Les mots gris

Depuis des années on peut constater une volonté de changer le langage et de gommer les mots qui dérangent. Ainsi en est-il du mot «aveugle», devenu en langage gris: non-voyant ou mal voyant. Ou malentendant pour sourd. Un internaute - Greg - me suggérait d’en parler lors du débat sur la censure et la violence d’origine ethnique.

aveugle1.jpgCes nouveaux mots, comme non-voyant, sont utilisés parce que forcément on estime qu’aveugle dérange ou heurte des sensibilités. Je ne sais qui a décidé cela mais sur un forum, j’ai trouvé ceci:

«En effet, «sourd» est délaissé au niveau officiel pour l'euphémisme «malentendant» (comme «sourd» pour «mal-entendant» ou «aveugle» pour «mal-voyant» ou «non-voyant»).

Pour avoir travaillé avec des handicapés (pardon, des «personnes à mobilité réduite»), je peux te dire qu'eux, ils n'hésitent pas à utiliser les termes moins «politiquement corrects» mais plus lexicalement corrects.

JeanPaul»


On peut estimer que ces nouveaux mots, ces mots gris, ceux qui disent la chose sans la dire vraiment (comme les mariages gris), introduisent quelques nuances qui n’existaient pas. Par exemple, malentendant ne veut pas dire complètement sourd. Par contre non-voyant est synonyme d’aveugle. Aveugle contiendrait-il des connotations péjoratives que non-voyant ne contiendrait pas? Dans la réalité les choses sont plus proches du commentaire de Jean-Paul: malvoyant, en synonyme d'aveugle,  est utilisé pour le politiquement correct.
Gris800.jpg
Cette épidémie touche d’autres secteurs: une concierge ou un cantonnier sont devenus des techniciens de surface. (Il n’est pas dit qu’un ramoneur soit devenu un technicien du ciel...).

Ne pas dire les choses, les édulcorer, vivre dans la peur de déranger, d’être mal interprété. Chacun pourra désormais créer ses mots gris. Exemple d’un internaute sur le forum déjà cité:

- «Bientôt aux infos, on appellera une chatte un félidé domestique femelle, pour ne pas choquer...».

- Une ménagère de moins de 50 ans pourrait s’appeler du «temps de cerveau disponible pour TF1».

- L’immigré deviendrait le «travailleur polyvalent ultramobile de souche variable».

- Le policier: «l’aimable protecteur de la loi que les méchants bandits obligent à devenir très cruel».

- Un politicien chevronné devient «sculpteur sur bois spécialisé dans le façonnage de l’organe sensoriel situé dans la cavité buccale».

Bref, pour éviter toute connotation dérangeante, parlons gris!




PS: Car au moins nous avons la chance de parler, tandis que Max Göldi est dans le silence de sa prison kadhafienne à Tripoli.

Catégories : Liberté 21 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • La couleur grise décrit bien ces mots ternes. Ainsi, une prostituée devient "une travailleuse du sexe". Bref, de peur de choquer, de manquer de respect ou d'être vulgaire, on n'ose plus appeler un chat un chat.

  • Bien vu Hommelibre,
    Dans le cadre de mon boulot où j'avais à faire (fort à faire) avec un service de l'état, je me permets de vous rapporter l'anecdote suivante :
    Une responsable fait parvenir à notre intention une note de service demandant de remplacer le terme "parent d'élève" par "géniteur d'apprenant" !!? Je peux vous assurer que c'est authentique et que cette responsable est loin d'être une farceuse. Elle est plutôt du genre dictatrice.

    Il existe un site Internet dont je vous cite ci-dessous une partie du préambule et son adresse :
    "Le xyloglotte (en grec : langue de bois) est une langue nouvelle reposant sur le concept incontournable du complexificationnage. L'idée maîtresse s'exprime et se comprend aisément : pourquoi, comme le disait autrefois mon prof de math, se compliquer la vie à faire simple alors qu'il est si simple de faire compliqué ? Alors s'il existe des mots et des expressions compréhensibles par le commun des mortels, quoi de plus distrayant que de les rendre abscons" ?
    http://www.cledut.net/xylo.htm
    Bien à vous !

  • Une travailleuse du sexe, ça fait penser à une pelleteuse qui déblaie le bitume de ses ordures, une femme qui écume ses jours dans une sorte de pénistencier à cellules interchangeables. Une travailleuse du sexe, cela fait penser aux travaux d'Hercule qui recueillent les renoncules à chaque passage de mercedes. Une travailleuse du sexe, cela donne un statut égalitaire à la dame. Alors que prostituée, pour celles et ceux qui sont attachés à la notion de péché, à la Bible ou au Coran, cela a une connotation sale, de relégation dans les bas-fonds du genre humain. Des fois, certains mots donnent de nouveaux statuts à des gens qui ont été longtemps déconsidérés dans la vie, voir vouées à l'enfer. La prostitution reste quelque chose de marginale et de pas très sain pour une fille ou un garçon. Cependant, entre le nom d'éboueur ou de technicien de la voirie, je préfère le second qui donne un rôle d'importance à un travail d'importance. Et à prostituée, je préfère quand même travailleuse du sexe qui signifie clairement que la fille pratique un métier d'importance (sans elles, combien de viols dans les villes et les campagnes? Combien d'hommes en totale détresse privé de tendresse et de soins corporelles?) et non pas quelque chose de clandestin, d'immonde et de dégueulasse. Aux jours gris, tout le monde préfère les jours ensoleillés. Mais parfois, il faut savoir se contenter du gris en attendant beaucoup mieux.

  • C'est vrai. Mais alors, quant à moi, je préfère mille fois le terme de "fille de joie".

  • "Dame de petite vertu" est aussi un terme plaisant.

  • Le pire des mots gris est, je pense : "interruption volontaire de grossesse" en lieu et place d'"avortement". Car il s'agit-là bel et bien de banaliser un acte contre-nature.
    Et ce que je dis n'est pas un mensonge, euh pardon, une "contrevérité".

  • Pachakmac,

    Oui, je vous entends bien, mais alors je préfère cueilleuse de renoncules (qui rime avec testi-...) que travailleuse du sexe!

    J'ai deux objections (sans abjections) à cette locution:

    1. Un métier est défini par un terme spécifique. Tout le monde travaille, donc tout le monde est travailleur ou travailleuse. Mais quel travail précisément? Grutier, agent de change, caissier, mécanicien, etc, sont des définitions précises qui disent ce que l'on va trouver. Travailleuse du sexe ne veut rien dire. C'est la double peine pour les prostituées: d'un mot à connotation négative, elles passent à un mot sans aucune connotation, sans définition, elles n'ont pas de métier (rien de changé donc), elles n'existent pas professionnellement donc socialement. Une façon très pudique mais pas forcément saine de les évacuer...

    2. C'est dans notre tête que sévissent le jugement et les connotations négatives. Que l'on dise prostituée ou travailleuse du sexe, fille de joie ou péripatéticienne, tant que notre tête n'a pas admis qu'il s'agit d'une personne humaine qui remplit une fonction dans une société qui la demande, et qu'en tant qu'humain elle mérite autant de respect que n'importe qui, rien ne changera. Jésus avait très bien compris cela en accueillant près de lui la prostituée, dans une société où c'était très très mal vu.

    Changeons nos têtes plutôt que les mots, sans quoi les nouveaux mots seront tôt ou tard à leur tour contaminés par nos jugements négatifs et notre rejet/mépris. Le vocable travailleuse du sexe n'offre pour moi pas plus de respect ou de gommage des connotations négatives. Au contraire même: je me demande encore plus ce que cela cache, et en creux cela renforce les connotations négatives qui sont pour ainsi dire "appelée" à l'esprit par ce "travailleuse du sexe" qui se déroule comme un rouleau compresseur.

    Fichtre! Une prostituée pouvait encore travailler à la tâche, faire la grasse matinée. La travailleuse du sexe est aux pièces, a un horaire comme le suggère le mot travailleuse, et non seulement ce qu'elle fait ne l'amuse pas forcément (tout le monde a-t-il un métier qui lui plait?) mais de surcroît le sexe est encore plus banalisé, déprimé, dévalorisé. Une fille de joie pouvait parfois donner l'illusion du plaisir. La travailleuse, c'est à la chaîne, et que le mec ne s'avise surtout pas de croire qu'il peut se prendre le pied: il paie, fonctionne et s'en va.

    Mais, j'ai une idée... hum hum... hé hé hé... à peine orientée... hin hin... pouffe pouffe... c'est peut-être un coup des féministes: mécaniser le terme de péripatéticienne pour dégoûter les hommes...

    C'est d'ailleurs amusant comme ce métier de prostituée a d'autres définitions contradictoires: à fille de joie on peut opposer fille de mauvaise vie, par exemple. On a le choix, c'est dans notre tête que cela se passe.

  • Roolmops, mdr!

    Excellent le dictionnaire xyloglotte! A garder sous les yeux les jours de blues ou de manque d'inspiration. Je me permettrai d'en resservir quelques bonnes pages. Merci pour ce lien dont la lecture me rend tout superfétatoire (prêt à faire une grande nouba à Toire). Pour qui ne le sait pas, Toire est une ville. On dit: "Aller à Toire", synonyme de "Tous les chemins mènent à Rome". On dit aussi "Brèves de con Toire" pour définir des histoire bêtes et courtes.

    Pour le "géniteur d'apprenant", pfff... fallait oser. C'est la réification totale, insérons notre foutre à proximité d'une ovule disponible pour procréer cette machine braillarde qu'on nomme un enfant mais qu'heureusement des complexificationneurs et neuses vont rendre à la vie mécanique de rejetons de géniteurs...

    Problème: si le marmot braillard, et caractériel à force d'être réifié, ne veut rien apprendre, le géniteur d'apprenant ne sera plus géniteur de rien du tout.

  • Exactement, John. C'est dans notre tête chercheuse... que ça se passe avec les filles... où que ça se passe pas. Et si on disait une "passante"? :)))) Bon. Soyons un brin sérieux. Le terme "travailleuse du sexe" fait effectivement penser à rouleau compresseur, c'est pourquoi le "bitume" de mon premier commentaire. Les autoroutes du plaisir étant gratuites en Suisse, une fois la vignette payée, on pourrait,nous les mecs, porter des vignettes que l'on achèteraient à des guichets féministes. Avec l'argent récolté, ces gentilles dames pourraient démarrer des programmes pour plus d'égalité, encore plus de pouvoir, encore plus de dépendance de nous les hommes envers elles. Ah bagnoles, quand tu nous tiens par la queue des filles, par les bouchons devant leurs tunnels, God fait Hard! J'arrive pas être sérieux. Sorry, John. je fais que me marrer en vous écrivant ce matin. Bon. Et puis l'avantage de la vignette, c'est que la fille ne peut plus rien exigé financièrement de nous. Il nous reste juste à faire le plein de benzine, et hop, c'est parti pour l'autoroute des vacances. Ah mince, une fois passée la frontière italienne, il faut payer au kilomètre. Ah les filles! Elles nous tiennent, et bien. J'imagine même pas le prix du ferry-boat et l'arrivée en Libye où Berlusconi a lâché les euros de Bruxelle pour construire les belles de nuit à Kadhafi. Mais son baise-main était bien une sorte de renoncule du désert offerte à son maître. Comme quoi, la haine des uns fait l'amour des autres... bonne journée. Max n'a pas notre chance mais à chaque instant il y a un être humain sur cette terre qui pense à lui. Un jour viendra, couleur d'orange (Aragon)...

  • Certes, "un long fruit d'or" sonne mieux qu'"une poire". On peut préférer "un homme pas très grand" à "un homme petit". S'exprimer avec délicatesse, soit! Mais édulcorer les mots justes en les remplaçant à tout-va par d'autres, souvent trop techniques et sans relief, frise le ridicule; cela vaut aussi pour la féminisation à outrance des mots.

  • Pachakmac: pas sérieux ce matin... ça me va! Même si le sujet est sérieux c'est bien de rire.

    Kissa: "long fruit d'or", oooooo, c'est boooooooo...

    La délicatesse, d'accord aussi, peut être dans le choix des mots, mais aussi dans l'agencement de la phrase et dans le ton. Des mots crus peuvent exprimer le sensible et pas forcément le vulgaire ou l'agressif.

    Je m'essaie à quelques exemples:

    "Un homme petit, dont la taille permet de voir l'envers des choses".

    "La pute se déshabille avec une lenteur que le client ne comprend pas. Il est troublé. Il la regarde avec dans les yeux ce mélange d'avidité et d'étonnement qui le fait désirable. Elle, elle gagne plus que de l'argent: elle est belle dans le regard de cet inconnu."

  • Hommelibre "Un long fruit d'or", c'est beau mais ce n'est pas de moi. Je crois me rappeler que c'est de Victor Hugo : "J'ai dit au long fruit d'or : mais tu n'es qu'une poire!" :-))) Oui, un mot cru peut être positif (cf. "La putain respectueuse").

  • Et les parents qui ont un enfant adopté et qui va à l'école, va-t-on les appeler géniteurs d'apprenant ?
    Pour y comprendre quelque chose à tout ce charabia, il faudra que je me mette à jour avec mon compétentiel de référence que m'avait enseignée une demi-mondaine à l'université.
    Mais il n'y a pas que les technocrates du langage qui n'ose pas appeler les choses par leur nom. Il y a aussi ceux qui pratiquent l'ar(got) de coder leur langage.

    Exemple de conversation dans un ménage catholique pratiquant son argot :

    - Si sa sainté voulait faire preuve d'œcuménisme, elle ferait bien de nettoyer son tabernacle avant l'arrivée tant attendue du Christ pour l'eucharistie !

    Donnerait, traduit en français européen classique :

    - Eh ! L'beauf ! Tu pourrais aider, te bouger le cul et virer ton merdier de
    boutanches vides et de cendars pleins de ta tribune de foot avant que ton connard de patron se pointe, que t'as invité à béqu'ter ce soir, merde quoi !

    Et non pas :

    - Très chère, peut-être eussiez-vous dû faire un brin de toilette avant que je vous honorasse et vous en fisse profiter oralement.

    Tout cela m'incite à d'adhérer au plus vite au groupe appelé Oulipo, Ouvroir de Littérature Potentielle dont Raymond Queneau a été le cofondateur.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouvroir_de_litt%C3%A9rature_potentielle

  • Intéressant l'Oulipo.

  • Les bitumeuses, elles goudronnent, elles goudronnent. Et de leurs chaudrons bouillonnent des phrases brouillonnent qui papillonnent dans les garçonnières polissonnes. On se prend leurs râteaux en pleine poire et leurs fraises ont le goût succulent des fruits ayant poussé sur le fumier. Humm! Bonne soirée. Les demi-mondaines sont sympas avec toi seulement quand tu as le porte-monnaie remplie. Ce sont des commerçantes qui ont pignon sur rue et pigeons dans leur lit rose bonbon qui respire la peluche et la baudruche. La ruche des guêpes est plus vivace que la ruche des abeilles qui se meurent. Einstein le disait: quand les abeilles disparaîtrons, les hommes ne survivront pas longtemps...

  • Pachakmac: commenter 3 billets d'un seul texte cohérent, quel talent! Bravo!

  • A noter que "prostituée" est également un mot "gris" (soit selon homme libre un mot qui dit la chose sans la dire vraiment) puisque le mot vient de "prostituere" qui veut surtout dire "mettre devant, exposer aux yeux".

    L'expression "travailleuse du sexe", moins équivoque, dépouille les autres termes de leur aspiration à enrichir la réalité avec un peu de finesse et de poésie.

    A ma connaissance, l'expression travailleuse du sexe est même bien moins gris que tous les autres termes ou expressions qui portent sur le plus dur métier du monde. J'aime pour ma part la sonorité de "gourgandine".

  • @ Ngabo: intéressante la précision concernant "prostituée". Ce mot en effet ne signifie pas vraiment la chose qu'il est censé désigner.

    Travailleuse du sexe manque singulièrement de ce plus, poésie ou autre, qui fait du désir un acte vivant et non mécanique. Et perso je ne le trouve pas si précis car il ne définit pas explicitement de quel travail il s'agit. C'est comme un voyage: on peut considérer que l'on additionne des kilomètres avec des minutes, mais on peut aussi imaginer ce qu'il sera, ce qui lui donne son sel.

    Péripatéticienne me plaît beaucoup puisqu'il a comme étymologie le fait de se promener et de discuter en marchant. Il ne décrit pas l'acte sexuel mais les conditions dans lesquelles la rencontre s'opère en vue de l'aboutissement. Il me plaît d'autant plus qu'il s'utilise aussi pour parler des disciples d'Aristote, qui avaient l'habitude de philosopher en se promenant.

  • J'ai aussi une affection particulière pour "péripatéticienne". L'homme qui aimait philospher en marchant et enseigner de la même manière aura fait fort. La promeneuse ...

  • "Travailleuse du sexe" manque, en effet, de précision. Ce terme évoque tout aussi bien une tenancière (ou une pensionnaire) de maison close, une gérante de sex-shop, une actrice de films pornographiques ou une assistante sexuelle pour handicapés (pardon, pour "personnes à mobilité réduite"). "Hétaïre" ou "courtisane" sont des mots séduisants, mais ils ne conviennent qu'à celles qui oeuvrent dans un certain milieu, en général luxueux.

  • C'est un constat : les mots gris sont souvent qualifiés de ternes, comme la couleur d'ailleurs (ni blanc, ni noir, bien au contraire). Le plus drôle dans l'histoire, c'est que des organismes faîtiers pour la défense et la promotion de la langue française comme la Commission générale de terminologie et de néologie considère systématiquement de terne les traductions des anglicismes en français! Cherchez l'intrus ...

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