Constituante: Citoyenneté vide, débat biaisé, vote des étrangers

La conférence-débat organisée par le Cercle diplomatique de Genève, hier soir à Uni II, m’a laissé de curieux sentiments. Et surtout l’impression d’être passé à côté du sujet.

Le thème étant “Qu’est-ce qu’être citoyen?”, les deux orateurs et le médiateur ont tous abordé le sujet à partir du droit de vote des étrangers. Curieux biais initial pour définir non pas en plein mais en comparaison, une notion qui méritait davantage qu’un survol abstrait ou un militantisme teinté d’émotion.

Schnapper1.jpgMadame Dominique Schnapper, sociologue aux états de services impressionnants (elle a en autres participé à la commission Marceau Long sur la nationalité en France), a dépeint la citoyenneté comme un concept vide en soi, pouvant donc prendre tous les contenus que les visions politiques ou philosophiques voulaient y mettre. Ce faisant elle voulait montrer un concept ouvert.

Mais cette abstraction n’a pas permis de dégager une vraie définition de la citoyenneté. Celle-ci me paraît être d’abord l’appartenance à une territorialité. Je suis légitimement citoyen d’une région délimitée dans l’espace, à laquelle j’appartiens par la nationalité - de naissance ou acquise. J’y ai donc une responsabilité particulière: je participe pleinement à la gestion de cette région, à son développement, à son présent et son avenir, par le vote et par mon activité. Mes enfants en seront automatiquement citoyens. Si je commets une faute civile ou pénale, c’est dans cette région que j’en rends des comptes - toute fuite à l’étranger m’empêchant d’exercer ma citoyenneté et m’exposant à une extradition ou à une vie cachée. Il y a donc une région sur terre où j’ai des droits et des responsabilités particulières. La nationalité, la territorialité et la participation au projet commun de la région sont pour moi la base de la citoyenneté. Les citoyens romains n’étaient pas citoyens d’une autre ville, région ou pays - sauf pour les régions qu’ils occupaient militairement.

Au vu de cela je ne peux que contredire Madame Schnapper dont la vision purement abstraite enlevait à la citoyenneté un contenu concret et délimité.

Tanquerel.jpgMonsieur Thierry Tanquerel a beaucoup fait référence aux étrangers, au droit des étrangers d’avoir des soins d’urgence en cas de besoin - ce qui est une évidence humanitaire des pays démocratiques respectant les droits humains et n’a rien à voir avec la citoyenneté. Il a parlé des droits des étrangers en situation illégale. Mais quels droits? Les droits humains fondamentaux, oui, mais les droits civiques? Son propos peu enthousiasmant - il n’est pas ce que j’appelle un orateur passionnant - sous-tendait une classique obligation humanitaire vis-à-vis des étrangers. On voyait en filigrane la culpabilisation classique des pays riches face aux pays pauvres. Cette idéologie pseudo-humanitaire me fait penser à l’amoureux désespéré donnant tout pour se faire aimer; on sait que cette position n’apporte pas l’amour, mais des baffes... Exemple concret: si je reçois un ami chez moi, ma table lui est ouverte, les communs, je lui prête mon téléphone, mon ordinateur, j’écoute ses conseils et ses besoins, mais je ne lui donne pas le droit de décider de mon budget ou de mon mobilier. Ou alors c’est une compagne avec qui nous décidons de faire ménage commun, ou bien un co-locataire ayant co-signé le bail et ayant donc les mêmes devoirs que moi et la même responsabilité juridique à tous points de vue.

La citoyenneté se définit non seulement par des droits mais aussi par des obligations. Vivre dans une région et payer des impôts en fait partie, mais pas seulement. Les obligations militaires ou civiles éventuelles en font aussi partie, en plus des responsabilités que j’ai évoquées plus haut. C’est une notion très concrète au contenu défini. Vouloir la délimiter essentiellement par rapport aux droits de vote des étrangers est donc un biais intellectuel assez étonnant de la part d’orateurs supposés être des penseurs, mais qui sont plus des théoriciens que des penseurs.

La relation à l’autre, à l’étranger, vient ensuite. Dans une région où la citoyenneté se définit par la nationalité de naissance ou acquise, la participation civique à la communauté, les obligations militaires, le droit de devenir président aussi, quels droits l’étranger peut-il légitimement demander? Car il faut bien poser une norme quelque part, même si toute norme contient son quota d’arbitraire et évolue au fil de l’Histoire.

Le droit au respect, à la santé, au travail, au permis d’établissement, à la participation à la vie culturelle, à la création d’entreprise, à l’achat d’un logement, à la préservation de la vie privée, etc, tout cela existe déjà dans une bonne mesure.

La question du droit de vote et d’éligibilité est une autre chose. Puisqu’il faut placer une norme, où doit-elle être posée? Si un étranger peut être élu ConstituanteLogo1.jpgdans un un exécutif communal, pourquoi pas cantonal? Et pourquoi pas fédéral? Pourrions-nous un jour avoir un président de la Confédération australien, américain mormon, tibétain théocrate ou saoudien royaliste? On peut supposer que les citoyens (!) suisses ne l’éliraient pas, mais au profit d’un événement émotionnel et avec une éventuelle forte communauté de même nationalité que le candidat, qui peut savoir ce qui se passerait?

Si un étranger bénéficie des mêmes droits que le citoyen qui dispose de la nationalité, doit-il faire l’armée? Où est la norme, où est la logique? Elle me semble être d’abord dans la demande d’acquisition de la nationalité. La Terre n’est pas encore dotée d’un gouvernement mondial, et les entités territoriales restent d’actualité faute de mieux. Chaque entité se gère et demande un certain degré d’adhésion à ses citoyens. Cela n’a rien à voir avec la défense d’un quelconque nationalisme.

Mais, admettons de donner le droit de vote et d’éligibilité aux étrangers partout, à tous les échelons: pourquoi ne pas demander la réciproque aux pays dont ils sont originaires? La vie est échange. Donner tout sans échange n’est pas une position intellectuelle, morale ou émotionnelle saine. Il n’y a rien contre les étrangers dans cette position, il y a la recherche du fondement des choses et de la norme juridique à poser. La réciprocité me paraît être une des pistes à creuser. Elle serait la marque d’un humanisme intelligent: ouverture, accueil et respect de l’autre, mais respect aussi de soi-même.

Cessons de jouer aux amoureux désespérés et coupables, aux humanistes abstraits qui donnent tout sans contrepartie. Le don gratuit se conçoit dans le privé: famille, amis, vie affective. Il ne se conçoit pas dans les rapports professionnels ou juridiques, encore moins dans les relations entre Etats. Ne mélangeons pas les genres.

L’étranger n’est pas un problème pour moi. Je distingue simplement le degré d’implication et de responsabilité juridique personnelle et communautaire entre la citoyenneté et le fait de résider et travailler. Même si mon humanisme voudrait ne faire aucune distinction entre tous les humains, ce qui est possible d’individu à individu, je ne peut envisager d’inscrire le droit de vote et d’éligibilité des étrangers dans la Constitution genevoise.

John Goetelen, liste No 9 MCG


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Commentaires

  • Bonjour Hommelibre,

    Merci pour votre excellente analyse de ce thème dont beaucoup s'approprient pour la Constituante alors qu'il est en fait d'ordre parlementaire!

    Vidé de sa substance, il révèle simplement comment certains ont envie d'occuper le territoire en montrant "qu'ils lavent plus blanc". Ce genre de captatio benevolontiae est dépassée... il est temps de changer l'art de faire de la politique!

    Bien à vous.

  • Comme d'habitude, vos exposés sont bien fondés et documentés. En avant, la Constituante. Vous êtes dans le vrai. De quoi ajouter?
    Quelle région habitez-vous?, car il fait certainement bon à y vivre avec une telle philosophie.
    Politique: Quand j'étais jeune, je me disais que ce sont que des profiteurs qui veulent se faire voir et tirer quelque avantage, soit pour se faire valoir, soit matériel.
    Avec le temps, j'ai changé - un peu - d'avis, mais je maintiens que l'action prime avant la rhétorique.
    Séparer le bon grain de l'ivraie. J'ai de l'admiration pour les sincères qui s'investissent pour autrui, soit par l'action, soit par l'exemple.
    Citoyenneté: Participer dans une région limitée à la vie sociale, en s'intégrant aux us et coutumes.
    Nous avons des droits et des devoirs, en commençant par la plus petite cellule, la FAMILLE.
    Si la famille va, beaucoup de choses se resoudent d'elles-mêmes! La femme c'est l'âme de la famille; c'est l'Araldit entre l'homme et les enfants. L'homme, par nature, apporte l'épinard, tandis que la femme le beurre pour y mettre. Je sais que la nature s'égare parfois... Je n'ai rien contre les femmes qui font de la politique, pour autant qu'elles ne négligent pas la famille! Par la force des choses, l'homme y participe, à sa façon. Je suis contre l'élevage des enfants dans les crèches; parcontre comme soutien pour permettre aux familles de "respirer" oui et oui (prise en charge partielle par des éducateurs et éducatrices spécialisés) ! Egalité homme/femme oui, mais au sens large du terme !!! Les féministes vont m'assassiner. Je m'égare; revenons à nos moutons.
    Politique cantonale, voire fédérale: Je vois mal une personne peu intégrée prendre du pouvoir. Et plus que cela devient important, plus qu'il faut des racines, des bonnes racines. Chaque région, chaque pays est différent et, à mon avis, il faut faire valoir les lois, en tenant compte de l'environnement, dans le respect et l'éthique.

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