Pédophilie et Cie: la société du scandale

Si Polanski, Mitterrand et d’autres n’existaient pas, qui servirait à nous donner l’opportunité de clamer haut et fort notre propre vertu? Nous serions démunis sans boucs émissaires, sans personnages sombres d’avec lesquels nous mettons en contraste notre propre lumière.

scandaleF2.jpgJe ne vais pas débattre sur les actes des uns et des autres. Je souhaite plutôt mettre en évidence les mécanismes collectifs que cela déclenche et comment la société se nourrit de l’ombre.

Une société sans délit n’existe pas. On la voudrait, bien sûr, et c’est légitime. Mais c’est compter sans la rivalité mimétique - dont je parlais dans mon précédent billet - des humains: on désire ce que l’on n’a (ou n’est) pas, parce que l’autre le possède (ou l’est). Un voleur désire ce qu’un autre possède; pour cela il est prêt à ignorer les règles et lois qui permettent de vivre ensemble. Un meurtrier empêchera définitivement un autre de continuer à être ou avoir ce que lui-même n’est ou n’a pas.

Il est dans l’ordre de la pérennité de la vie qu’un individu ou une société mette des règles et se protège de leur transgression, ou demande réparation si celle-ci a eu lieu.

Mais au-delà de ces règles et conséquences, un autre phénomène apparaît: le scandale qui entoure la dénonciation d’actes délictueux ou hors des normes sociales. Dans le cas de Roman Polanski comme dans celui de Frédéric Mitterrand la virulence de la polémique n’est pas loin du lynchage. L’émotion collective prime sur le constat, au point où, dans le cas de Mitterrand, on lui prête des propos pédophiles qu’il n’a pas écrits.

Il est bon d’avoir un bouc émissaire pour dire combien nous-mêmes sommes purs et parfaits. Mais il est encore meilleur d’avoir un bon scandale pour tenter de recoller un monde dont les repères profonds sont morcelés. Au moins, avoir un ennemi, cela soude et rappelle quelques bribes de valeurs communes, sincères ou opportunistes.
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Notre société se nourrit de scandales, elle s’y vautre, et la foule assoiffée s’en abreuve jusqu’à la gueule de bois. Des journaux ne vivent que de cela et en inventent s’il le faut. Demandez aux gens de commenter la rumeur selon laquelle un individu donnerait sa fortune aux pauvres: cela fera 3 minutes de parlotte, et encore. Mais demandez de commenter la tromperie des voisins, là vous en avez pour des jours et des semaines!

Le scandale fait vivre nos misérables insignifiances. Le vide sidéral de nos vies convenues, étriquées, au sens oublié, se remplit soudain d’une mission et d’une appartenance à une communauté d’occasion. Grâce à Polanski, combien se sont sentis vibrer de cette haine bienfaitrice du justicier de comptoir? Il y a de la jouissance orgasmique dans la haine.

Fut un temps où les grands crimes étaient politiques: espionnage, fascisme. Aujourd’hui on voit des pédophiles partout - alors même que statistiquement il n’y en a qu’un sur des dizaines ou centaines de milliers d’individus. Il y en aurait plus si l’on comptait les femmes pédophiles, souvent indétectables. Le sexe fait bon, très bon ménage avec le scandale. Il faut dire qu’à une époque où il suffit de montrer ses fesses en direct à la télé pour devenir célèbre, le scandale à 4 sous a encore de beaux jours devant lui.

Le scandale évite de penser vraiment. Les politiques l’ont bien compris: être scandaleux c’est créer un stress et en même temps prétendre être celui qui nous en sauve, et le ton souvent sentencieux du scandaleux crée une adhésion mimétique de ceux qui l’écoutent. Les exemples abondent tous les jours dans les médias. A défaut d’un but idéal notre monde navigue on ne sait pas trop comment, entre scandales et psychoses, entre insignifiance et surconsommation.

Tout cela dénote me semble-t-il une profonde angoisse du vide, et l’absence de sens à la vie.

La société du scandale est le reflet inverse du défaut de sens.


PS: Les otages suisses en Libye depuis plus de 14 mois? Comme dirait feu Georges Marchais croqué par Ascensi: - C'est un scandaaaale!!!

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Catégories : société 23 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Bonjour, John. Ne croyez-vous pas qu'il y a scandale et scandale? Je veux dire que dans l'éventail des motivations, il y a les "bons" et les "mauvais" scandales, ceux qui sont absolument obscènes et horribles, et ceux qui provoquent la discussion démocratique, l'appel à la liberté. Le voyeurisme et le bavardage autour des scandales odieux m'indiffèrent. Dans le cas de Frédéric Mitterrand, seul sa réponse m'importait mais son livre m'interpellait. Il parlait bien "de jeunes garçons offerts sur le marché à tous ses fantasmes". Une phrase assumée mais chargée d'ambiguïté. Désormais, on veut le croire avec légère réserve en lui laissant un large bénéfice du doute vu sa réaction rapide et convaincante à la télévision. Maintenant, pour les "bons" scandales, je pense que, par exemple, le premier numéro de Play-Boy fut, à l'époque, un immense appel à la liberté des femmes en créant un gigantesque scandale médiatique. De ces scandales-là, il faut savoir les apprécier en philosophe, et regarder ce qui se passe derrière le rideau du scandale. Bon après-midi. Et merci de vos billets toujours bien préparés.

  • @ Pachakmac:

    Oui on peut différencier les scandales. Le problème qui reste est ce fonctionnement à l'électrochoc presque permanent, dont je ne suis pas sûr qu'il permette vraiment une réflexion sur notre société.

    L'exemple que vous citez à propos de Playboy a en effet pu être vu comme un appel à la liberté des femmes. Aujourd'hui, il serait vu comme une aliénation de la femme-objet...

  • @pachakmac

    "Pour la député socialiste Aurélie Filippetti, "Benoît Hamon s'est trompé". "Trop de gens, a-t-elle dit sur i>Télé, ont critiqué les propos de Frédéric Mitterrand sans avoir lu son livre". "Dans ce livre, il n'est jamais question de pédophilie, il n'y a aucune apologie de la pédophilie".

    Je crois plus à une campagne orchestrée" contre lui, qu'à une "montée" de puritanisme! Mais cela donne des articles et ça se vend!

    Il y a eu tant de reportages sur le tourisme sexuelle en Thaïlande!Les parents envoyaient leurs gamins se prostituer pour pouvoir subvenir à l'entretien de la famille. Les enfants disaient haïr les étrangers?! Je me souviens de l'interview sur place d'un couple suisse, genre "Monsieur et Madame tout le monde", pris sur le fait, et qui ont dit "aimer la chair fraîche" ?!! Ont-ils été condamnés à leur retour en Suisse? En tout cas, je n'ai rien lu les concernant!

  • Si l'on veut être crédible quand on proteste contre les fausses accusations de pédophilie (ce que je suis le premier à faire), il faut reconnaître qu'il y a aussi des accusations vraies, et de vrais pédophiles. Mitterand fait incontestablement partie de cette catégorie, et c'est bien ce qu'il a écrit lui-même, même s'il le nie maintenant que cela contrarie une carrière politique qu'il ne projetait sans doute pas à l'époque.

    Ce qui me paraît scandaleux en l'occurence, c'est que n'importe quel homme ordinaire qui aurait écrit la même chose se verrait cloué au pilori par les médias, interdit professionnellement s'il exerce un métier en contact avec des enfants, et s'il est divorcé verrait sa part de garde de ses enfants réduite au minimum.

    Ce qui démontre qu'il n'y a ni "domination masculine" ni "solidarité masculine" dans nos sociétés : par contre, il y a bien une solidarité de la classe politico-médiatique, qui laisse faire les fausses accusations contre les hommes ordinaires et sans défense (ceux d'Outreau), et sait serrer les coudes lorqu'il s'agit de préserver ceux des siens qui sont accusés à juste titre.

  • Antisthène, vous ne dites rien sur le couple suisse cité qui sont des pédophiles en puissance? De plus, ils y allaient à deux à la même "scéance",il y avait du vice en plus d'"aimer" les enfants. et si la chair était fraìche, eux l'étaient bien moins et plus qu'ordinaires qui plus est!. Si j'étais la journaliste, je n'aurais pas hésité un seul instant à le dénoncer aux autorités!

    Etiez-vous aussi certain de la pédophilie de Michael Jackson?

    Pourquoi dénoncer Mitterrand maintenant?

  • @ Patoucha

    Je ne comprends pas bien votre interpellation. Je ne suis pas au courant de toutes les affaires, mais je condamne tous les comportements pédophiliques, comme je condamne toutes les fausses accusations de pédophilie. Mais dans toutes ces affaires il faut être très prudent avant de prendre position, car il est parfois difficile de démêler l'un de l'autre.

    Ceci dit, en ce qui concerne Mitterand, il n'y pas de doute : il a dévoilé lui-même sa pédophilie par écrit, sans ambiguité, dans un ouvrage largement diffusé. Quand il n'était qu'auteur, cela pouvait passer pour une thérapie personnelle, ou comme un témoignage qui pourrait aider à faire avancer d'autres cas comme le sien. Mais il n'est pas possible qu'il reste ministre : un ministre n'est pas n'importe qui, il y a un minimum d'exemplarité à en attendre.

  • Antisthène, je n'ai pas lu le livre et vous? En revanche je me réfère à ce qu'en a dit, et elle n'est pas la seule, la député socialiste Aurélie Filippetti: "Benoît Hamon s'est trompé". "Trop de gens ont critiqué les propos de Frédéric Mitterrand sans avoir lu son livre". "Dans ce livre, il n'est jamais question de pédophilie, il n'y a aucune apologie de la pédophilie".

    Pour une fois qu'une socialiste dit les choses honnêtement.....

  • ...alors que vous, vous êtes catégorique, d'où mon intervention!

  • Frédéric Mitterrand est un personnage intelligent singulièrement obsédé par le sexe à tiroirs. Ce genre d'obsession et la manière de la traiter, donnent sans doute la mesure des problèmes personnels qui sont les siens.
    En 1998, il m'avait longuement interviewé en direct à Paris sur les ondes d'Europe 1, à propos d'un livre à succès que je venais de publier sur l'assassinat de Sissi par un jeune Italien désespéré. C'est avec une lime triangulaire que Luigi Lucheni avait poignardé l'Impératrice d'Autriche.

    Sans crier gare, Frédéric Mitterrand me posa la question suivante :
    - Lorsque l'assassin poignarda sa victime, il y a certes eu "pénétration", qu'en pensez-vous ?

    Sans commentaires ...

  • Est-il possible que plus une semaine ne passe sans que quelqu'un - ici ou ailleurs, célèbre ou anonyme - ne soit accusé de pédophilie?
    Serait-ce devenu une pandémie, ou est-ce la nouvelle arme de destruction massive destinée à lyncher les individus?

  • @ Patoucha, un passant

    Oui, j'ai lu le livre, c'est même à cette condition que je m'autorise à donner un avis.

    Oui, la FAUSSE accusation de pédophilie est devenue une "nouvelle arme de destruction massive" utilisée pour régler des comptes, obtenir la garde des enfants en cas de divorce, se valoriser, etc. Cela n'empêche pas qu'il existe de VRAIS pédophiles, qu'il convient toujours de neutraliser (pour l'instant, les femmes pédophiles s'en tirent très bien !). Le problème a deux faces : vrais criminels et faux accusateurs. Si vous ne voyez qu'une des faces, c'est la catastrophe : si vous voyez des pédophiles partout, vous légitimez les fausses accusations; si vous ne voyez que des fausses accusations, vous préservez les vrais pédophiles.

  • Le scandale fait partie ( en mal ou en bien)de la notoriété public.Pour Polansky l'affaire et classée,il est coupable.Même les excuses de sa victime ainsi que de son éventuel indemnité,ne doit en aucun cas un prétexte de pardon.Trop facile pour lui et les suivants.

    Pour Mitterrand,son aveu de ses désires sexuels non pédophile sur des jeunes hommes thaïlandais est retournable contre lui.Cela vient à faire une mauvaise pub sur les conditions quasi esclavagistes de la prostitution dans ce pays.Même si il a condamné se tourisme abject.

    Voir aussi mon point de vue complet sur mon blog.

    http://leblogdjetliberte.blog.tdg.ch/

    D.J

  • @ Antisthène
    "si vous voyez des pédophiles partout, vous légitimez les fausses accusations; si vous ne voyez que des fausses accusations, vous préservez les vrais pédophiles."
    Entièrement d'accord avec ce constat lapidaire et efficace. Tout est question de mesure, et sur ces sujets-ci, de la mesure, on n'en use pas, hélas. A croire que les esprits ne demandent qu'à être galvanisés, ce qui me ramène à l'introduction interrogative du billet d'hommelibre:
    Ses affaires seraient-elles le meilleur prétexte pour clamer haut et fort notre propre vertu?

  • @ Un passant:

    C'est aussi mon constat: on n'observe pas de mesure dans ces affaires. C'est pourquoi je tente plutôt de rééquilibrer les choses. Sans pour autant légitimer des criminels, je pense que l'on me comprend. Antisthène vous avez raison en effet, l'équilibre est au milieu. Mais depuis l'affaire Dutroux on a basculé dans la déraison. Je me souviens de cette période où les pères n'osaient plus prendre leurs enfants sur les genoux, les toucher même, ou n'osaient plus simplement sourire à un enfant comme cela peut se passer naturellement. Tout est devenu suspect. Nombre de pères divorcés ne couchaient plus leur enfant: ils laissaient entièrement faire leur nouvelle compagne.

  • Aujourd'hui encore, les traumatismes sont très présents et la paranoïa des jeunes pères est de mise. Difficile de gratouiller le ventre de son bambin ou à fortiori de lui mordiller les fesses sans penser à la façon dont ces actes seraient interprétés par la justice si son auteur était accusé à tort de pédophilie... Voilà qui jette une ombre glaciale sur l'expression la plus tendre et innocente de l'éducation.

  • @Antisthène

    Bizarre quand même, il s'agit du même livre et pas de la même interprétation!
    Va falloir que je le lise pour vous départager. Je préfère croire les dires d'une socialiste que ceux d'une Marie Lepen! Désolée!

    Je n'accuse les gens qu'avec des preuves à l'appui. C'est un principe et une question d'éthique qui ne semble pas être l'apanage de certains commentateurs.

  • @ Patoucha

    Vous êtes le type même d'individu qui prend position par ouïe-dire, et donc qui se fait avoir chaque fois.

    Jusqu'ici les socialistes (pas tous) ont ménagé Mitterand parce que ce sont des politiciens comme les autres, ils traînent eux aussi des casseroles et ils ont bien trop peur que leurs adversaires les mettent en évidence. Mais quand la position de Mitterand sera devenue intenable (d'ici deux ou trois jours, je pense), ils vont le lâcher et crier à leur tour que c'est un pourri, que c'est écrit dans le livre, qu'ils le savaient depuis le début, etc.

    Mais vous, vous ne changerez pas, et à la prochaine arnaque, vous croirez encore ces gens-là, etc., etc.

  • Anisthène,

    "Vous êtes le type même d'individu qui prend position par ouïe-dire, et donc qui se fait avoir chaque fois."

    Ces propos n'engagent que vous! Vous devriez vous pencher un peu plus sur mes commentaires, interprétés à votre manière. Dès lors,je comprends votre interprétation du livre de Mittérrand!

    Bon dimanche

  • @ Patoucha:

    Je sais que vous avez un différent avec Santo, et je ne m'y immisce pas. Mais pourriez-vous éviter à l'avenir les petites phrases douteuses qui incriminent un internaute de manière non argumentée ou dévalorisante? Je me vois obligé d'effacer votre commentaire concernant la phrase de Frédéric Mitterrand.

  • "Ca reste une supposition parce que j'espère vivement qu'au moment de la naissance on vous a fournit une conscience dans le lot, en sus des hormones, qui vous permet de dépasser leurs effets et de prendre vos responsabilités en tant qu'individus civilisés."

    "on assume ses mesquineries et ses propos:"

    Ces phrases insultantes (la première visant Leclercq), entre des centaines d'autres, seraient moins douteuses que ce que j'ai écrit? Mes "petites phrases douteuses" (et franchement je n'ai pas souvenir d'avoir été si douteuse que cela, ni d'avoir porté le discrédit gratuitement comme ci-dessus sur quelqu'un! Il se trouve que j'ai lu de très larges extraits de son bouquin.. d'où ma remarque "il devait avoir une bonne raison" "il se voulait un ton badin" ou quelque chose comme cela! En tout cas je ne crois pas qu'il y avait là matière à s'en offusquer, à moins d'être devenu pointilleux, très regardant et à cheval sur les principes. J'espère qu'il en sera de même pour tout le monde à l'avenir!

    Bonne nuit et sans rancune

  • M'ssssieur, c'est pas moi, c'est lui! Et puis c'est c'ui qui dit qui y est!na!

    Comment? n'y aurait-il pas eu une suite à ce paragraphe? Fichtre!

    "Comme tout peut-être toujours pris de travers, je précise que je ne voulais pas dire par là qu'on aurait oublié de vous mettre une conscience, juste vous donner un exemple pratique de ce que pourrait représenter la "domination hormonale"."


    Ouf, honneur sauf. Je subodore que vous devez être soulagé;-)

  • Je vais me risquer ici à faire une courte anamnèse psychologique de Roman Polanski.
    Toute sa vie, tant au plan personnel qu'artistique, celle-ci fut gouvernée par une certaine logique de l'Absurde.
    Il a snobé une mort logiquement inévitable en survivant au ghetto de Cracovie, puis il a vu son épouse enceinte Sharon Tate sauvagement massacrée par un individu se prenant pour Dieu (Charles Manson).
    Sa raison n'a pas pour autant basculé, mais elle a trouvé de nouveaux ressorts et un nouvel ancrage dans une logique de l'Absurde cultivée jusqu'à son point culminant.

    Il a abusé d'une enfant qui n'en était plus une, tout en restant une enfant aux yeux de la société. Il s'est mis en infraction face à des lois qui n'ont jamais su endiguer le Mal tout en le stigmatisant.

    Le Bien et le Mal pour lui s'enchaînent désormais, se subordonnent et se travestissent. Les réponses qu'il trouve ne sont peut-être pas les bonnes, mais elles sont un défi au destin dont les enchaînements n'ont pas toujours été logiques.

    Par ailleurs la logique de l'Absurde ne peut être revendiquée que si elle va au bout d'elle-même.
    En 1998 j'avais soumis à Roman Polanski un projet de film qui n'a pu se faire, dans le perspective proche de la publication de mon livre-choc sur l'assassin de Sissi. J'avais pensé à lui car cette assassin avait lui aussi basculé dans une logique de l'Absurde : n'ayant jamais reçu le droit, en tant que bâtard abandonné, de jouir d'une quelconque reconnaissance sociale, il avait décidé de tuer quelqu'un de connu afin que cela se sache.
    Applicable à la tête de l'assassin qui fut coupée post mortem puis rangée dans un bocal de formol à l'Institut de médecine légale de Genève, j'ai pu citer dans mon livre (p. 199) cette phrase sur mesure de Polanski, qui illustre en la matière sa logique de l'Absurde :
    " Si tu racontes l'histoire d'un homme qui perd sa tête, tu te dois de montrer la tête coupée, sinon ce n'est qu'une sale plaisanterie sans conclusion. "

  • Retour sur le procès de Roman Polanski en 1977 à Los Angeles. Où le juge s’est révélé fidèle à la réputation sulfureuse de la ville

    La stupéfiante arrestation de Roman Polanski (28.09.2009)
    La justice est égale pour tous: Roman Polanski doit une bonne fois pour toutes répondre de ses actes. Cette évidence assénée, il peut être intéressant de voir comment a fonctionné, ou plutôt mal fonctionné la justice californienne à l’époque des faits, en 1977. Cela n’excuse rien du crime (le viol d’une mineure), mais éclaire sans doute le comportement ultérieur de l’accusé.
    L’an dernier, un documentaire produit par la chaîne HBO a jeté un éclairage cru sur la manière dont la procédure judiciaire s’était déroulée en 1977 à Los Angeles. Réalisé par Marina Zenovich, Roman Polanski: Wanted and Desired s’in téresse à la personnalité con troversée du juge Laurence J. Rittenband, dont les manquements à la déontologie de sa profession ont abouti à ce qu’il soit dessaisi de l’affaire.

    Laurence Rittenband n’est plus là pour se défendre: il est mort en 1994. Mais le documentaire de HBO est accablant. Il peint un magistrat d’abord soucieux de sa publicité personnelle. Laurence Rittenband aimait s’occuper de célébrités: il était par exemple chargé du divorce en 1973 d’Elvis et Priscilla Presley. Le juge collectionnait avec soin tous les articles qui le concernaient de près ou de loin. Une photographie montre Rittenband en train de feuilleter son album de coupures de presse devant un policier effaré par cet étalage égomaniaque.

    Plus gênant, des témoins de l’époque rapportent dans le film les propos xénophobes, voire antisémites du magistrat californien à l’égard du «petit Polonais» ou du «nain venimeux», comme il le surnommait.
    Pendant son enquête, le juge a ignoré les recommandations de la commission de la liberté sur parole ainsi que celles de deux psychiatres pour emprisonner Roman Polanski, lequel a effectivement passé quarante-deux jours à l’ombre, sous le couvert d’une évaluation psychiatrique. Selon le documentaire, Laurence Rittenband aurait de plus menti aux avocats de la défense et de l’accusation, tenu une conférence de presse en plein procès, ou encore évalué en public – notamment avec un reporter interloqué du Santa MonicaEvening Outlook – la peine qu’il pourrait un jour infliger à Roman Polanski.

    Le réalisateur devait initialement rester nonante jours dans la prison californienne de Chino pour y subir des tests psychiatriques. Mais les responsables de la prison, inquiets pour la sécurité de Polanski dans l’établissement, ont décidé de le libérer à mi-parcours. La libération anticipée a mis le juge Rittenband en fureur: il a exigé que le cinéaste retourne immédiatement en prison. Le magistrat a ensuite réuni les avocats des deux parties pour leur dire comment plaider leurs causes respectives, ce qui a laissé les intéressés sans voix.
    C’est à ce moment-là, au début de l’année 1978, que Roman Polanski a décidé de fuir à l’étranger. Comme le dira en 2003 Samantha Geimer, la jeune fille abusée des années plus tôt par Polanski: «Comment reprocher à quelqu’un de s’enfuir alors qu’il est menacé d’être envoyé pour cinquante ans en prison par un juge clairement plus intéressé par sa propre réputation que par un jugement équilibré ou même le bien-être d’une victime?»

    Dans le documentaire, Samantha Geimer précise que le juge «ne s’intéressait ni à moi-même ni à Polanski». Le procureur, à l’époque, du comté de Los Angeles, Roger Gunson, remarque dans le film à propos de la fuite du cinéaste: «A sa place, j’aurais fait pareil.»

    Lorsque la défense de Polanski a accusé le juge Rittenband de biais de procédure, de préjudice et de conduite non professionnelle, celui-ci a été contraint sous la pression de confier le dossier à un autre juge. Mais le réalisateur de Chinatown, polar de 1974 qui dépeignait la corruption des pouvoirs politique et judiciaire à Los Angeles, était alors déjà réfugié en Europe.
    Roman Polanski: Wanted and Desired ne pourrait être qu’à charge. Toutefois, le documentaire inclut aussi des témoins qui rappellent la gravité des faits reprochés au cinéaste. «Ce type a tout de même commis un viol ainsi que quelques autres atrocités, mais il a écopé de presque rien», soupire un ancien policier de Los Angeles. Reste que le film, auquel Roman Polanski n’a pas participé, a été accusé de blanchir à bon compte le passé du Franco-Polonais. Un article paru sur le site Salon.com en février dernier stigmatisait l’insistance du documentaire sur le passé terrible de Polanski, comme si le film tenait aussi à le disculper de cette manière-là. Le documentaire rappelle l’extermination de la famille de Polanski par les nazis, son enfance dans le ghetto de Cracovie, le meurtre abominable de sa femme Sharon Tate (la meurtrière de l’actrice, Susan Atkins, est décédée jeudi dernier en prison, à l’âge de 61 ans) ou encore les campagnes de presse qui accusaient à la fin des années 1960 le réalisateur d’être un sataniste.

    Roman Polanski: Wanted and Desired est en outre relativement discret sur le détail des faits reprochés au réalisateur. Le Los Angeles Times a rappelé hier ce qui s’était vraiment dit lors de la journée d’audience du 8 août 1977 à Los Angeles. Cette transcription montre que ce qui s’était passé cinq mois plus tôt dans la villa de Jack Nicholson sur Mulholland Drive était particulièrement grave. Et combien Roman Polanski s’était dévoilé en cette occasion, alors qu’il abusait d’une adolescente de 13 ans, déterminé, manipulateur et haineux.

    Le documentaire de Marina Zenovich a en tout cas servi la cause des défenseurs du cinéaste. Ils ont demandé il y a quelques mois la levée des poursuites, qui a été refusée tout net au motif que Polanski ne s’était pas présenté devant la Cour. Les défenseurs ont alors fait recours de cette décision. Et ils en ont trop fait, allant jusqu’à dire en juillet dernier que la justice de Los Angeles n’avait en réalité pas la volonté d’extrader Roman Polanski, dont l’absence permettait aux juges de ne pas trop revenir sur le procès si mal conduit de 1977. Selon le Los Angeles Times , cette accusation de manque de sérieux a vivement aiguillonné les magistrats du comté de Los Angeles, qui ont dès lors redoublé d’efforts pour appréhender le fugitif.

    Non sans d’ailleurs encaisser les critiques de la presse locale, laquelle se demande si le bureau du procureur n’a rien de mieux à faire par ces temps de fortes coupes budgétaires dans l’Etat de Californie, quasiment en faillite. Le budget des prisons a été sabré, au point que 40 000 prisonniers ont dû être relâchés des geôles surpeuplées.
    Cela dit, rien de nouveau sous le soleil de Californie. Les procès à scandale, où se mêlent presse à sensation, opprobre public et puritanisme, jalonnent l’histoire d’Hollywood. C’était particulièrement vrai entre-deux-guerres. En 1921, l’acteur Fatty Arbuckle a été accusé du viol d’une jeune fille lors d’une soirée arrosée. Il a fallu pas moins de trois procès pour disculper le malheureux acteur, qui a même reçu les excuses du jury, du jamais-vu dans l’histoire de la justice américaine. Mais Fatty Arbuckle ne s’est jamais remis du scandale, tombant dans l’alcoolisme avant de mourir en 1933.

    Charlie Chaplin lui aussi a été la victime d’un procès haineux lors de son divorce avec Lita Grey en 1927, où la presse s’est déchaînée contre lui, l’étranger, le métèque. Sa préférence sexuelle pour les très jeunes filles (il avait mis enceinte Lita Grey alors qu’elle avait 16 ans à peine) a été une constante du procès. La prétendue «perversité» de Chaplin lui a collé aux basques jusqu’à son départ contraint des Etats-Unis en 1952, avant qu’il ne trouve refuge en Suisse. Les autorités américaines lui reprochaient bien sûr ses sympathies de gauche, mais aussi sa «conduite morale», pour utiliser l’expression du FBI à l’époque.

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