Le manque

Cette phrase à la fin d’un chapitre: “On ne connaît jamais mieux les choses que par leur manque”. Dans le contexte il s’agit d’une petite fille éloignée de sa mère.

rougegorge.jpgIl a cet art des pensées venues au détour de quelques lignes, qui pénètrent en nous sans effort, avec finesse et précision, et font tranquillement leur niche dans notre paysage intérieur. “Il”, c’est Christian Bobin, dont la phrase est extraite de “La dame blanche”.

On ne connaît jamais mieux les choses que par leur manque... Je n’en suis pourtant pas certain. Combien de fois ai-je pensé à mon père depuis sa mort? J’avais 22 ans. Pas certain que je le connaisse bien maintenant. Je l’ai reconstitué, lui ai rendu sa vérité par bribes retrouvées. Pas plus. Pas moins.

On dit parfois qu’on écrit pour remplir quelque chose. Pourquoi j’écris? Pour moi: j’aime écrire, les mots sont une vie, miracle de la pensée humaine; écrire me donne forme, me structure. Pour être lu aussi: exprimer mon ressenti, ma réflexion du moment, ma vision mouvante du monde, entrer en interaction, être complété par d’autres visions synergiques, complémentaires ou contradictoires.

J’écris aussi pour ceux que je ne vois plus, pour aboutir des dialogues inachevés, parfois sans le savoir sur le moment: pour mon père, pour des adversaires, pour une femme et d’autres.

Mais les connais-je mieux pour autant? Pas certain. L’alcoolique en manque connaît-il mieux l’alcool quand il en est privé? Il en connaît l’emprise - en connaît-il la nature? Et connaît-il la nature de son besoin?

Je ne connais pas mieux ceux qui me manquent: je ne peux que les imaginer, leur prêter une vie dont je ne sais en quoi elle pourrait leur ressembler.

Etrange état que le manque, ce vide qui prend autant de place que le plein.

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A propos de Christian Bobin, je parlerai une fois de “L’inespérée”, série de nouvelles comme des tableaux intimes.

Je propose ici encore deux extraits de “La dame blanche”:

1- à propos de la Bible et des deux testaments, qu’il compare à deux pièces (Bobin est croyant):

“La Bible est une cabane de pêcheur au bord de l’éternel. Elle a deux pièces. Dans la première le père tient une ardoise sur laquelle il inscrit toutes nos négligences. Dans la seconde le fils tient une éponge pour effacer l’ardoise.”

2- Et ce passage délicat:

“Emily se cache derrière Dieu. En pure perte évidemment, puisque Dieu est le nom intime de la mort. Emily le sait mais c’est une simple affaire de goût: soit on adore le monde (l’argent, la gloire, le bruit), soit on adore la vie (la pensée errante, la sauvagerie des âmes, la bravoure des rouges-gorges). Juste une question de goût.”

Et pour terminer ce joli oxymore:

“...une avalanche de silence...”

 

 

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Catégories : Philosophie 8 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • j'ai l'impression que "connaître" devrait être pris ici dans le sens de "se rapprocher de", "ressentir", quelque chose comme ça. Un peu comme son sens biblique.

    Et je em dis aussi que si on a le sentiment que le manque prend de la place, c'est parce qu'il fait mal ! On le ressent plus fort, donc, non ?

  • Bonjour hommelibre,

    On pourrait aussi penser que cette phrase parle de la valeur des choses plus que de la connaissance. Ou de l'attention, de l'attachement qu'on leur porte. Autrement dit la connaissance de ses propres sentiments et non pas la connaissance de l'objet du sentiment.

    Le manque, pour la mère dont vous parlez, peut être dans des petites choses tellement naturelles, auxquelles elle ne portait pas attention lorsque le manque n'était pas là. Serrer son enfant dans ses bras pour le consoler par exemple, ou la tendresse du coucher. Les petites gestes ou moments privilégiés.

    Lorsque le manque se fait ressentir pour ce genre de choses, on réalise que l'on a l'exacte sensation physique et mentale inscrite dans notre être, quelque part. Et on n'en avait pas forcément conscience. C'est peut-être de cette connaissance là qu'il s'agit?

  • @ Louise et Pascale: oui, ce que vous dites me parle bien.

  • Bonjour Hommelibre,

    Le manque dont vous parlez a pour moi plus à voir avec la reconnaissance de ce qu'une personne nous apporte ou a apporté, que la connaissance même de cette personne.
    Dans le cas du père disparu, ce n'est pas le fait de ne pas le connaître plus ou mieux qui peut manquer mais son absence en certaines circonstances, qui vont faire ressurgir le manque de sa présence, de son encouragement, de sa protection ou de sa désapprobation. Cela est valable pour toutes les personnes disparues qui traversent nos vies et qui nous ont marqués.
    Quant à celles encore présentes mais dont nous ne sommes plus en contact, le manque peut être comblés en rétablissant le lien. Chose pas toujours facile à entreprendre, car cela dépend de la cause qui a provoqué ce manque, mais si la motivation est là, le manque peut être comblé.

  • c'est terrible à dire parce que très égoïste, mais pour moi le manque est le pire des sentiments, je supporte très très mal moi ! c'est comme un deuil en fait.

  • C'est peut-être une forme de deuil, le deuil de ce à quoi nous devons renoncer - par choix ou par obligation. Et renoncer n'est pas le plus facile à faire. La tristesse, la souffrance du manque est réelle. Qui pourrait du jour au lendemain ne plus penser à un être aimé qu'on a perdu? Comment défaire ces fils invisibles qui parfois sont aussi solides que de l'acier? Ce n'est pas simplement égoïste Louise, c'est profondément humain.

  • “La Bible est une cabane de pêcheur au bord de l’éternel. Elle a deux pièces. Dans la première le père tient une ardoise sur laquelle il inscrit toutes nos négligences. Dans la seconde le fils tient une éponge pour effacer l’ardoise.”

    C'est une belle manière de dire toute la trahison chrétienne de l'héritage hébraïque.


    “Emily se cache derrière Dieu. En pure perte évidemment, puisque Dieu est le nom intime de la mort."

    Est-ce à dire que les croyants vénèrent la mort. Diable!


    "Emily le sait mais c’est une simple affaire de goût: soit on adore le monde (l’argent, la gloire, le bruit), soit on adore la vie (la pensée errante, la sauvagerie des âmes, la bravoure des rouges-gorges). Juste une question de goût.”

    La vie constamment détruite par le monde. Jusqu'à quand?

    (C'est pas trop implicite, j'espère?)

  • @ Johann: pouvez-vous préciser ce que vous entendez par "la trahison chrétienne de l'héritage hébraïque"? Tel quel cela me suggère plusieurs pistes mais je préfère réagir à la vôtre.

    Sur la mort, tout dépend de quel sens on lui donne, et dans quel contexte. Il ne s'agit pas ici de la mort physique en tant que finalité, mais en tant que passage vers quelque chose, ou encore mort de l'individualité séparée. C'est une allégorie, et/ou une illustration d'une transcendance poétique. Cette forme de transcendance tente de recadrer et poser autrement une vision qui ne serait que matérialiste.

    "La vie constamment détruite par le monde"? Je le dirais autrement. Des modes de fonctionnements différents, la nécessités pour certains de s'incarner et de produire ou faire produire, pour d'autre de seulement vivre leur vérité intérieure et leur être profond. Pas de jugement: comme le dit Bobin, "Juste une question de goût". Ces deux mouvement initiaux ne me paraissent pas erronés, les problèmes découlent plus de leurs excès.

    Implicite, quand-même. Je dois en partie deviner votre intention, ou plutôt les références et le déroulement de pensée qui vous y a amené.

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