- Non, je n’ai pas l’heure!

Voici une réflexion qui vient en complément de mon billet sur le jeu de la mort. Dire oui? Dire non? Quelle limite poser aux possibles stratégies que l’on veut nous imposer?

pickpocket12112006.jpgIl y a deux jours, le magnifique soleil m’a inspiré une pause sur un banc, où j’ai lu un quotidien. Rapidement deux hommes viennent s’asseoir à côté de moi. L’un d’eux, le plus proche, me dit bonjour avec un grand sourire et me serre la main. Interloqué mais ouvert, j’accepte sa main et réponds à son salut. Puis je replonge dans mon journal pour lequel mon temps de lecture est limité. J’ai adopté depuis longtemps le principe que rien ne m’oblige à répondre à une sollicitation extérieure si je ne le décide pas.

L’homme se penche par-dessus mon épaule, comme pour lire, et montre un titre d’article. Il parle peu le français et préfère les gestes semble-t-il. Je commence à être mal à l’aise, il en fait beaucoup alors que je ne montre aucun signe de disponibilité. Et j’ai l’impression, en regard périphérique, que ce n’est pas l’article qui l’intéresse. Son regard va ailleurs: vers la poche intérieure gauche et celle extérieure droite de mon manteau. Mais comme tout prestidigitateur il montre autre chose.

Il se rapproche comme pour mieux lire. Quand je sens sa main appuyer sur ma poche extérieure, il n’y a plus de doute: il cherche à y prendre ce qui s’y trouve. Je me lève d’un coup et m’éloigne. Trop gentil, je m’interdis de gueuler et d’ameuter la rue. Pourtant c’est ce que cela méritait.

Cela m’a fait réfléchir à mon ouverture naturelle aux humains: je ne suis pas assez méfiant. Envie parfois d'être teigneux, taiseux, et regarder ceux qui me demandent quelque chose comme un montagnard qui se dit: «Que me veut-il celui-là?». Mais on ne se refait pas si facilement.

Mais allons plus loin. J’ai déjà connu cette technique, je l’avais oubliée. Aborder l’air de rien, provoquer une adhésion de son interlocuteur en lui demandant un geste simple qui ne suscite en principe pas de résistance: répondre à un salut. S’il m’avait demandé d’emblée de vider mes poches je serais parti immédiatement.
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C’est la technique nommée «Le pied dans la porte». Je retrouve cette approche dans le dernier numéro de «Sciences humaines» (No 213, mars 2010), dossier: «L’énigme de la soumission», page 44. Par exemple, quelqu’un vous demande l’heure. Vous la donnez. Puis, comme vous lui avez répondu, la personne vous demande autre chose, une cigarette par exemple. Si vous avez dit oui une première fois, il y a un maximum de chances pour que vous disiez encore oui malgré le crescendo de la demande. L’autre peut ensuite vous demander deux francs pour prendre le tram. Et après, on ne sait pas.

Comment faire le tri entre les demandes sincères et les manipulations visant à vous délester de quelque chose ou à vous embarquer dans une histoire où vous n’auriez jamais mis les pieds de vous-même? Comment dire non? L’intuition. Mais elle peut être influencée par vos bons sentiments. La méfiance. «Bouhhh, c’est pô bien...». Et pourtant...

Je suis quelqu’un de très ouvert. Mais j’apprends. Et quand on me demande l’heure, je me souris intérieurement quand je peux répondre:

- Non, je n’ai pas l’heure!

 

PS: Quelle heure est-il à Tripoli, Max?

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