“Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter.“ (Déjà que les rhinocéros pètent...)

Changement de style. Un jour j’ai rencontré un gros monsieur cramoisi. Il riait tout le temps, de tout. On lui disait: “Ce n’est pas sérieux de rire ainsi. Soyez un peu plus sérieux”. Et il répondait invariablement: “Rire, c’est très, très sérieux, et très bon pour la santé”. Et il riait de plus belle. J’ai pensé à lui en reprenant cette citation d’Emil Cioran.

Alors voilà. Imaginez la nuit profonde de printemps, aux premières douceurs de mai, quand les arbres ont mis leur parure luxuriante. Imaginez les grillons faisant de la nuit une cathédrale sonore. Les prairies parfument déjà l’air et les bosquets cachent le bel oiseau.


Rossignol2.jpgEt soudain vous entendez... un rot!

(Heum, ça commence bien... Mais je vous dis pas comment ça va finir...).

Oui, un rot magistral et prolongé en trilles. Ou ce que vous interprétez comme un rot: c’est le rossignol qui chante! Mais non me direz-vous ce n’est pas un rot. Ce Cioran est un iconoclaste, un briseur de poésie, au mieux un sourd.

Attendez, je vous explique. Le chant du rossignol est souvent perçu comme empreint de mélancolie. Ces trilles, cette mélodie, ces longues phrases musicales et l’ambiance nocturne entrent dans un espace intérieur intime.

Ce chant est pourtant un chant de l’amour à venir pour le rossignol en rut, mais dans la poésie humaine il illustre davantage la tristesse douce et la perte que le bonheur imminent. Il n’est que de se rappeler la fin d’un poème de Verlaine, “Rossignol”, poème qui fait partie d’une suite intitulée: “Paysages tristes”:

“Et dans la splendeur triste d'une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d'été,
Pleine de silence et d'obscurité,
Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure
L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure. “



Le poète interprète le chant. Il l’interprète comme s’il pénétrait en nous et prenait place dans un espace préexistant: la tristesse ou la mélancolie. Oui, nous sommes faits de joie et de tristesse, même si nous n’avons peut-être jamais vécu d’événement vraiment triste.

Par exemple, une personne heureuse peut pleurer à l’écoute d’une chanson mélancolique, alors qu’elle n’est pas dans cette disposition intérieure. Un peu comme la prise femelle dans le mur accueille la prise mâle. Même sans la prise mâle, les trous de la prise femelle existent, comme le trou sans fond de la mélancolie existe déjà en nous. Et quand la prise mâle (le chant du rossignol) vient faire un tour dans notre cuisine émotionnelle, elle se plante droit dans la prise femelle de la mélancolie. Simple, non? Magique. J’en entends qui pensent à autre chose... Un peu de concentration, s’il vous plaît!

Donc cette capacité préexistante à ressentir permet de développer l’empathie et la compassion, de comprendre les autres même quand nous ne vivons pas la même chose qu’eux.

Cioran, taquin et provocateur, suppose que si nous n’avions pas cette prédisposition à la mélancolie, le chant du rossignol n’aurait pas plus d’effet sur nous que le coassement d’une grenouille, le cri d’une souris ou le pet d’un rhinocéros. Pourtant le pet d’un rhinocéros est très mélodique. Mais voilà, il n’entre pas dans cet espace intime de mélancolie, auquel nous associons d’autres sons. D’ailleurs, regardez la forme d’un pet de rhinocéros: ça ne rentre absolument pas dans un trou de mélancolie, même en poussant! Un peu comme si on essaie de faire rentrer une tige de rose dans la prise femelle: il ne se passe rien. A part de boucher bêtement le trou et se griffer les doigts en essayant de le déboucher.

Donc, sans mélancolie préexistante, le chant du rossignol serait juste un son, sans autre ressenti ou interprétation. C’est le préexistant en nous qui colore la manière dont nous l’entendons. Ben oui, c’est comme ça, faut s’habituer aux vérités premières: le chant du rossignol est beau et triste parce que nous sommes beaux et tristes.


Test: êtes-vous mélancolique?


Au printemps prochain, écoutez les rossignols: si vous entendez un rot, ou un pet de rhinocéroos, c’est que vous n’êtes pas vraiment enclin à la RossignolAncolie.jpgmélancolie... Mais si vous voyez d’un coup la lune blafarde dans sa splendeur triste et que vous vous sentez abandonné-e par l’être aimé (qui pourtant dort tranquillement en attendant votre retour), alors vous êtes mélancolique grave.


(Sur ces entre-fêtes - oui, on est entre Pâques et octobre, fête de la Constituante - , le jardinier arrive et demande:

- Où est-ce que je mets l’Ancolie?

- Là où le rhinocéroos pète: à Ouchnok.

- Et où est-ce que j’mets l’imélo?

- Là où le rot-signol rote: à Sion.

...tournez manèges...)


P.S.: Je cède volontiers mes droits d’auteur sur ce texte d’une grande profondeur olfactive et auditive à un prof de philo qui voudrait l’introduire dans son cours de philosophie appliquée. Surtout si c’est une prof féministe qui a besoin d’arguments pour alimenter ses clichés misandres sur la bêtise et le “complexe d'infériorité vêtus d'amertume” des hommes devant la femme moderne...


D’autres citations de Cioran dans mon billet: http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2008/08/20/nous-respirons-trop-vite.html

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Catégories : Humour 1 commentaire Lien permanent

Commentaires

  • Moi, ça me fait penser à un strip de Calvin et Hobbes, où l'on voit un rossignol ravissant chanter comme une casserole.
    Belle analyse quoi qu'il en soit.

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