la "Grande République" (1875-1905) on peut éventuellement en discuter, mais dans un deuxième temps.

    En effet, le dépassement de la providence d'état par la restauration de la responsabilité individuelle permet enrichir le postulat existentialiste à la base de la République autrement que par l'exaltation de l'autorité infaillible.

    Que ce postulat initial "les hommes naissent..." soit de nature plutot masculine est une réalité qu'il est bien risible de vouloir nier, mais surtout il s'agit d'une question annexe : la victoire de l'individualisme est une réalité lourde de catastrophes.

  • Merci pour votre article excellent.J'ai beaucoup appris!

  • Très intéressant et rendant bien ce doux totalitarisme souhaité par Mme Aubry (surnommée la mère-emptoire en son temps du gvt Jospin). En revanche, l'amalgame avec les féministes est un peu cruel. Quant à Ségolène Royal, je pense qu'elle n'a rien à faire dans votre analyse : il me semble que précisément, s'il y a une distinction à opérer entre les deux femmes politiques françaises, c'est que la seconde, "challenger", n'utilise pas l'Etat de façon interventionniste comme l'actuelle Première secrétaire du PS mais comme fondement structurel, axé sur les services publics et prérogatives régaliennes. Dès lors, l'individu s'en émancipe, les entreprises aussi, le tout étant que le contre-équilibre dont l'Etat doit être le garant puisse perdurer (notion d'"ordre juste" : tout le monde à sa place mais indépendamment, l'Etat étant correcteur, uniquement en cas de nécessité ou de "désordre", c'est à dire en gros en cas d'injustice ou d'inefficacité).

  • ouah je ne sais pas d'ou cela provient ce féminisme que tu décris HL mais je n'aimerais pas être dans la tête de ces femmes là. Elles doivent être tellement frustrées.... vive les hommes!

  • @ Loone:

    L'un des enjeux du care est la revalorisation des activités liées au souci d'autrui.

    "Soulager la douleur d’un patient qui souffre, éduquer des enfants, faire les courses ou le ménage, autant d’activités très concrètes dans lesquelles des individus font preuve de sollicitude et s’occupent d’autrui. Malgré son importance, ce soin des autres fut longtemps tenu dans l’ombre de l’intimité, presque invisible… Non rémunéré quand il est domestique, mal rétribué quand il est un métier, il souffre d’un cruel manque de reconnaissance dans nos sociétés. N’est-il pourtant pas au cœur de toute vie humaine et pas seulement des plus fragiles ?"

    http://www.scienceshumaines.com/l--238217ere-du-care_fr_23164.html

    "Non rémunéré": on a ici un des objectifs de la théorie du care: contourner le vocabulaire usuel (ex: travaux domestiques) pour mettre en avant un mot susceptible de donner lieu à des indemnités financières. Le travail à la maison n'est pas payé (par qui, d'ailleurs devrait-il l'être?), mais le "care" pourra l'être. C'est une astuce

    Pour cette raison entre autre le care est sorti initialement des milieux féministes. D'autre part, la notion de care est associée à une différenciation de genre qui date des déàbuts en 1982:

    "Pour déterminer la conception que se font les femmes de la moralité et les caractéristiques de l’éthique du care, Gilligan se base sur trois études – la principale étant consacrée au dilemme posé par la décision d’avorter. De ces entretiens, elle dérive le constat d’une opposition entre l’éthique du care et l’éthique de la justice exemplifiée par le modèle de Kohlberg.

    ...

    Corollairement, l’éthique du care identifie dans l’abandon et la souffrance d’autrui les principaux maux contre lequel il faut lutter, quand l’éthique de la justice se préoccupe davantage de l’inégalité et de l’oppression (Gilligan, 1982 : 100 ; 1995). Ces deux orientations morales sont enfin sous-tendues par des conceptions distinctes du soi (Gilligan, 1982 : 30 ; Lyons, 1983), que Gilligan, suivant les travaux de la psychanalyste Nancy Chodorow (1978), éclaire en référence aux rapports distincts que la mère entretient avec l’enfant en fonction de son sexe perçu et au rôle de ces rapports dans la construction de l’identité. L’importance de la séparation d’avec la mère pour la constitution de l’identité masculine expliquerait que les garçons développent une conception positionnelle du soi, valorisant l’individualité et la distinction ; au contraire le rôle de l’attachement dans la constitution de l’identité féminine rendrait compte du fait que les femmes élaborent une conception relationnelle du soi, dans laquelle l’identité se définit d’abord en référence aux relations dans lesquelles elle s’inscrit."

    ...

    "Plus qu’aux travaux de Gilligan, cette dernière objection s’adresse au courant maternaliste de l’éthique du care, que représentent notamment, bien qu’avec des différences importantes, Nel Noddings (1984), Sarah Ruddick (1989) et Virginia Held (1995). Radicalisant les thèses de Gilligan, ces auteurs font de la relation dyadique entre la mère et l’enfant le pivot d’une redéfinition de l’éthique du care par opposition avec l’éthique de la justice, identifiée comme abstraite et individualiste. La relation mère-enfant est perçue comme le paradigme de toute relation de care dans la mesure où elle est toute entière définie par le projet de répondre aux besoins d’un autre spécifique caractérisé par sa vulnérabilité et sa dépendance au point que sa préservation passe nécessairement par celle de la relation."

    http://www.dicopo.org/spip.php?article101

    Ces extraits montrent bien que la notion de care est d'abord un champs féministe.

    Maintenant, est-ce de la connerie parce que c'est féministe? Je vous laisse à votre compréhension. Pour ma part ce donne forcément une orientation particulière, genrée, essentialiste comme d'après moi la majorité des théories féministes radicales, lesquelles reposent initialement sur le paradigme de l'homme-patron-bourreau et la femme-victime-prolétaire. La littérature féministe des années 60-70 regorge de cette autoroute de la pensée. Cela se décline encore de nos jours avec les falsifications des chiffres de la violence conjugale et le quasi-déni où est maintenu l'homme victime.

    Je crois donc très utile de ramener cette notion du care à ses origines d'une part et à ses objectifs d'autre part. Ma lecture est certes orientée, c'est bien comme cela, car d'une part je ne suis pas né de la dernière pluie, et d'autre part le care n'est pas un concept neutre: c'est un concept politisé par presque trois décennies de féminisme.


    Le constat que je fais du projet care est que le soin à autrui, qui n'est pas une notion genrée, les hommes étant tout aussi capables que les femmes de porter attention et d'agir en faveur de ceux qui souffrent ou sont vulnérables, le soin à autrui donc va progressivement être tarifé, encadré par des structure d'Etat. Ce sera la fin de l'aide spontanée, du don bénévole de soi, tout soutien deviendra une marchandise de plus. La valorisation financière du care, au lieu d'aller contre la marchandisation comme Mme Aubry le prétend, va étendre le nombre de prestations tarifées et marchandisées.

    Cela me fait penser aux enfants à qui l'on donne une pièce pour qu'ils fassent la vaisselle. Plus rien de gratuit, plus rien d'authentique. Le care est d'abord une financiarisation de l'un des sentiments humains les plus fondamentaux: l'entraide. Ce sera autrement plus réducteur que mon billet!

  • Vali, c'est le féminisme radical, différencialiste, celui qui dès les années 60 posait l'homme en patron-exploiteur-bourreau et la femme en prolétaire-victime. C'est le féminisme que je dénonce habituellement pour ses excès et son idéologie.

  • @Vali

    Merci pour cette réaction mesurée et informative à mon rentre-dedans d'entre deux portes... Finalement la référence au féminisme avait nuit à ma perception correcte de votre propos.

    Ce que vous combattez dans l'idéologie du "care" c'est qu'elle procède d'une "monétisation de l'entraide". Voila qui change tout.

    Si vous avez raison, il s'agit d'une aggravation de la "séparation", de ce dénudage des êtres dans des bulles de consommation et de production de signes spectaculaires et marchands.

    Si vous avez raison, vous délimitez une ligne nette entre le "care" et la vision "royaliste" de la "société fraternelle". Auquel cas tout ceux qui pensaient -- comme moi -- que le "care" était une version transcrite de la "société fraternelle" se trompaient. Mince alors.

    En effet, la "société fraternelle" peut se concevoir avec une démonétisation raisonnée de l'entraide.
    1. Démonétisation conceptualisée comme force de reconquête d'existences émancipées, en particulier par la mise en valeur du tiers secteur -- non-étatique et non-marchand (associations, mutuelles, coopératives, fondations, ...).
    2. Démonétisation accompagnée par la mise en place d'indicateurs différents que la croissance de la masse de richesse monétaire échangée -- vieux thème royaliste s'il en est.
    3. Démonétisation raisonnée relèvant d'une stratégie plus vaste de reconquête de marges de manoeuvres idéologiques et doctrinales dans l'affrontement entre Etat et Marché pour faire un place à l'Humain.

    Et pas seulement à l'Homme :-?

  • Merci pour le partage!
    Bonne continuation!

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